N°1 | Année 2015 : Empowerment, participation, activation... Des concepts aux pratiques d'intervention sociale

Dossier - Volume 1

Faire de la recherche « avec » les personnes déficientes intellectuelles : changement de paradigme ou utopie ?

Agnès d'Arripe, Cédric Routier, Jean-Philippe Cobbaut, Mireille Tremblay & Lydie Lenne

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Mots-clés : personnes déficientes intellectuelles, paradigme, utopie, recherche-action, empowerment

Key words : Intellectual disabilities, paradigm, utopia, action-research, empowerment

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Les notions-clés d'un changement de paradigme
Inclusion et capacitation
Le « pouvoir d'agir » et l'autodétermination comme ressources à l'inclusion
L'approche émancipatoire, pour une recherche inclusive

L'influence effective de ces nouvelles approches du handicap sur les politiques publiques

Concevoir une recherche-action à visée émancipatoire
Méthodes déployées
Pour quels résultats ?

Les limites et freins de ce projet

Conclusion générale

 

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À l’heure actuelle, les discours prônant une volonté de rendre du « pouvoir d’agir » aux personnes, de leur permettre de participer davantage foisonnent. Mais au-delà de cette participation, qu’en est-il réellement de leur implication dans les dispositifs concernés ? Nous nous pencherons ici plus particulièrement sur la question de la recherche en sciences sociales et tenterons de répondre à la question suivante : le projet de faire de la recherche « avec » les personnes présentant un handicap mental relève-t-il de l’utopie ? Nous nous appuyons ici sur la définition de l’utopie de Mannheim (1929) pour qui la spécificité de la mentalité utopique est d’être « en désaccord avec l’état de réalité ». Le point de vue utopique est « en opposition avec l’opinion conservatrice qui parle en faveur de l’ordre établi, il empêche l’ordre existant de devenir absolu », les idées utopiques ont un « effet de transformation sur l’ordre historico-social existant. » Pour cet auteur, les utopies sont des désirs projetés dans l’espace. La naissance de la mentalité utopique pour Mannheim résulte de l’oppression et constitue le point de départ de l’action. Or, il nous semble qu’une conception émancipatoire de la recherche « avec » les personnes en situation de handicap mental peut effectivement s’opposer à la réalité d’aujourd’hui, malgré un changement de paradigme repéré dans le champ du handicap. La recherche-action que nous avons développée en collaboration avec un collectif de travailleurs protégés réunis autour d’une volonté de mieux faire connaître leur handicap, s’inscrit dans cette visée : elle sera le substrat des analyses que nous proposons.

Cette recherche-action porte sur l’identification et le renforcement des conditions nécessaires à réunir pour mettre en place un processus permettant d’aller vers ce souhait de donner une autre image du handicap mental, de prendre la parole dans la sphère publique, de défendre leurs droits. Pour rencontrer ce double objectif de compréhension et d’action, nous nous inscrivons dans le courant de l’anthropologie de la communication, une approche enracinée dans l’interactionnisme symbolique et inspirée de la tradition ethnographique de l’École de Chicago. Nous tenterons, en nous plongeant dans le terrain et en travaillant avec les acteurs concernés, de dégager la partition communicationnelle en vigueur. Autrement dit, nous nous interrogerons sur les règles communicationnelles que nous respectons sans plus les remarquer.

Nous commencerons, via quelques notions-clés, par interroger l’oppression subie par les personnes en situation de handicap et l’évolution de cette situation. Puis, nous exposerons cette recherche collaborative, pour pointer les spécificités de ce projet, en ce qu’il transforme pour partie l’ordre social existant. Enfin, nous pointerons ses limites et freins, avant de conclure de manière critique sur notre travail.

Les notions-clés d’un changement de paradigme

Depuis les trente dernières années, la manière de considérer le handicap a considérablement évolué. Avec la naissance puis l’essor des disability studies d’abord dans les pays anglo-saxons, puis dans le reste de l’Europe, un changement de paradigme semble bien repéré (Albrecht et al., 2001) : le « modèle social du handicap » a été proposé. Des notions-clés ont fait leur apparition, qui participent toutes et soutiennent au plan théorique, quoique sous diverses nuances, l’évolution qui s’est jouée depuis une approche centrée uniquement sur la déficience, vers une vision du handicap comme construit social. Il s’agit des notions d’inclusion, de capacitation, de pouvoir d’agir, d’autodétermination et d’approche émancipatoire. Ces concepts permettent de penser les transformations du champ du handicap. Leur impact sur les pratiques sera brièvement pointé.

Inclusion et capacitation

L’inclusion, plus encore une « société inclusive », est une condition importante pour que la personne en situation de handicap puisse éprouver pleinement ses capabilités, terme précisé ci-après. Le modèle social inspiré de la posture inclusive est par définition interactionnel et considère la richesse de l’expérience à partir des différences. L’idée maîtresse en est qu’il faut transformer l’environnement pour faciliter la participation sociale et l’exercice des droits. Comme le souligne Gaurier (2010), ce n’est plus à la personne en situation de handicap de s’adapter à la société, mais à la société de s’adapter à la situation de cette personne de sorte qu’elle puisse participer à la vie sociale.

Pour Haelewyck (et al., 2004), l’inclusion s’inscrit dans une manière de penser et d’organiser un vivre ensemble dans un milieu commun, rendu accessible au bénéfice de tous. Cette approche globale d’accessibilité du vivre ensemble est au bénéfice de la société entière. Une société inclusive est donc celle « où chaque individu [nous soulignons, n.a.], y compris la personne handicapée, s’est vu accorder un rôle participatif dans la société. Un rôle conçu comme un droit, au vu du principe de l’égale importance des besoins de tous, et comme un devoir. Dans une conception inclusive de la société, la participation est en effet affirmée explicitement comme un principe et présentée implicitement comme une finalité, un moyen, un objectif. » (Guerdan et al., 2009, p. 5).

La notion de capacitation, essentielle selon nous pour fonder cette approche inclusive, est issue des travaux de Sen (2009) sur les « capabilités », traduction certes approximative mais convenue du capability anglais. Selon lui, la capabilité désigne un ensemble de vecteurs de fonctionnement, qui reflètent la liberté effective dont dispose actuellement la personne pour un type de vie donné. À la différence de la capacité qui peut s’actualiser ou non, la capabilité est réelle et actuelle. Elle désigne donc une liberté qui n’est pas seulement conditionnelle, mais effectivement disponible. Cette approche supporte donc une pensée de l’évaluation d’une situation à la lumière des possibilités réelles et actuelles des personnes. Les droits sont ici considérés comme des buts dont il faudra examiner les possibilités réelles d’exercice. Comme le dit Gaurier (2010), il s’agira de permettre en toute situation à une personne de décider pour elle-même et d’être placée en capacité de le faire (notamment, l’exercice effectif de la capacité juridique). Dans un autre registre, celui d’un contexte de travail (Rachedi et al., 2009), la capabilité renvoie au degré d’autonomie d’un opérateur qui relève à la fois des compétences dont il dispose pour réaliser son travail et de l’ensemble des conditions individuelles, techniques, organisationnelles et sociales nécessaires pour que le travail soit non seulement non délétère mais aussi facteur de liberté et de progrès.

Selon Haq (et al., 2008), l’objectif de base du développement humain est l’élargissement des choix des personnes : il s’agirait ainsi de créer un environnement capacitant pour que les personnes puissent bénéficier de vies longues, saines et créatives. Les choix mentionnés peuvent être infinis et évoluer au cours du temps : meilleur accès à la connaissance, meilleure sécurité de vie, libertés politiques… En ce sens, le bien-être pourrait être défini, en cohérence avec Sen, comme la capabilité d’atteindre des fonctionnements humains jugés importants. On jugerait donc le bien-être sur la liberté dont dispose l’individu d’accomplir effectivement des fonctionnements qu’il privilégie. La capabilité peut donc s’entendre comme l’effectivité de la liberté réelle des personnes, liée à des facteurs individuels, mais aussi et surtout à des facteurs environnementaux. Ce dernier point est capital pour saisir l’essence des déplacements que réclame le paradigme renouvelé dans l’approche contemporaine du handicap : l’interrelation entre vecteurs de fonctionnements privilégiés par l’individu avec la dynamique environnementale dans laquelle s’inscrit cet individu.

Le « pouvoir d’agir » et l’autodétermination comme ressources à l’inclusion

En cohérence avec une perspective capabiliste, une société inclusive veillera aussi à ce que chacun de ses membres puisse accroître son « pouvoir d’agir », son empowerment.La notion d’empowerment, souvent attachée à la psychologie communautaire (Vallérie, Le Bossé, 2006), est définie par Rappaport (1987) comme un processus, un mécanisme par lequel les personnes, les organisations et les communautés acquièrent le contrôle de ce qui les concernent. L’auteur insiste aussi sur le fait que ce processus peut différer en fonction des personnes, des organisations et de divers paramètres. Viriot-Durandal le définira comme « les processus par lesquels, dans une relation sociale donnée, le pouvoir des individus ou des groupes peut s’exercer sur leur environnement dans l’ensemble des processus décisionnels, formels ou non, dès lors que ces derniers engagent leurs intérêts matériels ou moraux. » (Viriot-Durandal, 2012, p. 25). Parmi ceux-ci, la notion d’autodétermination est fréquemment mobilisée dans le champ du handicap mental. Wehmeyer et Sands la définissent comme « les habiletés et attitudes requises chez une personne, lui permettant d’agir directement sur sa vie en effectuant librement des choix non influencés par des agents externes indus » (Wehmeyer, Sands, 1996, p. 24). Ces auteurs vont déterminer quatre caractéristiques essentielles d’un comportement autodéterminé : que la personne agisse de manière autonome, l’autonomie étant entendue ici comme les habilités dont une personne disposera pour indiquer ses préférences, faire des choix et amorcer une action en conséquence ; que le comportement soit autorégulé ; que la personne agisse avec « empowerment psychologique » ; enfin, qu’elle agisse de manière autoréalisée. Wehmeyer et Lachapelle (2006) signalent que si chacune de ces quatre caractéristiques essentielles est prédictive du degré d’autodétermination, les plus significatives sont l’autonomie comportementale et l’autorégulation.

L’approche émancipatoire, pour une recherche inclusive

Dans le champ de la recherche, ces notions se traduisent entre autres par ce que plusieurs auteurs appellent la recherche émancipatoire. Cette approche se caractérise par un véritable engagement politique des chercheurs. La mission du chercheur, outre la production de connaissances, y est en effet perçue aussi comme une mission de développement, d’autonomisation et de responsabilisation des personnes handicapées, pensée au prisme des notions précédentes. La recherche s’y veut un dispositif émancipatoire (Gardien, 2012) et cette position est d’ailleurs critique vis-à-vis de la recherche « classique ». Cette dernière, participant à produire des connaissances sur le handicap, est considérée comme alimentant le processus de production du handicap. Même si elle se veut objective ou neutre, elle resterait en effet partiale. Comme l’explique Guerdan et al. (2009), avec l’approche émancipatoire, ce sont les personnes handicapées qui doivent avoir le contrôle des différentes étapes de la réalisation des travaux, les chercheurs étant à leur service. Oliver (1992) , un des auteurs majeurs en recherche émancipatoire, explique que l’enjeu n’est plus de savoir comment donner du « pouvoir d’agir » aux personnes mais, quand elles ont décidé que c’était ce qu’elles voulaient, d’en faciliter le processus. Il précise que la tâche n’est pas d’aider les sujets de la recherche à mieux se comprendre eux-mêmes, mais bien de leur permettre de développer leurs propres compréhensions des expériences vécues grâce au dialogue entre les différents acteurs. Luttant contre une vision de la personne handicapée comme un être de besoins uniquement (Boucher, 2003), les tenants de l’approche émancipatoire considèrent le handicap comme une réalité changeante, processuelle, fruit des interactions (Gardien, 2012). Pour certains auteurs américains appartenant au courant de la recherche émancipatoire, la recherche sur le handicap devrait même n’être réalisée que par des personnes elles-mêmes en situation de handicap (Albrecht et al., 2001).

L’influence effective de ces nouvelles approches du handicap sur les politiques publiques

Parler de changement de paradigme implique un impact sur la manière d’intervenir dans ce champ. Même si la question se situe dans le registre des enjeux épistémologiques, conceptuels et théoriques, elle n’est en effet pas sans incidence pour les pratiques professionnelles, qui devraient évoluer au cours des dernières années en fonction des notions abordées ci-avant. Le modèle de base d’intervention autour du handicap a longtemps été d’inspiration médicale : il vise l’adaptation de la personne à ses conditions de vie. En parallèle de ce modèle, un second est davantage en prise avec la vision de la société inclusive : celui du développement du « pouvoir d’agir », modèle actuellement prôné et mis en avant, par exemple, par la CNSA (rapport de 2013). De la même manière, au niveau européen, le site de l’ANED (Academic Network of European Disability Experts) affirme fortement les objectifs de la politique européenne en faveur des personnes handicapées comme visant à atteindre la pleine participation et l’égalité des chances pour l’ensemble des personnes handicapées. Et l’ONU, dans son article 19 relatif à l’autonomie de vie et l’inclusion dans la société, reconnaît à toute personne en situation de handicap « le droit de vivre dans la société, avec la même liberté de choix que les autres personnes, et prendre des mesures efficaces et appropriées pour faciliter aux personnes handicapées la pleine jouissance de ce droit ainsi que leur pleine intégration et participation à la société (…). »

Ces principes inscrits dans les conventions ou déclarations internationales, textes nationaux et portés par un ensemble d’associations et de personnes en situation de handicap, restent pourtant souvent encore peu mises en œuvre dans la réalité. Plusieurs associations d’usagers et rapports récents le rappellent (les travaux de l’ONFRIH entre 2008 et 2010, mais aussi pour illustration les États Généraux de l’Inclusion en Nord/Pas-de-Calais en 2013) : l’approche inclusive de la participation sociale des personnes en situation de handicap ne va toujours pas de soi. Et le rapport de la CNSA indique en 2013 (Rapport CNSA, 2013) que « les personnes âgées (surtout lorsqu’elles perdent progressivement leur autonomie) et les personnes en situation de handicap connaissent souvent des difficultés dans l’exercice effectif de leur citoyenneté dans la sphère civique et politique, à travers le vote et le droit de représenter ses concitoyens en exerçant un mandat politique ».

Un différentiel existe qui plus est selon les catégories de handicap considérées. Là où des évolutions sont manifestes dans le champ du handicap physique ou sensoriel, les personnes en situation de handicap mental ou psychique sont plutôt les parents pauvres de ces évolutions. Loin d’être symétrique (Watzlawick et al., 1972), la relation entre les personnes présentant un handicap mental et les personnes dites valides reste encore très souvent complémentaire, les premières occupant la position basse dans la relation. Herman, psychologue qui joue le rôle de facilitatrice d’une section d’usagers que nous accompagnons et que nous présenterons plus loin, témoigna en ces termes lors d’une journée d’étude sur la déficience intellectuelle (Cobbaut et al., 2013) : « au niveau professionnel, il faut que la participation soit une culture institutionnelle, il y a encore beaucoup de professionnels qui estiment que la participation, ça n’a pas de sens. On va s’appuyer sur telle ou telle population qui n’a pas accès au langage, qui est extrêmement déficitaire pour dire : ‘C’est quoi la participation ? De toute façon, eux, ils ne peuvent pas participer… ’ (…) C’est vraiment mettre un frein parce qu’on a peur de perdre cette posture qu’on peut avoir en tant que professionnel sur les usagers, où on a ce rapport quand même de dominé… de pouvoir. » Ce constat se retrouve dans le rapport annuel Discrimination/diversité du Centre Belge pour l’égalité des chances qui note (Rapport annuel du Centre belge pour l’égalité des chances, 2012, p. 50) : « Pour le handicap également, le discours des soins est toujours le plus entendu et beaucoup continuent d’éprouver des difficultés à accorder des droits aux personnes handicapées, par exemple le droit à un emploi. » L’ANED, dans son premier rapport bisannuel sur les services sociaux d’intérêt général, s’émeut lui aussi que les discours qui évoquent les personnes handicapées soient presque toujours des discours en termes de « soins » et de « dépendance ».

Le bilan dressé par Geneviève Lang du CNAM (2008) est, quant à lui, assez inquiétant. Elle affirme que « malgré quelques avancées de façade, le diagnostic de l’effectivité de l’accès aux droits civiques des personnes handicapées est extrêmement critique. Nous nous trouvons confrontés à un véritable déni de démocratie sur fond d’enjeu économique, et aujourd’hui encore, la démocratie représentative des personnes handicapées reste un sujet tabou. Ni informées, ni consultées, absentes des instances représentatives de notre République, les personnes handicapées subissent les lois auxquelles elles ne contribuent pas, restent cantonnées au statut de citoyens de seconde zone, de citoyens passifs, sujets d’une République peu respectueuse des principes de liberté et d’égalité démocratique. » Si le fait d’informer et même de consulter les personnes en situation de handicap sur les décisions qui ont un impact sur leur vie fait désormais partie des « bonnes pratiques » couramment incitées, il existe encore très peu de situations qui vont jusqu’à la codécision, ou la co-construction avec les personnes présentant un handicap mental. Akrich (2013), évoquant la co-construction au sens large, nous dit : « En somme, ceux qui figurent d’ordinaire parmi les destinataires d’actions engagées par des autorités compétentes se trouvent réinvestis de la capacité d’intervenir sur la définition de ces actions au même titre que ces autorités. » Elle insiste également sur le fait que la co-construction suppose des modes d’engagement des acteurs sensiblement plus forts que ceux qui sont associés à la concertation ou à la consultation. Il nous semble modestement que pour ce qui a trait au handicap mental et à la déficience intellectuelle, les marges de progrès en ce sens restent conséquentes… Même si a contrario, sur-responsabiliser des personnes malgré tout vulnérables en gommant toute forme d’attention particulière à leurs situations singulières serait un excès manifeste et tout aussi critiquable.

L’on peut tout de même se demander dans quelle mesure la participation n’en reste pas au stade de ce que Chambaud et Schaetzel (2009)qualifient d’ « alibi démocratique ». Ces auteurs pointent une série de difficultés qui entament l’efficacité de la participation. Ils insistent notamment sur le fait que, dans le domaine de la santé au sens large, les citoyens chargés de représenter la population ont essentiellement été remplacés par les représentants associatifs. Le monde du handicap mental n’échappe pas, bien sûr, à cet écueil. Dans le domaine de la recherche, plus spécifiquement, de nombreux travaux impliquent l’entourage des personnes en situation de handicap (Walmsley, Mannan, 2009), ou les professionnels qui travaillent avec elles (Ouellet et al., 2011), mais peu sautent le pas d’impliquer directement dans l’analyse les personnes présentant des déficiences. De plus, même au niveau des disability studies comme le signalent Albrecht et al. (2001), le principal reproche que l’on peut faire aux pionniers de la recherche émancipatoire en Angleterre tient au fait que leur travail se soit centré principalement sur les handicaps physiques, ne rendant pas assez justice aux handicaps mentaux et intellectuels. De fait, sous l’obédience la plus stricte, exiger des chercheurs d’être eux-mêmes porteurs d’un handicap pour avoir une légitimité à exercer dans ce champ n’exclut-il pas d’office ces personnes ?

Concevoir une recherche-action à visée émancipatoire

Notre projet de recherche s’est développé en conscience de ce contexte particulier. Épistémologiquement, il s’agit bien d’une recherche-action. Notre volonté assumée est d’avoir un impact sur la réalité. Nous parlerons même de recherche émancipatoire, dans le sens où nous nous mettons ici véritablement au service des personnes en situation de handicap. Ce qui importe pour les usagers de la section avec laquelle nous travaillons, est de mieux faire connaître leur handicap, le handicap mental. Parmi les objectifs principaux définis par les membres de la section des usagers, nous trouvons cette volonté de « donner une autre image du handicap mental, de changer le regard des gens, de lever les barrières, de montrer qu’ils sont comme tout le monde, de pouvoir prendre la parole et s’exprimer, de sensibiliser tout le monde à leurs capacités, de défendre les droits des usagers pour aujourd’hui et pour demain »1. Cette recherche-action porte sur l’identification et le renforcement (pratique autant que conceptuel) des conditions nécessaires à réunir pour mettre en place un processus permettant d’aller vers la réalisation de ces objectifs. Ce sont donc bien les attentes, besoins, souhaits, volontés des personnes en situation de handicap qui sont à l’origine de notre démarche. Cette évolution vers une participation plus active des personnes en situation de handicap ou de perte d'autonomie, dans le domaine scientifique, ne saurait toutefois vivre d’elle-même : elle réclame un soutien effectif des communautés de chercheurs et de professionnels. Nous verrons infra ce que ce soutien implique.

Historiquement, la section est une émanation du PIECD : Programme International d’Éducation à la Citoyenneté Démocratique. Elle a été créée en 2004, au retour d’un voyage d’étude au Canada réalisé par des personnes faisant partie des conseils d’unité de l’ESAT (Établissements et Services d’Aide par le Travail) de Montigny-en-Gohelle, une commune située dans le Pas-de-Calais. Dans ces conseils d’unité, les personnes échangeaient sur leurs conditions de travail et la discussion débouchait parfois sur le statut de « personnes handicapées ». Lors du voyage d’étude, les participants avaient rencontré des personnes en situation de handicap qui avaient mis en place des groupes pour défendre leurs droits. À leur retour, ils ont souhaité mener le même genre d’actions, dans le but de mieux faire connaître le handicap mental et de permettre aux personnes en situation de handicap mental de s’exprimer, de s’affirmer et d’interagir dans des sphères où elles demeurent encore peu représentées. C’est ainsi qu’est née la section des usagers. En 2008, deux chercheurs de l’Université Catholique de Lille (éthique et psychologie) ont rejoint le groupe, puis une chercheure en communication en 2013.

Nous poursuivons deux objectifs qui revêtent à nos yeux une égale importance : permettre aux personnes présentant un handicap mental de réaliser les objectifs de la section des usagers ; mieux comprendre les conditions de soutien et de développement de la participation citoyenne effective des personnes porteuses d’une déficience intellectuelle au travers des comportements et des interactions pouvant faciliter ou freiner leur expression. Pour les atteindre, nous nous inscrivons dans le courant de l’anthropologie de la communication (Winkin, 1996 [2001]) qui considère la communication comme performance de la culture, la culture étant entendue ici comme « tout ce qu’il faut savoir pour en être membre » (Goodenough, 1964). Nous cherchons donc, en nous confrontant au terrain et avec les acteurs de celui-ci, à dégager la partition communicationnelle en vigueur. Quelles sont ces règles « connues de personne, entendues par tous » et comment naissent-elles ? Cette approche théorique qui s’enracine dans l’interactionnisme symbolique et s’inspire de la tradition ethnographique de l’École de Chicago, nous semble totalement adéquate avec l’approche émancipatoire qui possède d’ailleurs les mêmes fondements théoriques. L’expérience vécue des personnes handicapées est au cœur de la recherche et implique un engagement dans l’idée qu’un changement social est possible via les interactions qui constituent le handicap. Sur le plan éthique, cette approche correspond à une démarche pragmatique et contextuelle qui entend s’appuyer sur l’action collective des acteurs pour déterminer les conditions d’une vie meilleure (Maesschalck, 2010).

Méthodes déployées

La méthode la plus fréquemment employée dans notre cadre théorique est celle de l’observation participante, qui permet au chercheur de « rendre le monde étudié visible de l’intérieur » (Coulon, 2002, p. 103). Cette méthode permet un accès direct aux événements et aux situations et prend également en compte les éléments non verbaux de la communication. Si nous reprenons les catégories de Gold (1958), nous dirions que nous étions ici « participant as observer » (participant comme observateur). D’une observation participante « classique » dans un premier temps, nous avons évolué vers le souhait d’impliquer davantage les usagers dans l’analyse. Nous avons alors eu recours à la vidéo, pour conserver des traces tant verbales que non verbales des réunions de la section. Afin que les usagers soient eux aussi observateurs de leurs interactions, nous avons mis en place l’auto-confrontation (Mollo, Falzon, 2004). Cette méthode consiste à confronter les participants à leur activité en les incitant à la commenter, en présence d’un interlocuteur. Avec l’accord des usagers, les réunions de la section sont donc filmées et ces vidéos, sont ensuite visionnées par les participants (chercheurs, professionnels, usagers) qui sont invités à les commenter. Un cadre est donc créé dans lequel les participants sont invités à réagir sur l’activité, une sorte de discours sur le faire qui met en chantier les manières de penser collectivement leur travail (Faïta, Vieira, 2003). Nous qualifierons ces temps de métacommunication construite (d’Arripe, 2013), en ce sens où les individus vont s’extraire du cadre de la situation pour justifier, ou débattre le choix de telle ou telle règle communicationnelle mise en place. On peut dire que, dans ces moments d’échange, les individus vont tenter de rendre apparente la partition communicationnelle qu’ils ont jouée, ils s’exprimeront sur le pourquoi de leurs choix, de leurs attitudes. En s’extrayant volontairement du cadre des échanges, nous réfléchissons sur ce qui nous pousse à agir de telle ou telle manière, nous nous posons la question du cadre (Goffman, 1991 [1974]) que nous identifions et des règles que nous y associons. L’idée est bien de saisir l’activité, ce qui se fait, mais de réfléchir également à ce qui aurait pu être fait (Clot et al., 2000). Plusieurs variantes existent dans la méthode de l’auto-confrontation. Nous avons opté pour la confrontation dite collective, consistant à réunir un groupe de participants, afin de commenter l’activité de plusieurs d’entre eux. Cette approche offre l’avantage de confronter les différentes représentations des participants, en vue de la construction d’une culture commune (Meyer, Peltier, 2011).

Nous nous éloignons donc de la rupture épistémologique impliquant une séparation étanche entre savoir commun et savoir scientifique. Nous partons de l’idée que l’homme contemporain produit une connaissance réflexive sur lui-même et sur ses propres expériences. Nous assumons le postulat selon lequel, comme tout un chacun, les personnes en situation de handicap mental sont capables de faire preuve de cette réflexivité : les personnes concernées possèdent des savoirs complémentaires à ceux des chercheurs et auquel le chercheur ne pourra jamais accéder s’il ne fait pas appel à elles. Nous suivons en cela les chercheurs appartenant au champ scientifique des disability studies pour qui « l’expérience des barrières sociales (physiques, mentales, psychiques) élevées sur la route des personnes handicapées donnent à ces dernières une parole qui peut apporter des connaissances de même valeur que n’importe quelle donnée dite objective. » (Albrecht et al., 2001, p. 44). Selon nous, toutefois, le rôle du chercheur est de fournir les cadres méthodologiques adéquats pour appréhender ce savoir « commun ». Les savoirs s’élaborent en co-construction avec les acteurs de terrain. Notons que nous suivons aussi Van Campenhoudt et al. (2005) quand ils affirment que la connaissance de l’acteur sur lui-même et sur ses propres expériences n’est pas automatiquement éclairante et valide selon les critères des sciences sociales. Comme Kaufmann (1996) le souligne, les références conceptuelles du chercheur sont des conditions nécessaires pour continuer à apprendre du savoir commun, même une fois l’objet de la recherche circonscrit. Nous nous inscrivons donc dans le même courant que des auteurs comme Albrecht, Ravaud et Stiker (2001) lorsqu’ils affirment que la position juste se trouve dans le croisement des savoirs. Notre pari est qu’il existe des savoirs chez les personnes concernées, différents des savoirs des chercheurs mais non inférieurs en statut, bien qu’acquis par des voies et des « méthodes » toutes autres.

Pour quels résultats ?

Selon les résultats d’une recherche-action menée par Mireille Tremblay (2011) sur la participation citoyenne et le développement des compétences civiques, l’appartenance à un groupe, une association, un mouvement, contribue à l’acquisition de connaissances et de compétences ; au développement des habiletés requises pour le dialogue et la délibération ; au développement de la conscience de soi et de l’identité ; au développement du sentiment d’affiliation et d’appartenance ; à l’accroissement de l’efficacité sociale et politique. Si l’analyse des vidéos avec les usagers n’a débuté que récemment et ne permet pas encore de tirer de conclusions définitives, les premiers résultats de ce travail mené depuis presque six ans semblent aller dans ce sens. Nous évoquerons ici plusieurs avancées qui nous semblent témoigner d’une réelle amélioration de la participation des usagers et de l’atteinte de certains objectifs de leur section.

Les retours des usagers et de Herman, la professionnelle qui nous accompagne dans ce travail, montrent clairement un développement des capabilités des usagers. Pour rappel, les capabilités désignent le pouvoir de faire quelque chose valorisé par soi et légitimé en droit (Sen, 2009). Plusieurs des objectifs de la section ont pu être réalisés. Les usagers présents ont une plus grande aisance pour s’exprimer en public, pour s’adresser à des personnes qu’ils ne connaissent pas. Ils expriment également davantage leur propre point de vue. Ils ont réalisé des outils de communication (plaquette, film en collaboration avec un cinéaste…). Ils ont mis en place des activités afin de s’autofinancer. Ils sont intervenus dans diverses formations (Conseil de la vie sociale : formation à destination des travailleurs d’ESAT, formation S3A…). Ils sont amenés à intervenir dans des lieux qui ne leur étaient pas accessibles auparavant (colloques scientifiques, cours de Master…). Une vignette qualitative illustrera avec intérêt cet empowerment des usagers. Lors d’un colloque scientifique organisé à Lille, l’un des usagers a pris la parole suite à une communication pour dire à l’orateur qu’il devait adapter son discours aux personnes en situation de handicap mental présentes dans l’assemblée, car il n’avait pas compris. Nous sommes ici face au type de comportement que nous espérions susciter : la personne en situation de handicap mental a pris le contrôle de la situation, elle a été capable de méta communiquer sur ce qui venait de se passer et cela, d’égal à égal avec la personne qui venait de s’exprimer.

Une relation de confiance s’est aussi tissée au fil du temps. Les usagers mentionnent souvent que nous-mêmes avons changé, que nous nous sommes adaptés et qu’ils nous comprennent mieux. Il y a eu un apprentissage mutuel des deux univers : celui du handicap mental et celui de la recherche. Le fait de participer régulièrement à des colloques depuis presque dix ans a permis aux usagers de s’y sentir plus à l’aise, de mieux reconnaître les règles communicationnelles en vigueur dans ces espaces. Un des changements majeurs que nous avons pu observer, également relevé par la psychologue qui accompagne la section, réside d’ailleurs dans le changement du type de relation. Comme nous l’avons évoqué plus haut, les personnes en situation de handicap occupent souvent la position « basse » dans une relation complémentaire. Or, lors des réunions de la section, cette répartition des rôles est quelque peu bousculée. Les relations deviennent davantage symétriques à divers moments. À d’autres, on assiste à un changement de position au sein d’une relation complémentaire. Ce sont les personnes en situation de handicap qui apprennent des choses aux chercheurs et à la professionnelle, qui informent sur les actions qu’ils ont menées.

Comme l’explique Herman (Cobbaut et al., 2013), lors des réunions de la section, elle met un peu de côté l’étiquette de psychologue qu’elle retrouve à d’autres moments dans son travail au sein de l’ESAT. Le fait de vivre des réussites, mais aussi des « galères », de les partager, égalise plus encore les rapports. Elle témoigne également de cette complémentarité des savoirs quand elle explique que participer à des réunions de ce type, c’est apprendre des personnes en situation de handicap sur ce qu’elles vivent au quotidien. Si la formation théorique renseigne sur le fait que les personnes déficientes intellectuelles n’ont pas toutes accès à la lecture, comprendre les répercussions que cela peut avoir dans le quotidien est tout autre chose. De notre côté, en tant que chercheurs, nous remarquons un déplacement progressif vers une forme d'engagement qui nous amène à abandonner de plus en plus la neutralité bienveillante et externe que nous voulions adopter dans un premier temps, pour une implication dans une relation qui est également soutenante, mais non paternaliste.

Lorsque, pour préparer une intervention à un colloque sur l’impact social de la recherche, nous interrogeons les membres de la section sur ce que leur apporte ce travail de recherche, ils répondent que l’accompagnement les aide à mieux réaliser leurs objectifs. Le travail de recherche leur permet de « mieux comprendre ce qu’on fait ensemble ». Ils trouvent aussi que « cela les aide d’un point de vue langage, à parler devant tout le monde », « parler avec des gens », « on n’arrête pas de chercher pas mal de trucs ». Ils sont heureux car, selon eux, quand on parle du handicap, c’est toujours du handicap sensoriel ou physique et, pour une fois, on s’intéresse à « eux ». Ils nous expliquent qu’ils ont des difficultés à prendre la parole, car on ne leur demande pas toujours leur avis. Quand on le leur demande, ce n’est pas toujours évident d’arriver à exprimer son propre avis, de contredire l’autre, de dire ce que l’on pense soi-même. Le travail mené à la section des usagers leur permet de se sentir plus à l’aise en public, d’oser s’exprimer avec des inconnus, de prendre la parole dans des congrès, ou dans des réunions publiques

Enfin, au niveau de la structure, le comité des usagers et le travail qu’il mène a permis de faire changer le regard de certains professionnels. Ainsi, les usagers livrent un témoignage2 selon lequel, lors d’une première participation avec une nouvelle accompagnatrice à un colloque, celle-ci les infantilisait quelque peu, ne leur laissant pas suffisamment de marge de liberté, s’inquiétant de les voir prendre la parole. Or, cette personne a peu à peu appris à connaître les objectifs de la section, elle les a entendus s’exprimer lors de ce colloque pour lequel elle les accompagnait et son regard et son comportement ont changé.

Les limites et freins de ce projet

Dans le cadre d’un tel projet et de ses visées utopiques, toujours en devenir comme on le comprend, des freins sont d’ores et déjà identifiables. Ils concernent le rapport au temps, la taille critique pour le collectif et ses conditions, les modalités de l’engagement de ses membres.

Le temps nécessaire à la maturation de cette collaboration particulière reste le frein majeur identifié. La fréquence des réunions de la section est encore insuffisante pourtant a minima mensuelles. Si les chercheurs manquent de temps et la psychologue aussi, les usagers subissent les contraintes d’un planning de travail. De ce fait, la réalisation de la charte et du règlement de la section, actions récentes essentielles, prendront énormément de temps. S’ajoutent des contraintes financières, tant du côté des usagers que des chercheurs, qui ne permettent pas d’augmenter fréquence et durée des réunions. Ces conditions de possibilité limitent le pouvoir d'agir des personnes concernées, soumises ici à une logique d’abord organisationnelle et de productivité plutôt que d’émancipation. Cependant, augmenter le temps consacré à ces réunions impliquerait une plus grande fatigue chez les usagers présents.

Ensuite, le rapport au temps doit également différer. Qualitativement, à l’analyse des vidéos, le temps de parole semblait inégal, les chercheurs parlant plus que les usagers. Pourtant l’analyse quantitative invalidait cette intuition : les temps de parole étaient équivalents. Cette impression naissait de ce qu’en certains cas, les chercheurs ne laissent pas le temps aux usagers de prendre la parole. Anticipant une incompréhension, ils réexpliquent avec d’autres mots à des usagers qui sont simplement… en train de réfléchir. André, un usager, l’analyse ainsi : « Vous, vous avez tout de même un cerveau plus rapide que nous alors automatiquement, vous, si on vous dit un truc, pour vous, c’est automatique, nous, c’est plus long, faut le temps de réfléchir (…) » (M2U00125 : 22’58-23’10). Lorsque les usagers ont la parole, ils s’expriment aussi plus lentement et davantage de temps leur est donc nécessaire. Pour conclure, le temps fait également défaut pour la psychologue facilitatrice. Certaines activités de la section sont tardives, certains colloques occupent les week-ends sans toujours de possibilité de récupérer ces journées. Ce « don de soi » de la part des professionnels ne saurait être désiré, accepté ou possible pour tous et au long cours.

Le second frein consiste en la taille effective du collectif à ce jour : le nombre d’usagers présents aux réunions de la section est longtemps resté trop faible. Sur une dizaine de membres potentiels, seuls deux, voire trois personnes pouvaient se mobiliser avec régularité. De plus, l’accueil de jeunes travailleurs de l’ESAT, un des objectifs de la section, n'est pas encore non plus optimal. Nous nous devons toutefois de préciser que de nouveaux entrants sont présents depuis janvier 2015. La constitution de cette section et le travail mené avec elle est donc bien à envisager comme un processus en devenir. Malgré tout la contrainte est évidente : les réunions de la section ont lieu durant le temps de travail. Certains usagers n’obtiennent pas l’accord de leur hiérarchie pour être libérés, la charge de travail étant évaluée « trop élevée » par celle-ci... Un discours qui nous semble au mieux en tension, au pire en contradiction avec les enjeux de protection et d'autonomie afférents au secteur du travail protégé (Routier, Cobbaut, 2014). La facilitatrice le souligne : si la participation doit faire partie de la culture institutionnelle pour lever ce frein, certains professionnels la considèrent pourtant sans objet et instrumentalisent l’exemple de personnes présentant d’importantes déficiences pour appuyer leur posture. La peur d’une perte de pouvoir est manifestement présente chez certains. L'association support de l'ESAT vient de signer une convention de partenariat avec la section des usagers. La culture de la participation prônée au sein de son projet associatif doit encore devenir effective au quotidien : malgré une direction associative très insistante envers ses professionnels, leur engagement et leur intérêt pour le projet reste aléatoire. Pour conclure, soulignons aussi que l’entourage familial accepte peu de lâcher prise et laisser davantage d’autonomie pour permettre aux usagers de participer à des activités le soir ou le week-end, plus encore lorsque le recours aux transports est un obstacle pour eux.

Enfin, dans l’évolution d’ensemble de l’engagement associatif depuis 20 ans (Roudet, 2004), les adhérents se tournent davantage vers des groupements permettant d’avoir une activité commune, (culturelle, sportive ou autre), plutôt que vers des groupements qui défendent des intérêts collectifs. Or, la section des usagers appartient clairement à cette seconde catégorie. Roudet explique également comment l’individualisme, s’il exige le développement de liens sociaux multiples et intenses, affecte la stabilité des groupements : nos besoins personnels et nos états émotionnels font que l’on se détache et se rattache à un groupe. D’après les résultats de la onzième étude sur la « France Bénévole », pour la période 2010-2013, les bénévoles préfèrent de plus en plus agir de manière ponctuelle en fonction de leurs disponibilités. Ceci peut également expliquer le manque de participation aux réunions régulières de la section. Pourtant la nécessité d’un engagement plus collectif dans la section est un véritable enjeu pour la poursuite de ses activités, au risque sinon de voir se développer de « supers usagers » qui seraient peu représentatifs du collectif au nom duquel ils disent s’exprimer, gommant la variété de points de vue des membres.

Il faut cependant minorer la lecture strictement individuelle des facteurs limitant le développement de la section. Qu’un engagement individuel des membres lui soit essentiel n’en fait pas une condition suffisante. Une approche contemporaine du handicap en cohérence avec la visée inclusive et capacité du projet ici présenté implique de cibler le rôle essentiel des conditions organisationnelles dans lesquelles peut ou non s'inscrire la section. Pour permettre la participation des personnes, les institutions devraient soutenir la dynamique inclusive, mais aussi partager la visée politique d’émancipation par le truchement de structures collectives autodéterminées. Temps, soutiens, moyens logistiques et financiers ne dépendent certainement pas uniquement de chaque individu, ce qui vaut d'ailleurs bien au-delà du handicap et d'autres formes de vulnérabilité, mais bien d’un engagement effectif, au long cours, des institutions. Y réfléchir au cours des réunions est d'ailleurs l’une des thèmes principaux de débats pour la section. Une autre condition de l'organisation possible des activités de la section est celle d'une confiance réciproque entre les acteurs et parfois l'institution elle-même, qui ne se construit qu’au fil du temps. La composante affective, émotionnelle, est ainsi déterminante pour permettre à la réflexivité d’émerger. La collaboration entre chercheurs, professionnels et usagers passe ainsi par l’expérience d’actions communes en contextes hétérogènes.

Plusieurs questions demeurent en suspens, qui interrogent notre place dans cette relation particulière. Comment parvenir à ne pas limiter une personne, la soutenir jusqu’au bout de ses capacités, sans nier les particularités de son handicap ? Comment veiller à ne pas influencer par nos arguments, tout en ne se censurant pas non plus outre mesure dans l’argumentation, au risque sinon de discriminer nos interlocuteurs ? Dans l’analyse des vidéos, comment gérer notre discours sur celles-ci : faut-il pointer ou au contraire minimiser certaines difficultés ? À quelles conditions peut-on réellement progresser, selon la réponse donnée à la question précédente ? À trop minorer les points potentiellement délicats, ne risque-t-on pas d’enfermer les membres dans leur marginalité ?

Conclusion générale

Nous avons soutenu jusqu’ici qu’un changement de paradigme était en cours dans le champ du handicap, d’une conception de celui-ci comme étant uniquement un problème médical vers une vision plus globale du handicap, une approche sociale. Notre manière d’envisager la recherche « avec » les personnes ayant une déficience intellectuelle s’inscrit dans cette filiation. Mais nous nous interrogeons toutefois sur son caractère utopique, tel qu’annoncé en introduction : une conception émancipatoire de la recherche « avec » les personnes en situation de handicap mental peut-elle effectivement s’opposer à la réalité d’une époque, malgré le changement de paradigme repéré ? Empêche-t-elle d’une certaine manière « l’ordre existant de devenir absolu » ?

Notre projet est utopique en ce qu’il déplace certaines lignes. Le mener est déjà un engagement contre une vision de la personne handicapée comme in-capable. Le mener est considérer la personne concernée comme capable et cette conviction fait au moins partiellement advenir cette possibilité. De l’avis des usagers, travailler avec nous les aide à participer plus facilement et plus largement. L’aspect performatif est ainsi manifeste pour tous : en métacommuniquant sur ce qui se vit au sein de la section des usagers, nous contribuons à l’objectif de permettre aux personnes présentant un handicap mental de prendre pleinement leur place au sein de la société, en levant les barrières et en sensibilisant à leurs capacités. Comme le signale également le rapport de la CNSA, « la participation, l’habitude de prendre la parole peut également être vue comme un moyen de prévenir des formes d’accompagnement inadaptées aux attentes des personnes ainsi que les risques de maltraitance. En effet, lorsque la personne prend confiance en elle, affirme ses attentes et ses souhaits, elle sollicite plus facilement les aides et les prestations auxquelles elle a droit » (Rapport NSA, 2013, p. 28).

Mais notre projet est également utopique en ce que, malgré les bonnes volontés et les politiques en ce sens, le rapport entre personnes handicapées mentales et personnes dites valides reste très souvent de l’ordre de la relation complémentaire. Les personnes en situation de handicap occupent la position basse, aidées qu’elles sont par les autres qui se trouvent en position haute. De même, dans de nombreuses recherches autour du handicap mental, les chercheurs veulent venir en aide aux personnes en situation de handicap, parfois en les intégrant à la recherche, parfois en dénonçant des situations qu’elles subissent, mais ils ne dépassent pas cette complémentarité. Or ici, chercheurs et usagers sont engagés dans une relation où les places évoluent : tantôt les chercheurs seront en position haute, tantôt ce seront les usagers. La relation sera également symétrique lors de moments informels dans lesquels l’humour occupe une place centrale. Nous rejoignons le parallèle que Mercier (et Grawetz, 2005) fait avec ce que Martiniello (1997) dit de l’intégration des personnes immigrées. Pour ne pas rentrer dans des phénomènes d’assimilation ou de ségrégation, la voie serait celle de la construction de nouveaux liens sociaux, respectant les différences et les similitudes. Loin de nier les difficultés rencontrées, ou l’existence d’une réelle déficience, nous tentons d’adapter l’environnement et par conséquent nos comportements afin de leur rendre ce « pouvoir d’agir » et de mettre en place des conditions permettant un échange réciproque, un véritable partage. Pour Zarb (1992), grâce aux méthodes de recherche émancipatoire, les personnes handicapées contrôlent la recherche en décidant qui devrait être impliqué et comment. La section des usagers reçoit des sollicitations pour participer à des colloques, à des réunions, pour établir des partenariats et ce sont eux qui, en échangeant avec nous, prennent la décision finale de participer ou non.

Selon nous, la démarche menée s’inscrit donc dans un projet de société, une vraie transformation sociale. La récente convention de l’ONU montre, selon les politologues qui se sont penchés sur cette question (Cobbaut, 2014), une transformation de cet instrument juridique à travers la notion de participation sociale, de construction sociale, de gouvernance sociale. Il s’agit là d’une proposition de construire la démocratie avec des principes de représentation qui soient différents et complémentaires de ceux que l’on a connu jusqu’à aujourd’hui. Si la démocratie représentative est traditionnellement conçue selon un système de vote comme reflet de l’expression de ses convictions, d’autres moyens d’exprimer la société que l’on veut aujourd’hui sont disponibles, qui n’acceptent pas de s’inscrire dans un cadre proposé par d’autres sans prise en compte de points de vue singuliers, particulièrement en laissant vivre l’impératif que ce cadre serait la seule forme de participation possible et acceptable. À travers une telle démarche collaborative, peuvent se dire des choses qui ne sont pas toujours dites et entendues, pour transformer la manière de gérer les questions qui concernent les individus dans la société. Certes l’utopie est un projet imaginaire d’une réalité autre (More, 1999 [1516]), mais elle n’est pas qu’illusion. En se construisant autour de structures symboliques, l’utopie « crée » des réalités. Elle est un discours pratique, agissant.Les orientations utopiques, selon Mannheim « tendent à ébranler, partiellement ou totalement, l’ordre des choses qui règne à ce moment » (1929, p. 63). Mannheim rappelle également que le caractère utopique réside dans le fait d’essayer de réaliser ces projets en cherchant à transformer la réalité en une autre meilleure, une alternative. Selon Mannheim, l’utopie donne une expression de courants présents dans la société et c’est son appropriation par un groupe tout entier qui remet en question l’ordre existant. La volontépolitique n'étant pas en accord avec la réalité, faire de la recherche "avec" c'est vouloir traduire en action, donner vie, à ce changement de paradigme inscrit dans les textes.Si l’on conçoit le projet utopique comme un projet s’opposant à l’opinion conservatrice parlant en faveur de l’ordre établi, comme un projet porteur d’effets de transformation sur l’ordre historico-social existant, alors nous pouvons affirmer que notre projet est utopique et même : que nous l’assumons comme tel.

 

Bibliographietop


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Notestop


1. Extraits de la charte de la section des usagers.

2. Réunion de la section des usagers du 13 décembre 2013.

Pour citer cet articletop


Référence électronique
Agnès d'Arripe, Cédric Routier, Jean-Philippe Cobbaut, Mireille Tremblay & Lydie Lenne,"Faire de la recherche « avec » les personnes déficientes intellectuelles : changement de paradigme ou utopie ?", Sciences et actions sociales [en ligne], N°1 | 2015, mis en ligne le 16 avril 2015, consulté le , URL : http://www.sas-revue.org/index.php/11-dossiers-n-1/articles-n1/22-faire-de-la-recherche-avec-les-personnes-deficientes-intellectuelles-changement-de-paradigme-ou-utopie

 

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Agnès d'Arripe
Unité HaDéPaS, IU2S, Université Catholique de Lille
LASCO, Université Catholique de Louvain-la-Neuve, Louvain-la-Neuve, Belgique
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Cédric Routier
Unité HaDéPaS, IU2S, Université Catholique de Lille
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Jean-Philippe Cobbaut
Centre d'éthique médicale, Université Catholique de Lille
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Mireille Tremblay
Institut santé et société, Université du Québec à Montréal Québec, Canada
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Lydie Lenne
Unité HaDéPaS, IU2S, Université Catholique de Lille
Gériico – Université Lille 3
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N°1 | Année 2015 : Empowerment, participation, activation... Des concepts aux pratiques d'intervention sociale

Dossier - Volume 1

Une participation contestée
Analyse de l'absence des personnes handicapées dans l'élaboration des politiques au sein des organisations sportives nationales

Flavien Bouttet

Résumé | Index | Plan | Texte | Bibliographie | Notes | Citation | Auteur


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Mots-clés : participation, personnes handicapées, organisations sportives

Key words : participation, people with disabilities, sport organizations

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La participation, une catégorie absente des politiques sportives
Les organisations représentantes de personnes handicapées à distance de l'espace sportif
Les fédérations spécifiques et leurs acteurs, représentants des personnes handicapées ?

Des modalités de participation marginales et encadrées
Des dispositifs singuliers mis en place au sein des fédérations spécifiques
Les sportifs « participants », des acteurs pris dans des trajectoires particulières

La place de la personne handicapée en question

 

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La participation des personnes handicapées dans l'élaboration des politiques les concernant est un enjeu traversant l'ensemble des espaces sociaux. Sur un plan réglementaire, les lois nationales et les grands textes internationaux incitent à la participation à la vie sociale des personnes handicapées et créent des slogans rappelant le rôle de cette population dans les débats politiques. « Rien pour les personnes handicapées sans les personnes handicapées » est l'un de ceux-là et incarne la déclaration de Madrid de mars 2002 proclamée lors de la conférence européenne du handicap organisée par l'Union européenne1. La logique est poursuivie avec la convention relative aux droits des personnes handicapées de 2006. L'article 29, centré sur la participation à la vie politique et à la vie publique, demande que « Les États Parties garantissent aux personnes handicapées la jouissance des droits politiques et la possibilité de les exercer sur la base de l’égalité avec les autres, et s’engagent (…) à promouvoir activement un environnement dans lequel les personnes handicapées peuvent effectivement et pleinement participer à la conduite des affaires publiques, sans discrimination et sur la base de l’égalité avec les autres, et à encourager leur participation aux affaires publiques, notamment par le biais : (…) de leur participation aux organisations non gouvernementales et associations qui s’intéressent à la vie publique et politique du pays (…), de la constitution d’organisations de personnes handicapées pour les représenter aux niveaux international, national, régional et local et de l’adhésion à ces organisations2. »

En France, les relations rapprochées et historiques entre l’État et les associations représentantes de personnes handicapées montrent une première forme de participation, même si elle reste réduite à certains processus et à un nombre restreint de ces associations (Barral et al., 2009). Un conseil national consultatif des personnes handicapées (CNCPH) dans lequel siègent des associations et organismes regroupant les personnes handicapées et leurs familles, des associations et organismes œuvrant dans le domaine du handicap et des organismes finançant la protection sociale3 est également créé en 1984, suite à la loi de 19754. Selon le décret réformant ce conseil5, l'objectif est en premier lieu de remettre « au ministre chargé des personnes handicapées, avant le 1er octobre de chaque année, un rapport sur l'application de la politique intéressant les personnes handicapées (...) ». Ce conseil national, dont l'action doit être croisée avec celle d'un comité d'entente des associations représentatives de personnes handicapées et de parents d'enfants handicapés (groupement informel) n'a néanmoins aucun pouvoir contraignant sur la législation ou la construction de politiques.

Les publications et revendications de ces groupements, derrière leur efficience relative, n'évoquent pas les problématiques traversant l'ensemble des espaces sociaux, notamment au niveau de la pratique sportive6. Pourtant, depuis le début des années 2000, le ministère des Sports développe des politiques sportives en matière de handicap et accompagne l'ensemble des organisations sportives nationales dans le développement d’une prise en compte socio-sportive des publics handicapés. Or, aucun processus participatif n'est visible ni sur la politique ministérielle, ni sur la structuration de la prise en compte des publics handicapés dans les fédérations sportives traditionnelles7. L'absence de participation sur l'élaboration des politiques sportives se ressent alors sur deux plans. D'abord au niveau des organisations représentantes de personnes handicapées ou de familles de personnes handicapées, ensuite au niveau des sportifs handicapés eux-mêmes. L'histoire de la prise en charge des personnes handicapées dans l'espace sportif français apporte des premiers éléments d'explication à cette situation. En effet la fédération française de sport adapté (FFSA) et la fédération française handisport (FFH)8, fédérations historiques sur la pratique des personnes handicapées et par ailleurs membres du CNCPH, ont tendance à faire office de représentants officiels des personnes handicapées. En conséquence, pour de nombreux acteurs de l'espace, leur collaboration étroite avec les institutions publiques et un grand nombre d'organisations sportives traditionnelles démontre une démarche participative.

Cette participation toute relative met en lumière des programmes et des dispositifs à l'attention des personnes handicapées construits par des décideurs politiques et des techniciens. Cette situation empêche un phénomène d'empowerment (Oliver, 1990), souvent interrogé au sein des disabilities studies et vu comme le gain d’une capacité d'agir et d'émancipation pour la personne handicapée. Au sein de l'espace sportif, les personnes handicapées n'ont donc pas l'opportunité d'exprimer cette capacité. Comme l'indique Bacqué et Biewener (2013), l'empowerment, catégorie par ailleurs absente au sein des politiques sportives, implique une « transformation des rapports entre individus et institutions ». Cette approche est ainsi cohérente avec celle d'Ebersold (2002) mentionnant au sujet de la participation, une négociation sur les besoins, les attentes et les potentialités des personnes handicapées et non « une décision plus ou moins arbitraire (…) prise pour [les] soutenir et [les] aider ». Or, l'engagement récent des fédérations traditionnelles envers les personnes handicapées remet déjà en cause les modes d'organisation de la pratique et crée des luttes de pouvoir entre les différentes institutions sportives. La mise en place de dispositifs de participation comme lieux d'expression des subjectivités risque alors pour les institutions sportives d'amplifier les tensions présentes, voire d'en développer de nouvelles (Gourgues, 2013).

En lien avec la réflexion d'Ebersold, l'analyse de la participation dans l'espace sportif confirme l'existence d'un mouvement de pensée consistant « à se demander ce que l'on doit faire pour les personnes handicapées et non ce qu'elles ont à dire et à revendiquer, elles »(Stiker, 2013). L'absence de réflexion sur la participation et l'empowerment positionne alors la personne handicapée dans l'espace sportif comme une personne dépendante, ayant besoin des autres (Boucher, 2003 ; Oliver, 1990). Les arguments mobilisés par les acteurs des fédérations sur l'importance d'un travail entre dirigeants ou sur la complexité de mise en place de démarches participatives renforcent cette analyse. Les rares dispositifs en place, notamment dans les fédérations spécifiques (FFSA et FFH), démontrent en conséquence une frontière entre les dirigeants et les sportifs handicapés, finalement conforme à un espace sportif très hiérarchisé où le pratiquant n'a guère de pouvoir sur la construction des politiques (Gasparini, 2000). Au sein de ces démarches, il s'agit pour les tenants de la politique9des différentes institutions, de maintenir le contrôle sur l'organisation de la pratique en concentrant le pouvoir sur un nombre minimum d'acteurs, comme Gasparini (2006) le montre de manière analogue au sujet de dispositifs participatifs construits au sein de politiques sportives territoriales. Les dispositifs donnent finalement aux participants un pouvoir minime, leur permettant d'accéder uniquement « à des espaces relativement secondaires de la décision »(Blatrix, 2002).

Dans un contexte où les analyses évoquent une « valorisation constante » de la participation (Blondiaux, Stintomer, 2002), y compris dans le champ du handicap (Gourgues, 2013), l'article a donc pour objectif de montrer de manière paradoxale que la participation est peu interrogée et défendue dans l'élaboration des politiques au sein du mouvement sportif. Ainsi, nous mettons en évidence dans une première partie l'expression d'une critique de la démarche participative. Nous présentons notamment comment les organisations représentantes des personnes handicapées sont maintenues à distance des espaces de discussion au sein de l'espace sportif, et comment le rôle central des fédérations spécifiques est légitimée. La seconde partie revient sur les cas visibles de participation dans l'élaboration de politiques sportives. Nous mettons ainsi en lumière la marginalité de ces dispositifs et la manière avec laquelle ils sont laissés en retrait des circuits décisionnaires. Nous posons également la question des conditions de la participation tant en termes de marges de manœuvre laissées par les institutions sportives qu'en termes de trajectoires particulières dans lesquelles s’inscrivent les sportifs pour parvenir à se faire entendre.

Pour mener cette démonstration, nous nous appuyons sur dix-huit entretiens semi-directifs menés dans huit fédérations traditionnelles et deux fédérations spécifiques10. Dans chaque fédération, au moins un élu bénévole et un technicien (salarié ou cadre d’État placé auprès de la fédération) ont été interrogés. Quatre entretiens de ce type avec des cadres techniques rattachés au ministère des Sports ou au pôle ressources national « sport et handicaps11» ont également été menés. Enfin, nous mobilisons un entretien avec un joueur de tennis-fauteuil de haut niveau. Les données issues des entretiens (enregistrés et intégralement retranscrits) sont croisées avec l'analyse de documents fédéraux, et notamment des comptes rendus de réunions de différents groupes de travail relatif au handicap (compte rendu du conseil consultatif des sportifs de la FFSA, des réunions du collectif fédéral de la fédération sportive et gymnique du travail (FSGT), du groupe de travail sur l'accessibilité de Roland Garros mené par la fédération française de tennis (FFT), etc.). L'observation d'une réunion du collectif fédéral « pratiques partagées » de la FSGT, où les débats ont également été retranscrits, est également prise en compte.

La participation, une catégorie absente des politiques sportives

Les organisations représentantes de personnes handicapées à distance de l'espace sportif

Les organisations représentantes de personnes handicapées ou de leurs familles et amis n’apparaissent pas dans les collaborations des organisations sportives. Le rapport EOSE (2011), qui décrit la situation des organisations nationales « sport et handicaps » en Europe, met en exergue cette absence dans la majorité des pays et critique cette situation en rappelant le rôle de ces associations dans le traitement social du handicap et dans l’élargissement d’une grande gamme de services proposée aux personnes handicapées, y compris en matière d'activités sportives au sein des institutions12. En France, les associations ne participent pas aux politiques sportives développées dans le courant des années 2000 malgré des rassemblements des fédérations et un groupe de suivi national mis en place par le ministère des Sports pouvant ouvrir la porte à ces acteurs13. Sur cette absence, les cadres du ministère des Sports mettent en avant l’absence de démarche de ces associations pour intégrer ces travaux. L’un d’entre eux exprime ce manque d’initiative bilatéral :

« On n’a pas réellement ouvert plus que ça, d’un autre côté, les personnes d’associations représentatives du monde du handicap à ma connaissance, n’ont pas non plus levé le doigt. »

Au-delà de cet aspect, ces cadres qui coordonnent la politique ministérielle en matière de handicap justifient ce choix en indiquant que cette participation des associations représentantes des personnes handicapées n’est pas nécessaire dans la construction des politiques publiques sportives, notamment parce que ces associations seraient connues des fédérations sportives nationales. Ces dernières entretiendraient donc déjà des relations avec ces organisations.

« Honnêtement, je pense sincèrement que les fédérations qui ont un projet fédéral structuré, avancé, les connaissent déjà. Par contre, expliquer à tout le monde qu’elles existent oui, c’est pas un problème. Après, quand on a creusé un peu, on s’est rendu compte qu’il y avait déjà certaines fédérations qui avaient sollicité ces associations pour avoir un autre échange avec le monde du handicap que les seules fédérations spécifiques, c’est aussi un indicateur pour nous qui permet de mesurer l’implication réelle des fédérations dans un projet structurant, de là à en assurer la promotion, il y a un petit pas que moi je ne franchirais pas. »

Le discours présenté de ce cadre ministériel déresponsabilise l’institution publique sur les enjeux de participation. D'une part, les organisations représentantes de personnes handicapées ne cherchent pas à intervenir, d'autre part, les organisations sportives connaissent les différents acteurs du champ du handicap. La nécessité d’intervention ministérielle pour favoriser les conditions d’une bonne participation se trouve donc exemptée. Or, les huit fédérations traditionnelles étudiées et développant des politiques en matière de handicap ne font pas état de telles relations. Dans un seul cas, un processus de travail commun est référencé et porte sur un aspect particulier et non sur la politique sportive globale envers les publics handicapés. Il s’agit de la fédération française de tennis qui, pour la rénovation du stade de Roland Garros, a créé un groupe de travail avec des membres du pôle ressources national « sport et handicaps », des deux fédérations spécifiques et de sept associations représentantes de personnes handicapées[14. En dehors de cet exemple, les relations entre organisations sportives et organisations du handicap sont inexistantes. Une situation de méconnaissance des organisations représentantes des personnes handicapées peut d'abord être mise en lumière à travers certains discours de dirigeants comme le montre l'extrait suivant avec un élu d'une fédération traditionnelle.

« Élu : Je pense qu’il faut aujourd’hui si on veut monter en compétence, il faut qu’on soit très bons avec les fédérations type la fédération des handicapés de France, je ne sais pas comme elle s’appelle, l’AFP c’est ça ?

Enquêteur : l’APF (…)

Élu : Oui, mais il y a plein d’autres fédérations, je pense ils ont des réseaux, ils doivent avoir du pognon (…) »

Par la méconnaissance du nom d’une des associations les plus visibles dans les mondes politique et médiatique, le discours symbolise la distance existante entre les deux types d’associations. Dans d’autres fédérations, les techniciens en charge de la pratique des personnes handicapées mentionnent des possibilités de collaboration uniquement au niveau local ou territorial, par exemple entre des associations affiliées aux organisations nationales. Ils parlent de relations plus interpersonnelles qu'inter-institutionnelles et d'une plus grande pertinence de la collaboration à certaines échelles. L'extrait suivant provenant d'un entretien avec un technicien d'une fédération sportive traditionnelle présente cette situation.

« J'y pense mais ça n'a jamais bien fonctionné, de temps en temps j'ai des liens avec des délégations départementales de l'APF pour des questions de réglementations, de listes, de clubs, moi j'aimerais bien ouais qu'on ait des liens nationaux, avoir la main pour bâtir des projets pour des associations nationales. Ça se fait au niveau local mais on n’arrive pas à le concrétiser. »

Ce dernier extrait met en lumière une difficulté de créer des relations interinstitutionnelles. La conception d'une coopération uniquement utilitariste, illustrée par l'évocation des questions de « pognon » ou « de réglementation, de listes », révèle des acteurs fédéraux interrogeant peu la capacité de ces organisations à apporter de nouvelles approches, de nouvelles problématiques. La possibilité de coopérations locales, portant sur des aspects très pratiques renforce cette analyse. Le travail avec ces organisations est possible seulement s'il permet de faire évoluer le projet fédéral comme les tenants de la politique l'entendent. Le positionnement de ces fédérations sportives traditionnelles et des acteurs les faisant vivre met alors en perspective les logiques d'inaction du ministère des Sports envers ces organisations. Occupant un rôle de coordonnateur et d'incitateur dans un espace en tension, le ministère des Sports ne possède pas d'intérêts à l'arrivée de nouveaux acteurs institutionnels au sein des débats relatifs à l'organisation de la pratique des personnes handicapées. D'une part car ces acteurs pourraient remettre en cause certaines conceptions de l’organisation et de la pratique. D'autre part car ils pourraient générer, par une diversification des approches, de nouveaux conflits avec les fédérations tant traditionnelles que spécifiques. Cette tendance est confirmée avec un programme, lancé justement par l'association des paralysés de France (APF) en 2014 et visant à développer des coopérations avec les organisations sportives traditionnelles. Les acteurs fédéraux évoquant un éventuel travail avec cette association parlent alors de visions différentes entre les organisations représentantes de personnes handicapées et les fédérations spécifiques, n'hésitant pas à les opposer. La présence de nouveaux acteurs institutionnels au sein de l’espace « sport et handicap » a donc forcément pour conséquence la production de luttes pour les formes de territorialisation des institutions, la définition de frontières, de pouvoir de juridictions, d'influences (Demailly, 2012). Il apparaît ainsi que le ministère n’est pas le seul acteur à avoir besoin de maintenir un nombre réduit de protagonistes dans l'élaboration des politiques sportives relatives aux personnes handicapées. Les enjeux sont d’autant plus grands pour les fédérations spécifiques dont le statut de représentants des personnes handicapées peut potentiellement être remis en cause par ces transformations.

Les fédérations spécifiques et leurs acteurs, représentants des personnes handicapées ?

Les relations entre les associations représentantes de personnes handicapées et les fédérations sportives spécifiques sont d'ailleurs logiquement très éparses. Cette situation, qui tend à évoluer au début des années 201015 avec des projets de travaux en commun entre l'UNAPEI et la FFSA, de conventions entre la FFH et l’association des paralysés de France (APF) ou l'association pour l'insertion sociale et professionnelle des personnes handicapées (ADAPT)16, trouve sa source dans une histoire relationnelle particulière. Entre ces deux types d'associations, des divergences en matière de modalités d'action ou de défense des populations handicapées ont souvent été mises en lumière. Dans l'extrait ci-dessous, le président de la FFH appuie ces divergences allant jusqu'à parler de concurrence, mais aussi de champs d'action différents entre « social » et « sociétal ».

« (...) on a toujours été difficile, on a toujours eu l'impression de se concurrencer entre l'APF, l'UNAPEI ainsi de suite, on va essayer de voir comment se rapprocher d'eux, pour mieux échanger et mieux partager, parce que je suis sûr qu'ils ont plein d'adhérents qui pourraient nous rejoindre (…) Ils se sentent très différents de nous, il sont très différents de nous, ils travaillent dans le social, nous on travaille plus dans le sociétal, dans le sport mais dans le sociétal c'est vrai qu'on n’est pas forcément quelquefois bien d'accord avec eux sur plein de choses, sur les notions d'accessibilité, on est peut-être plus tolérant ».

En parlant de tolérance, le dirigeant de la FFH exprime un caractère plus adaptatif aux obstacles que revendicatif et militant, notamment dans le rapport aux pouvoirs publics, caractère qu'il est possible de voir au sein de l'APF, ou de l'UNAPEI pour la défense des personnes handicapées mentales. Ce sont finalement bien des conceptions différentes qui se rencontrent entre une vision du handicap certainement plus individuelle et une vision plus collective et politique (Oliver, 1996). L'objectif affiché par le président de la FFH est notamment de donner les moyens à la personne de pratiquer l'activité, plus que de rendre accessible l'ensemble des espaces sociaux. Le public et l'espace auxquels s'adressent les deux types d'organisations viennent en partie expliquer ce positionnement. Les organisations représentantes de personnes handicapées s'adressant à une plus grande diversité de personnes et à un plus grand nombre d'espaces sociaux, leurs objectifs et missions divergent forcément de fédérations sportives spécifiques concentrées sur un type d'activité sociale.

Ces relations limitées interrogent le caractère représentatif des fédérations spécifiques au sein de l'espace sportif pour retranscrire la parole de l'ensemble des personnes handicapées. Comme nous l’avons déjà évoqué, dans de nombreuses fédérations sportives traditionnelles, mais aussi au niveau du ministère des Sports, ces deux fédérations sont présentées comme représentantes de toutes les personnes handicapées au sein de l’espace sportif. Les enjeux nationaux autour de l'organisation de la pratique sportive et des relations inter-institutionnelles qui en découlent peuvent alors mettre en évidence des acteurs-clés, dotés d'une forte influence auprès d'un grand nombre de dirigeants fédéraux et ministériels et se trouvant exclusivement au sein de la FFH. Cette situation est en partie historique. La FFH bénéficie de son ancienneté et de son histoire en ayant été la première organisation à s'intéresser à la pratique sportive des personnes handicapées et en réussissant pendant plusieurs décennies à apparaître comme seul opérateur de cette pratique (Ferez, Ruffié, 2013). Dans l'extrait ci-dessous, un cadre ministériel résume la manière dont la situation peut être perçue.

« Trop longtemps et trop souvent quand on parlait de sport et handicaps, on s’est adressé à une fédération et même au président d’une fédération, et c’est lui tout seul parce qu’il est en fauteuil qui portait la parole du handicap, non pas qu’elle ne soit pas intéressante c’est pas ça du tout, mais elle est unique forcément, pas diverse, donc (…) l’aspect représentativité d’une personne par rapport à une politique, on touche vite ses limites, pour autant pour le moment, on n’a pas réellement ouvert plus que ça, (…) la difficulté, que ce soit pour l’État ou pour le comité national olympique et le mouvement sportif, c’est d’identifier les interlocuteurs, et pour le moment, le système actuel fait qu’il y a deux interlocuteurs identifiés, la FFH et la FFSA. Est-ce qu’ils sont suffisants ? Je ne sais pas. »

Le discours renvoie à une situation problématique en matière de représentation et de participation lorsque l'ensemble des acteurs d'un espace social observe un consensus autour de la parole d'une personne. Ce rôle d’interlocuteur, aujourd’hui couplé à celui de la FFSA comme l’indique l’extrait ci-dessus, se confirme par les observations réalisées dans de nombreuses fédérations. Pour un certain nombre d'acteurs fédéraux en charge de la thématique du handicap, travailler avec des dirigeants de fédérations spécifiques traduit une participation des personnes handicapées dans l'élaboration de la politique. L'exemple de la fédération française de football symbolise cette idée. Les années 2012/2013 sont marquées par l'écriture et la signature d'une convention avec la FFH. Les extraits d'entretiens avec un élu et un technicien fédéral présentés ci-dessous justifient l'absence de sportifs handicapés par la présence de dirigeants de la fédération spécifique.

« Élu : On n’a pas recherché ça [la participation de sportifs handicapés] dans la mesure où il y a une fédération qui gère ça donc on travaille avec la fédération.

Technicien - Parce que si on ramène quelqu’un qu’est pas affilié à la FFH, il va avoir quelle légitimité ? Il n’aura pas de légitimité, et nous, il faut qu’on travaille avec un organisme qui a de la légitimité.

Élu : Mais c’est vrai qu’on n’a pas travaillé avec des pratiquants en l’occurrence mais on y pense quand même, mais on ne va pas se mêler des affaires internes de la FFSA et de la FFH mais je suppose qu’ils l'ont fait d’autant plus que c’est plus évident avec la FFH, il y avait quand même beaucoup de handicapés dans le groupe de travail.

Technicien : Non mais après, si c’était le fait d’avoir des personnes handicapées pour dire qu’on est crédible non, on n’est pas sur ce débat, là on est avec les responsables et c’est à eux après, c’est pas notre problème, c’est le leur. (…) Les gens qu’on avait en face de nous, un ancien du ministère, qu’est passé à la FFH donc lui il avait les deux casquettes et c’était très très efficace il connaît parfaitement les besoins de la fédération (…) La plupart, à part les cadres techniques ou les administratifs, ceux qui nous ont reçus sont handicapés, le président de la FFH est handicapé en fauteuil, le secrétaire aussi, le directeur technique fédéral est malvoyant (…) »

En croisant cet extrait avec les propos du cadre du ministère des Sports cités précédemment, nous voyons que la fédération spécifique est identifiée comme organisme légitime pour approcher la pratique des personnes handicapées et que la participation des personnes handicapées ne peut être pensée qu'à travers ces fédérations. Pour justifier cette légitimité, plusieurs arguments sont mobilisés et orientés vers les acteurs qui incarnent la fédération spécifique. Le premier s'appuie sur le handicap des dirigeants de la FFH. Un certain nombre d'élus et certains cadres sont handicapés et représenteraient donc les personnes handicapées. Le deuxième aspect visible à l'égard des deux fédérations spécifiques porte sur la connaissance du handicap des dirigeants, qu'ils soient élus bénévoles ou techniciens – les acteurs des fédérations spécifiques sont confrontés au quotidien au handicap et à la pratique adaptée ou handisport, ils connaissent donc les besoins des personnes handicapées. Ce discours est d'ailleurs relayé et défendu par les membres de la FFH et de la FFSA. La situation de handicap et la proximité relationnelle du fait de certaines situations socioprofessionnelles sont utilisées comme arguments pour légitimer leur représentativité et donc le maintien de ces frontières entre ces acteurs fédéraux et les personnes handicapées.

« Au comité directeur, il y a beaucoup de personnes handicapées aujourd'hui, je pense qu'il y en a plus de la moitié aujourd'hui qui sont en situation de handicap, c'est assez remarquable et nouveau, dans nos directeurs sportifs fédéraux, on en a pas mal aussi des personnes handicapées »,technicien, FFH.

«Beaucoup de nos élus travaillent dans les établissements spécialisés, les besoins ils les connaissent (…) nous avons une vraie connaissance du milieu médico-social. (…) », technicien, FFSA.

À travers les phénomènes de démarche participative, Blondiaux et Stintomer (2002) évoquent une transgression des frontières entre savoirs savants et savoirs profanes, entre opinion éclairée du représentant et celle du citoyen ordinaire. Les discours des membres des fédérations spécifiques et de la fédération française de football mettent en jeu ces frontières. Si le rapport entre savant et profane est peu mis en évidence, le rapport du représentant au sportif est lui mis en valeur. Pour les acteurs fédéraux, l'élaboration de la politique sportive ne nécessite pas la participation du sportif ordinaire. Les besoins des personnes handicapées sont connus et maîtrisés. Ces positions favorisent en conséquence l'analyse d'un espace « sport et handicap » gouverné dans une forme d'entre soi, entre « spécialistes », tenants des politiques sportives. Elles appuient alors l'analyse de Stiker mentionnée en introduction, démontrant des acteurs fédéraux décidant de ce qui est bon ou non pour la personne handicapée, sans poser l'enjeu de son expression. Le refus de la participation peut en conclusion se traduire comme un refus du savoir de la personne handicapée, de son opinion et de son expérience en tant que personne handicapée (Morris, 1992).

Des modalités de participation marginales et encadrées

Des dispositifs singuliers mis en place au sein des fédérations spécifiques

Les fédérations spécifiques et leurs acteurs ne s'opposent pas catégoriquement à l'idée de participation. Dans les deux fédérations, des dispositifs sont mis en place et certains pratiquants handicapés peuvent s'exprimer. Ces dispositifs restent néanmoins marginaux, donnent une influence extrêmement limitée aux sportifs et démontrent des approches différentes en fonction du handicap. Les éventuelles revendications produites n'ont aucun poids sur les organes décisionnaires des fédérations, ou éventuellement un poids symbolique. La visée est consultative et si les dirigeants défendent parfois cette parole, ils expriment également ses limites assez rapidement dans l'argumentation, évoquant des difficultés pratiques à donner la parole à des sportifs de manière institutionnalisée. Les manques de moyens humains et financiers, mais aussi le déficit d'investissement des acteurs locaux, des comités, des clubs et évidemment des sportifs eux-mêmes sont mentionnés. Au sein de la FFH, nous découvrons toutefois un exemple particulier au sein de la commission sportive fédérale17 organisant le tennis, avec l'existence d'un représentant de joueurs élu par ses pairs. Pour l'ancien directeur sportif fédéral (DSF) de la commission, ce rôle est majeur, notamment pour apporter une dynamique dans la vie du tennis handisport. Des relations visibles de proximité entre le directeur sportif et le représentant des joueurs, donnent d'ailleurs un réel sens participatif à ce dispositif. Le représentant des joueurs devient le pont entre les revendications de ses homologues et la commission sportive fédérale qui, avec la direction technique nationale de la fédération oriente la politique de la FFH en matière de tennis.

« Il y en a eu principalement entre 2008 et 2012, même un peu plus, plutôt 2010/2013 (...) d'ailleurs c'était Jean-Pierre Limborg, celui qui a ramené le tennis des États-Unis parce qu'il avait un peu plus de disponibilités, il participait à pas mal de tournois. Il avait de très bons contacts donc il a eu envie de le faire mais après si on veut faire les choses un peu sérieusement, il faut avoir un peu de disponibilités, un peu de temps et actuellement j'ai l'impression que c'est difficile de trouver quelqu'un prêt à s'investir, parce qu'il y a eu un appel à candidature pour voter après, mais je sais pas où ça en est actuellement, j'ai pas l’impression que ça se précipite (...) Jean-Pierre Limborg organisait des réunions, profitait des grands tournois en annonçant, « on organise une réunion » et il y avait à chaque fois une dizaine, une vingtaine de joueurs de différents niveaux, avec différentes aspirations qui venaient discuter, alors parfois se plaindre de situations sur certains tournois ou autre ou parfois apporter quelque chose. »

L'investissement des personnes handicapées dans les dispositifs est régulièrement mis en avant dans les discours des dirigeants sportifs et renvoie aux écrits de Guerdan (2009), donnant une vision de la participation bilatérale devant être pensée à travers ceux qui élaborent les politiques, mais aussi à travers les personnes handicapées et leur rôle pour « faire entendre leur voix et accepter de prendre une part active aux processus de prises de décisions les concernant directement ». La démarche est particulière. Elle est lancée en interne de la commission fédérale tennis et à distance de la politique globale de la FFH. Comme l'indique l'extrait de l'ancien directeur sportif fédéral, cette participation, a pu faire naître un contre-pouvoir avec la mise en place d'espaces d'expression et de discussion et avec un rapport particulier entre un représentant des sportifs et un représentant de l'institution fédérale. Au sein de la FFH, seule la gestion du tennis et du basket-ball connaît des démarches participatives. Pour le directeur technique national (DTN), dont l'une des missions est de coordonner l'ensemble des commissions fédérales, la raison se situe au niveau de l'homogénéité de la pratique dans ces disciplines. Le tennis rendrait possible ce dispositif « puisque tout le monde est en fauteuil », mentionnant par exemple qu'il serait difficile pour une personne non sourde de représenter des athlètes sourds. La mise en place de représentants serait ainsi complexe pour d'autres disciplines telles que la natation ou l'athlétisme. Sur ce point, le DTN de la FFH se permet alors d'être critique envers l'idéal participatif, soulevant l'hypothèse de corporations pouvant se créer en fonction du type de handicap et concluant alors à la possible pertinence d'une pratique des personnes handicapées gérée par des personnes non handicapées.

« Malgré tout, je pense que c'est important de faire la place à ces personnes-là mais à la fois, ce n’est pas parce que tu es... tu ne représentes que toi-même, d'une certaine manière, de toute façon, t'es en situation de handicap, mais ce ne sera pas toujours évident quand tu es en fauteuil de représenter quelqu'un qui est déficient visuel comme je t'ai dit. (...). Ça peut des fois presque être contre-productif parce que tu peux être soupçonné de ne représenter que ta "corporation". »

Un nouveau dispositif participatif apparaît au sein de la fédération française handisport fin 2014. Il est nommé « conseil des athlètes handisport » et réunit seize sportifs, représentants des disciplines paralympiques. Derrière une initiative innovante, la visée uniquement consultative de ce conseil, mis en perspective avec les discours précédent renforcent alors les interrogations autour des conditions de la participation. Les risques réels mis en évidence dans ce discours peuvent être questionnés au regard de ceux qui élaborent les projets et politiques sportives et de leur représentativité au sein des mouvements sportifs spécifiques. La complexité de la mise en place de politiques participatives apparaît alors comme un refus de la négociation et comme la démonstration que la participation n'est possible seulement si les participants vont dans le sens de l'institution et de ses représentants officiels.

Un conseil consultatif des sportifs existe également à l’échelle nationale au sein de la FFSA et se réunit chaque année en amont de l’assemblée générale. Chaque comité régional a la possibilité de proposer et d'envoyer un sportif pour venir échanger sur la pratique sur ce temps fédéral annuel. Un compte rendu de ces échanges est ensuite exposé durant l'assemblée générale. L'ancien DTN nous expliquait déjà en 2011 la difficulté de l'existence de ce conseil consultatif dont l'organisation demandait un fort accompagnement et des moyens logistiques importants. En 2014, alors que trois sportifs seulement étaient présents, la nouvelle DTN réaffirme cette difficulté.

« C'est quelque chose de très très difficile qui nécessite d'être préparé en région, mais en tout cas voilà, dire ce qu'il pense de la FFSA, dire ce qui lui plaît dans la FFSA ou dans le sport, donc ça c'est toujours un atelier thématique qui est travaillé en amont de l'AG (…) c'est une préoccupation, c'est difficile, cette année il y a eu trois sportifs, c'est pas beaucoup, c'est très difficile et même c'est très difficile de ne pas les mettre en difficulté (…) ce qui est demandé c'est qu'en amont du conseil national consultatif des sportifs, les ligues le préparent localement, alors c'est très variable, il y a une ou deux ligues qui vraiment préparent les sportifs, même des fois écrivent des choses avec eux en amont, ou même en réunissent plusieurs, mais c'est deux régions, c'est un gros travail qui nécessiterait encore des forces, c'est compliqué parce que c'est exprimer, enfin conceptualiser, exprimer des idées à l'oral, exprimer autre chose que sa propre idée mais l'idée d'un groupe, c'est un truc, nous-mêmes c'est un peu dur, on a plutôt tendance à porter notre parole, qu'à exprimer celles qui sont celles du groupe donc c'est ambitieux, c'est vraiment quelque chose d'ambitieux, on le maintient même si il y a peu de sportifs qui y viennent, parce qu'on doit montrer qu'il y a cette place-là, mais c'est un travail difficile ».

« Préparer les sportifs ». Par cette formule symbolique, l'encadrement du discours des sportifs peut être soulevé. En reprenant le compte rendu du conseil de 2013, nous voyons qu'il transparaît un discours très manichéen, proche du discours public tenu par les dirigeants de la fédération, sur l'intérêt du sport adapté vis-à-vis du sport en milieu ordinaire. « En sport ordinaire, c’est du chacun pour soi, on demande du résultat. L’esprit qui existe dans le sport ordinaire n’est pas si bien. Le sport adapté, c’est plus adapté pour nous ; on est plus à l’aise. Le sport adapté, c’est quand même du sport. Il y a un meilleur esprit en sport adapté ; c’est convivial ».On peut alors s'interroger sur le sens de demander aux sportifs handicapés mentaux de travailler sur la différence entre l'espace ordinaire et le sport adapté dans un encadrement sport adapté. Aucune critique n'est mise en avant sur le mouvement. Ces discours, fidèles au discours institutionnel, entraînent l'analyse d'un risque fort d'instrumentalisation de la parole des personnes handicapées mentales. Comment expliquer la capacité des sportifs à ressortir un discours si proche de ce que défendent les dirigeants fédéraux quand on sait par ailleurs que les personnes handicapées mentales ont tendance dans le discours à« l'imitation qui se manifeste par l'utilisation de réponses stéréotypées ou dans la répétition d'un discours entendu » (Guillemette et Boisvert, 2006)18.

La production du discours des personnes participantes doit être liée à l'influence des acteurs accompagnant ces personnes. Pour parvenir à un phénomène d'empowerment chez des personnes handicapées mentales, Sprague et Hayes (2000) évoquent la nécessité de construire des systèmes relationnels combattant les approches de la personne handicapée comme dépendante. Or, le dispositif de participation décrit et ses problématiques pratiques semblent renforcer une vision de la personne handicapée en tant que personne dépendante, guère en mesure de participer. Si les dirigeants décrivent le compte rendu du conseil consultatif comme un moment important de l'assemblée générale annuelle, nous pouvons constater qu'il n'a aucun pouvoir sur cette assemblée, ni sur la politique fédérale. Pour justifier cette difficulté de la démarche participative, un technicien de la FFSA exprime également que seulement « 10% [des] licenciés sont en capacité d'avoir une réponse éclairée et argumentée sur les questions qu'on pourrait leur poser ».Si le chiffre est contestable et contesté, y compris dans les rangs de la FFSA, la réplique a le mérite de confirmer une approche particulière de la participation, comme une réponse à une demande institutionnelle et non comme la recherche d'une capacité émancipatrice.

L'approche de la fédération française handisport et celle de la fédération française de sport adapté révèlent des logiques différentes, relatives à des types de handicap différents. Alors qu'au sein de la FFSA, c'est cette situation de dépendance, d'incapacité d'expression qui est mise en évidence pour expliquer les freins à la démarche participative, c'est le risque de conflit et de tensions qui est rappelé au sein de la FFH, notamment en raison de la diversité du public. Dans les deux cas, cette mise à distance de la parole des personnes handicapées renvoie une nouvelle fois aux frontières mentionnées en amont entre savant et profane, entre représentant et sportif ordinaire. Interroger les conditions de la participation à partir de l'expérience particulière du tennis au sein de la fédération française handisport permet alors de donner des pistes d'analyse sur les manières de faire disparaître ces frontières, notamment en mettant en lumière le rôle d'acteurs-clés, pouvant être vus comme des « passeurs » entre les sportifs handicapés et les dirigeants fédéraux.

Les sportifs « participants », des acteurs pris dans des trajectoires particulières

Jean-Pierre Limborg, ancien représentant des joueurs de tennis au sein de la FFH n'est pas un « sportif ordinaire ». Il est la personne ayant importé le tennis-fauteuil des États-Unis au début des années 1980 et ayant ensuite participé au début de la structuration de cette discipline en France. Nous pouvons alors facilement parler du poids de la trajectoire de cette personne dans son engagement (Fillieule, 2001), mais aussi du capital social lui permettant de diffuser cette pratique (Bourdieu, 1980), notamment en se rapprochant des dirigeants de la fédération française handisport et surtout en nouant des liens forts avec le directeur sportif fédéral de la commission tennis. Chez l'ensemble des sportifs handicapés qui apparaissent dans l'élaboration des politiques, notamment au sein des fédérations traditionnelles, ces particularités reviennent toujours dans l'analyse. Dans les fédérations traditionnelles, la présence de personnes handicapées est d'autant plus rare dans la mesure où comme nous l'indiquions, les fédérations spécifiques sont positionnées comme représentants légitimes du handicap. Néanmoins, au sein de certaines fédérations où la distance avec les fédérations spécifiques est marquée, la question de la présence des publics handicapés dans l'élaboration de la politique se pose parfois. Sur les fédérations étudiées, deux présentent un ou plusieurs sportifs participant de manière directe ou indirecte au processus de structuration des pratiques des personnes handicapées au sein de la fédération. Il s'agit de la fédération sportive et gymnique du travail (FSGT) et de la fédération française de tennis (FFT). La FSGT a structuré un « chantier des pratiques partagées » coordonné par une technicienne, cadre d’État placée auprès de la fédération par le ministère des Sports. Ce chantier est adossé à un collectif fédéral ouvert à l'ensemble des acteurs investis sur la problématique au niveau national. Les rencontres du collectif fédéral mettent en évidence la participation d'un athlète non-voyant. L'observation d'une de ces rencontres montre ce sportif en tant qu'initiateur de débats, prenant la parole régulièrement et remettant en cause certains principes fédéraux. Pour la technicienne en charge du chantier, cette présence s'inscrit dans une logique de participation, mais aussi d'accès à des personnes handicapées ressources pour le niveau fédéral. Plus que dans la quête d'une légitimité ou d'ouverture, la participation sert au développement d'un réseau élargi. L'un des objectifs de la FSGT étant toujours d'inscrire son action en relation avec des acteurs de terrain. Le lien avec un sportif handicapé permet en partie de répondre à cette exigence sur le chantier des pratiques partagées.

« Dans la même logique que ce qui se passe au niveau de la société, il faut investir les personnes handicapées dans les lieux de décisions qui les concernent. Il faut que nous, on essaye de faire, tous les collectifs qui toucheront aux personnes handicapées que ce soit au niveau du collectif national ou dans ceux qui se mettent en place au niveau départemental, régional, ou dans les commissions qu'on associe de plus en plus les personnes handicapées, ça rejoint aussi la problématique qui est ressortie qui est d’avoir des personnes handicapées ressources si je peux dire qui puissent témoigner, qui puissent être là. Après ce n’est pas toujours simple. (...) D’ailleurs c'est très bien qu’Azzedine était là parce que d’une part il pouvait se permettre de dire des choses que d’autres ne se seraient pas permis du fait qu’il soit handicapé mais aussi du fait qu'il est dans un club qui a une triple affiliation FFH, FFA, FSGT, donc il a un peu une triple vision. »

Comme l'indique l'extrait d'entretien, le sportif handicapé (Azzedine) mobilisé et participant au processus politique est un sportif particulier. D'abord, car il pratique au sein d'un club possédant une triple affiliation (fédération sportive et gymnique du travail, fédération française handisport et fédération française d'athlétisme). Ensuite car, si dans les faits il participe à ce collectif fédéral en tant que sportif, il est à cette période investi au sein du conseil départemental du comité de la FSGT de Seine Saint-Denis, devient en 2013 président du comité départemental handisport de Seine Saint-Denis et participe à l'organisation du meeting d'athlétisme paralympique de Paris Seine Saint-Denis. Parler de la participation d'un sportif ne représente donc qu'une partie de la réalité, au sujet d'un acteur possédant plusieurs statuts et étant autant dirigeant que sportif.

En parallèle de ces sportifs engagés sur le terrain associatif, les sportifs de haut niveau peuvent représenter une autre catégorie de pratiquants capables d'intervenir sur la politique fédérale en matière de handicap19. C'est le cas au sein de la fédération française de tennis où plusieurs joueurs sont mentionnés par un vice-président comme intervenants dans les discussions sur les politiques relatives au handicap. Pourtant, dans les processus officiels de décision ou de discussion, aucun sportif n'apparaît. Cette participation est informelle. La fédération française de tennis subventionne quatre joueurs et leur donne accès aux structures fédérales d'entraînement. Par ce dispositif, les joueurs ont des contacts réguliers avec les dirigeants fédéraux et peuvent passer les divers intermédiaires tels que leurs entraîneurs, leurs dirigeants de clubs ou de comités pour se faire entendre. Ce dispositif, c'est justement les joueurs qui en sont à l'initiative après avoir réclamé un soutien financier de la part de la fédération qu'ils ont réussi à obtenir. Le directeur technique national de la FFH explique cette situation particulière où les joueurs « ont beaucoup fait pression sur la FFT qui a fini par céder en disant ok on va vous donner des bourses ».La situation de sportif de haut niveau se transforme en porte d'accès aux acteurs décisionnaires de la fédération et la voix du sportif peut venir jouer un rôle sur la politique fédérale. Des discussions sont alors régulièrement engagées, notamment sur la réalisation de projets ponctuels où le sportif peut donner son avis. L'un d'entre eux exprime ainsi ses discussions avec un vice-président en charge des questions relatives au handicap.

« Elles [Les relations] sont organisationnelles, amicales mais organisationnelles en disant voilà on peut faire ci, on peut faire ça, ce serait bien qu'on fasse avancer tel dossier, ce serait bien que tu sois présent pour l'opération balle jaune sur les opérations Coupe Davis, ce n’est pas toujours lui qui a la main sur l'opération Coupe Davis, mais comme ils se connaissent tous, ils relaient et les choses se sont faites. »

Comme pour le sportif de la FSGT, l'extrait montre que la personne handicapée a également un rôle ressource. Travailler avec un sportif de haut niveau handicapé peut être un outil pour divers dispositifs de communication, telle qu'une manifestation mettant en prise joueurs de haut niveau en fauteuil et joueurs de haut niveau provenant du circuit traditionnel. La participation s'accompagne ainsi d'une contrepartie. Le sportif peut faire entendre sa voix mais il sert aussi la fédération. L'absence d'instances de discussions formelles limite également cette participation. Alors qu'il parle d'accès facilité aux dirigeants, l'un de ces joueurs exprime également une difficulté à prendre le temps pour de réelles discussions.

« Tout le monde, que ce soit Gilbert Ysern (directeur général), que ce soit Jean Gachassin (président), que ce soit Alain Kronenberger (membre de la DTN), (...) je les côtoie tous et j'ai un accès direct à ces gens-là, avec des emplois du temps qui sont parfois difficiles à croiser. Du coup la possibilité de faire avancer les choses de manière plus rapide, et en même temps là j'avais un rendez-vous avec Christophe (C. Fagniez, directeur opérationnel à Roland Garros) et Gilbert Ysern pour parler de Roland Garros, de l'évolution de Roland Garros et pris par le temps tous les trois, on n’a pas fait la grosse mise au point qu'on voulait faire avant de commencer Roland Garros 2014 (...) »

Cette modalité de participation informelle laisse finalement les dirigeants fédéraux seuls tenants de la politique fédérale en matière de handicap. Même si ce dernier cas démontre que la revendication de sportifs peut induire une politique fédérale particulière, la mise en avant de ces sportifs et de leur parole a tendance toutefois à montrer qu'ils sont aussi un outil permettant de justifier des choix politiques. La participation de ces sportifs peut ainsi être vue comme paradoxale. Ces participants sont maintenus à l'écart des processus politiques officiels et semblent devoir rester en accord avec ceux qui édictent les règles. Une forte opposition aux dirigeants fédéraux a notamment conduit le sportif FSGT à quitter le collectif fédéral. Mais en parallèle, Ils développent une forme d’autonomie grâce à des prises de positions qui dépassent leur univers fédéral. Le sportif de la FSGT est également investi au sein du mouvement handisport. Les joueurs de tennis-fauteuil de haut niveau, tels que Stéphane Houdet, ou encore Mickael Jeremiasz s'engagent également sur de nombreux terrains où ils peuvent se faire entendre, notamment par une grande présence médiatique. La critique formulée au sein de la FFH envers les capacités de « communicants » de Stéphane Houdet est d'ailleurs symbolique de la manière dont les fédérations peuvent avoir des difficultés à encadrer certains sportifs. La médiatisation grandissante de la pratique handisport va dans ce sens. Certains sportifs et sportives deviennent des représentants médiatiques de leur discipline. Nous pouvons citer Assia El Hanouni ou Marie-Amélie Le Fur pour l'athlétisme, Marie Bochet pour le ski. Les possibles conflits en matière de communication entre ces sportifs et leurs dirigeants fédéraux mettent en lumière une transformation des normes participatives donnant à certains sportifs la possibilité de remettre en cause les manières de voir et de faire au sein de l'organisation de la pratique sportive.

La place de la personne handicapée en question

À partir de ces analyses et des transformations visibles au début des années 2010, nous ne pouvons parler d'une absence catégorique de participation des personnes handicapées dans l'élaboration des politiques les concernant au sein de l'espace sportif et devons rappeler qu'en fonction des fédérations, du type de handicap des personnes concernées par des dispositifs, les logiques participatives varient. Toutefois, nous avons soulevé la manière dont les démarches étaient peu valorisées et maintenues à l'écart des circuits de décisions, les élus et techniciens fédéraux maintenant le contrôle sur l’élaboration des politiques. Ces situations expriment d'abord des difficultés réelles à mettre en place des démarches participatives dans la mesure où ces dernières demandent parfois des moyens humains, logistiques et financiers importants. À travers le refus de remise en cause de la construction hiérarchique des institutions et des frontières entre représentants et sportifs, elles révèlent aussi des modes de pensées propres à un monde sportif où la parole de la personne handicapée est souvent rendue illégitime.

L'article a cherché à interroger les conditions de la participation au sein du mouvement sportif et les capacités d'agir des personnes handicapées. Alors que peu d'opportunités sont laissées, nous voyons des personnes handicapées participantes inscrites dans des dispositifs institutionnels et des trajectoires individuelles spécifiques. Dans un contexte où la réflexion sur la place de la personne handicapée dans l'élaboration des politiques est absente, ces personnes doivent également soigner leurs positions et leurs revendications au risque d'être mises à l'écart. Pour les acteurs faisant vivre les institutions sportives, la démarche participative envers les personnes handicapées ne doit ainsi pas générer de nouvelles négociations, amplifier les conflits en vigueur dans un espace « sport et handicaps » déjà très mouvant.

L'analyse de cette participation marginale et encadrée doit ainsi être mise en perspective avec les enjeux de participation sur des espaces plus larges. Nous avons cité plusieurs études tout au long de cet article démontrant les limites participatives des personnes handicapées dans l'ensemble de leur vie sociale. Au sein du monde sportif, plusieurs études ont montré les limites qu'ont ces personnes au niveau local, par exemple dans leur choix de pratique, souvent orienté par un éducateur, un établissement ou par des questions d'accessibilité (Bouttet, 2012 ; Bui Xuan et al., 2007 ; Marcellini et al., 2003). La situation se retrouve alors à toutes les échelles, du niveau local, jusqu'à la gestion des compétitions internationales. Notre travail vient ainsi accentuer le propos sur la difficulté des personnes handicapées à se faire entendre et exprimer leurs revendications dans un milieu où faire pour les personnes handicapées sans les personnes handicapées semble être un adage en vigueur.

 

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Notestop


1. Le slogan correspond dans le texte au 8ème point du programme proposé par cette déclaration.

2. Convention relative aux droits des personnes handicapées, ONU, 2006.

3.Voir Arrêté du 6 novembre 2012 fixant la liste des associations ou organismes représentés au conseil national consultatif des personnes handicapées.

4. Décret n° 84-203 du 22 mars 1984 instituant un conseil national consultatif des personnes handicapées.

5. Décret n° 2002-1387 du 27 novembre 2002 relatif au conseil national consultatif des personnes handicapées.

6. Voir par exemple le rapport du CNCPH de 2012.

7. Le terme de « fédération sportive traditionnelle » est utilisé pour distinguer ces organisations des fédérations sportives spécifiques (fédération française handisport et fédération française de sport adapté).

8. La FFSA et la FFH organisent respectivement des pratiques à destination des personnes handicapées mentales et psychiques et des pratiques à destination des personnes handicapées physiques et sensorielles.

9. Nous parlons ici de deux types d’acteurs. Les élus bénévoles et les techniciens. La deuxième catégorie est composée de cadres salariés par la fédération (cadre fédéral) et de cadres d’État, placés auprès de la fédération par le ministère des Sports. Nous classons ces techniciens parmi les dirigeants, de par leur responsabilité sur la prise en compte du handicap dans la fédération.

10. Les huit fédérations traditionnelles sont la fédération française de football, la fédération française de tennis, la fédération française de canoë-kayak, la fédération française de cyclotourisme, la fédération française de judo et disciplines associées, la fédération française de handball, la fédération française d'athlétisme et la fédération sportive et gymnique du travail. Les deux fédérations spécifiques sont la fédération Française Handisport et fédération Française sport adapté.

11. Le PRNSH est organe ministériel situé au CREPS de Bourges (18) et incarne la mission « sport et handicaps » du ministère en collaboration avec son administration centrale.

12. Certains cas sortent du lot : par exemple en Slovénie où ces associations sont à la base de la constitution des organisations sportives spécifiques. Voir Topic, 2008.

13. Après avoir identifié un « référent handicap » dans l'ensemble des fédérations sportives nationales, le ministère organisa entre 2010 et 2013, trois rassemblements en coopération avec la FFSA, la FFH et le comité paralympique et sportif français. En parallèle, un « groupe de suivi national » est créé avec la présence de représentants du ministère des Sports, de la FFSA, de la FFH, de l'INSEP, du CPSF.

14. Association des paralysés de France, Association Valentin Hauy, Association des parents et amis de personnes handicapées mentales 75, Association des personnes de petite taille, Association mobile en ville, Union nationale des associations des parents et amis de personnes handicapées mentales, Association comme les autres.

15. Les projets ont majoritairement pour ambition de développer des coopérations au niveau des antennes locales des organisations.

16. Handisport, le guide, 2014/2015. FFH.

17. Dans les deux fédérations spécifiques, les disciplines sont organisées en commission sportive fédérale. Une commission pour une ou plusieurs disciplines. En fonction des disciplines, la commission composée majoritairement de bénévoles est coordonnée soit par un bénévole (investi au niveau local) soit par un technicien (cadre d'état ou cadre fédéral).

18. Les auteurs reprennent ici des idées développées dans Juhel (1997) .

19. Nous pouvons ici préciser qu’au sein du conseil des athlètes handisport (FFH), les sportifs sont tous des sportifs de haut niveau. Au niveau de la FFH, l’enquête met d’ailleurs en évidence une proximité relationnelle entre les sportifs de haut niveau et les dirigeants techniques et élus.

Pour citer cet articletop


Référence électronique
Flavien Bouttet,"Une participation contestée - Analyse de l'absence des personnes handicapées dans l'élaboration des politiques au sein des organisations sportives nationales", Sciences et actions sociales [en ligne], N°1 | 2015, mis en ligne le 16 avril, consulté le , URL : http://www.sas-revue.org/index.php/11-dossiers-n-1/articles-n1/23-une-participation-contestee

Auteurtop


Bouttet Flavien
Doctorant, ATER
Unité de recherche « Sport et sciences sociales », EA 1342
Université de Strasbourg
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