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N°7Année 2017 : Jeunesses et marginalités

Varia

Se faire mâle dans le Medellín des années du Cartel

« En la vida, quiérase o no, hay que pelear continuamente, con todo y con todos, de un modo u otro. Hasta la muerte, creo»*

(Burgos, 2004, p. 28).

Fernando CARVAJAL

Résumé | Index | Plan | Texte | Bibliographie | Notes | Citation | Auteur


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Français

L'article étudie l'expérience d'hommes issus des milieux populaires de Medellín (Colombie), ayant été socialisés à la masculinité pendant l'époque où le cartel de la drogue exerçait une influence majeure. Il se fonde sur le modèle de Bourdieu (1998) et de Boltanski & Thévenot (1991). Le premier permet de mettre en lumière les effets de structure. Le second sert à étudier l'action en train de se faire.
L'article s'appuie sur un matériau empirique direct (entretiens semi-directifs et démarche histoire de vie) et indirect (témoignages restitués par des auteurs qui se réfèrent au même contexte). Il dévoile le processus éducatif qui permet de dépasser l'habitus viril et guerrier pour adopter une masculinité sensible et citoyenne.

English

This article examines the experiences of men from the popular classes of Medellin (Colombia), who have been socialised to masculinity during the period of the drug cartel's strong influence. The models of Bourdieu (1998) and Boltanski & Thévenot (1991) provide the theoretical grounding. The former is used to show the effects of structure and the latter to study the actions taking place.
This article is based on direct empirical data (semi directive interviews and life history methods) as well as indirect information (testimonies mentioned by authors who refer to the same context). It exposes the educational process enabling overcoming the virile and warlike habitus to adopt a sensitive and civilian masculinity.

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Mots-clés : adolescence, violence, masculinités, éducation, Medellín

Key words : adolescence, violence, masculinity, education, Medellin

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Introduction : Processus de production et d'analyse d'informations

Contexte sociohistorique et géographique : du plus grand au plus petit

Des cités et des valeurs...

Masculinité et virilisation dans les milieux populaires de Medellín pendant les années du Cartel

Conclusion

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Introduction : Processus de production et d’analyse d’informations

Partant du principe que plus on creuse dans l’expérience intime des personnes, plus on met en évidence le social, cet article s’appuie sur l’expérience d’hommes issus des milieux populaires de la ville de Medellín (Colombie), ayant été socialisés à la masculinité pendant l’époque où le cartel de la drogue exerçait une influence majeure, entre les années 1980 et le début des années 1990.

Le matériau empirique direct a été produit dans le cadre d’un travail autobiographique de l'auteur, entrepris en 2011 avec le concours de Marie-Christine Josso, ancienne professeure universitaire en « histoires de vie ». La démarche a bénéficié d’une première procédure de distanciation lors de l’étape de « fouille ». Questionnant mes certitudes, Marie-Christine a œuvré comme alter ego chevronné et minutieux. Un séjour en Colombie et au Panama en août 2011 a été l’occasion d’effectuer des « récits croisés » de plusieurs membres de ma famille, permettant d’étayer la cohérence diachronique de mes souvenirs. Pour compléter, des entretiens semi-directifs ont été réalisés à Medellín en décembre 2014 avec Tavo et Rojo1. Ils ont partagé la jeunesse de ceux dont l’expérience sert d’illustration et ont livré des témoignages permettant d’assurer la cohérence et la crédibilité du récit. Ils ont été choisis parmi les survivants de cette période pour leur connaissance de l’histoire et de la vie du quartier qu’ils habitent toujours. L’amorce pour ces entretiens était : « Pourriez-vous me raconter des anecdotes sur Oscar-Coca ? » Avec une entrée portant sur ce personnage du quartier, il était attendu que les témoins abordent les liens entre adolescence masculine et violence.

Une seconde procédure de distanciation a été mise en place lors de l’étape d’écriture. L’emprunt du prénom « Lucas », utilisé comme pseudonyme par l’auteur pour se protéger pendant une époque de militance politique, inspire une sorte de jeu des miroirs où, lorsque j’observe l’autre moi, je commence à me voir moi-même avec une autre perspective, avec plus de profondeur, ainsi qu’à déceler et rendre plus visibles mes propres façons de faire et d’être. Les figures masculines présentes dans le récit, fonctionnent également comme autant d’alter ego alimentant la démarche autoréflexive, qui, à son tour, dévoile et dénaturalise les processus de socialisation masculine des différents sujets. Utiliser un alter ego permet de se penser soi-même comme un autre (Ricœur, 1990), diminuant ainsi les effets potentiels que l’envie de paraître sous son meilleur jour pourrait avoir sur le récit.

Par ailleurs, plusieurs anecdotes évoquées font partie de la tradition orale du quartier d’origine des témoins et ont été partagées à de nombreuses reprises dans des conversations entre les survivants de cette période : Tavo, Rojo, Sam, Lucas… Les attribuer à l’un ou l’autre d’entre eux constitue un recours narratif.

Le matériau indirect procède d’autres narrations, portant sur la même époque et la même ville, et s’appuyant également sur des textes de caractère biographique. Ces narrations sont concordantes avec les témoignages de première main utilisés. S’il est très difficile de prouver leur véracité, il reste néanmoins aisé de montrer leur vraisemblance, critère qui assure la validation scientifique d’une construction basée sur ce type de corpus empirique (Vanini, 2014), en évoquant d’autres témoignages qui se réfèrent à la même période historique.

Parmi ces narrations, celle de Salazar (1990), qui a fréquenté Lucas au temps du cartel et a été maire de Medellín entre 2008 et 2011, étudie la violence masculine des tueurs à gages tout en y dévoilant l’influence de la culture régionale entrepreneuriale, colonisatrice et catholique. Sont aussi utilisés les témoignages autobiographiques directs de Burgos (2004) et d’Abad (2007)2. Dans cette optique, partant du constat que « toute expérience de vie comporte une dimension sociale » (Schütz, cité par Bertaux, 1997, p. 45), le matériau empirique mobilisé, de première et de seconde main, constitue un échantillon permettant d’analyser les représentations et les expériences liées au processus de masculinisation de certains milieux populaires dans le Medellín des années du Cartel.

Par ailleurs, il est fréquent d’associer les approches biographiques à l’épistémologie compréhensive (Chaxel et al., 2014 ; Fugier, 2013 ; Pineau et Legrand, 2013 ; Vanini, 2014). Dans ce contexte, il est cohérent de parler de « processus de production d’informations » et non pas de « procédure de récolte de données ». Cette posture implique une rupture avec le positivisme qui considère l’observateur comme étant extérieur aux phénomènes qu’il étudie, sans les influencer aucunement. Dans cette perspective épistémologique, le caractère scientifique de la démarche n’est pas garanti par une preuve d’objectivité. La distanciation entre le chercheur et « son objet » d’étude s’établit au travers du respect de la neutralité axiologique. Il ne s’agit pas de juger le sens des conduites des acteurs mais de le lire à la lumière d’une approche théorique. Cette démarche tient compte du rôle du chercheur lui-même, analysant ses interactions avec son terrain et avec ses témoins. C’est ainsi que le chercheur produit des informations. Il ne procède pas, comme dans la métaphore agricole plus appropriée à une démarche explicative, à une récolte de données brutes.

Dans cet article, le modèle de Bourdieu (1998) permet de mettre en lumière les effets de structure, alors que celui de Boltanski et Thévenot (1991) sert à étudier les « grammaires de l’action », autrement dit l’action en train de se faire. Pour Bourdieu, l’habitus est un système générateur et unificateur de pratiques sociales qui crée des régularités dans les conduites des agents. Spontanées, ces régularités ne sont pas réfléchies, ni intentionnelles. En partant de la notion d’habitus, Bourdieu construit une théorie des structures qui ne néglige pas le rôle de l’action. Le modèle de Boltanski et Thévenot (1991), qui, à notre connaissance, n’a pas encore été utilisé pour explorer les processus de masculinisation, s’avère pertinent lorsqu’il s’agit de dénaturaliser certaines conduites, comme cela est montré lors de l’analyse des interactions entre Oscar et Sam ou entre Oscar et Lucas, ou encore les effets de trajectoire qui ont permis à Lucas d’entrer dans le « masculin en mouvement » (Castelain Meunier, 2005), comme on le verra en conclusion.

Boltanski et Thévenot (1991) proposent un modèle de « cités », dont chacune se rattache à certaines valeurs, « grandeurs » dans leur langage, qui leur sont propres. Ils répertorient six cités : inspirée, domestique, d’opinion, civique, marchande et industrielle. Ces « grandeurs deviennent particulièrement saillantes dans les situations de disputes, telles qu’on peut les observer dans de nombreuses occasions de la vie quotidienne » (Boltanski et Thévenot, 1991, p. 26). Ce modèle reste ouvert à l’existence d’autres cités3.

Le modèle de Boltanski et Thévenot établit comme condition de l’échange entre personnes leur coordination et leur coopération préalables. Autrement dit, les rapports entre agents sont régis par des conventions, implicites la plupart du temps. Dans cette perspective, le système est basé sur les attentes mutuelles qui existent entre les êtres par rapport à leurs conduites. Dans ce modèle, la recherche du sens des interactions entre les agents acquiert une importance capitale. C’est parce qu’ils partagent un système d’équivalences communes (les grandeurs) que les agents trouvent des jalons qui orientent leur action lors d’une interaction concrète. Ainsi, deux agents ayant perdu les repères ordonnant leur interaction dans une cité, peuvent basculer dans la violence, comme le montre l’analyse d’une interaction entre Oscar et Sam. Il existe aussi le cas contraire : lorsqu’un agent commence à se conduire selon les valeurs d’un monde, ses rapports avec les « grands êtres » de ce monde peuvent être pacifiés, comme cela est mis en évidence dans l’étude d’une interaction entre Oscar et Lucas.

Pour Bourdieu, l’ordre social est une sorte de « machine symbolique tendant à ratifier la domination masculine sur laquelle il est fondé : […] c’est la structure de l’espace, avec l’opposition entre le lieu d’assemblée ou le marché, réservés aux hommes, et la maison, réservée aux femmes… » (1998, p. 15). Certaines notions, convoquées par les deux modèles théoriques mobilisés, peuvent être associées par paires : cité d’opinion / assemblée, cité marchande / marché, cité domestique / maison. Dans cette perspective, en prolongeant l’étude des processus de masculinisation à d’autres cités (inspirée et civique), le modèle de Boltanski et Thévenot pourrait servir à diversifier et à enrichir les analyses de ces processus tout en contribuant à une certaine décentration théorique, comme semble l’appeler de ses vœux Bourdieu, lorsqu’il dénonce « la soumission aux modèles dominants » (1998, p. 105) dans certains travaux inspirés par les études de genre.

Contexte sociohistorique et géographique : du plus grand au plus petit

Exerçant un quasi-monopole sur le trafic de cocaïne, « Le Cartel » fut en grande partie responsable pendant plusieurs décennies de la réputation de Medellín comme étant la ville la plus violente du monde. En 1991, le nombre de meurtres atteint le chiffre de 6 349, soit un taux de 380 pour 100 000 habitants (Brodzinsky, 2014). La plupart des meurtriers et des victimes sont des hommes de moins de 20 ans. Pour l’année 1989 « 70 % des personnes tuées à Medellín avaient entre 14 et 20 ans » (Salazar, 1990, p. 188). Un taux de violence important prévalait déjà en Colombie bien avant le Cartel de Medellín. Il existe une certaine unanimité pour situer ses débuts avec l’assassinat du leader populaire Jorge Eliécer Gaitán en 1948. Cette situation s’est aggravée dès les années 1960 avec le conflit entre l’État et les guérillas communistes et, davantage avec l’émergence des groupes paramilitaires d’extrême droite pendant les années 1990.

De manière générale, les indices d’homicide ont un rapport inversement proportionnel au revenu par tête et par habitant. Ils ont aussi un rapport direct avec le coefficient de Gini : à moindre revenu par tête et à moins bonne distribution de la richesse correspondent plus d’homicides. Dans cette perspective, à Medellín, la violence va se concentrer dans les quartiers populaires.

Pays multiculturel, la Colombie reste marquée par les barrières géographiques qui, jusqu’à la fin du XXsiècle, ont délimité les différentes sous-cultures qui le constituent. Lors de son voyage en 1855, Reclus (1998 [1861]) constate l’importance de l’influence européenne dans l’État d’Antioquia, dont Medellín est aujourd’hui la capitale. Déjà à l’époque, cette région concentre un grand nombre de « métis-blancs ». Ce terme, proposé par un généticien des populations (Yunis, 2003), se réfère moins à la composante génétique qu’à l’influence ethnoculturelle européenne forte.

Au sens large, la culture du travail et les attitudes face à l’accumulation de capital ont été liées aux systèmes de production. Soumis à l’esclavage et à la servitude, Afro-colombiens et Amérindiens n’avaient aucun intérêt à se montrer très entreprenants sur le long terme car le produit de leur travail dans les grandes exploitations terriennes et dans les mines était approprié par leurs maîtres. Avec l’abolition de l’esclavage, les anciens maîtres changèrent leur statut en celui de patrons, mais ils étaient presque toujours des Créoles métis-blancs. Certaines régions, comme Antioquia, ont connu une immigration européenne, de relative importance, qui s’est consacrée à l’exploitation agricole des petites parcelles dont les familles étaient fréquemment propriétaires. Vers la fin du XIXe et au début du XXsiècle, les plus fortunées ont investi les excédents de leur production agricole dans la création d’industries textiles.

Connus sous l’appellation de paisas, mot qui rappelle leur origine paysanne, les habitants d’Antioquia sont réputés en Colombie pour leurs valeurs conservatrices et leur esprit entrepreneurial qui, associés aux richesses naturelles, a fait de cette région l’une des plus prospères du pays. « Très régionalistes ‒ voire chauvins ‒ […] ils considèrent leur région comme la plus active, la plus productive et la plus entreprenante de Colombie » (De Suremain, 2001, p. 62). Il est vrai que Medellín possède le meilleur réseau de transport urbain du pays. C’est la seule ville à avoir un métro. Le système de communications s’étend sur toute la ville qui bénéficie par ailleurs d’eau potable depuis plusieurs décennies, ce qui est loin d’être le cas dans d’autres villes. L’appellation « paisa » est utilisée pour nommer les ressortissants de l’ancien État de Antioquia ainsi que ceux des terres qu’ils ont colonisées. À partir de la fin du XVIIIe siècle, les habitants de cet État commencèrent un mouvement de migration interne et de fondation de villes et de villages, connu dans l’histoire politique, économique et culturelle de la Colombie sous le nom de « colonisation antioqueña ». Actuellement, le terme paisa s’applique aux habitants de quatre départements : Antioquia, Caldas, Risaralda et Quindío.

Un court verset populaire mettant en scène un père qui conseille son fils, issu de la tradition orale imagée des paisas, reflète les représentations sociales autour de la réussite économique :         

Obtiens l’argent fiston,
Obtiens l’argent honnêtement.
Et lorsque personne ne te voit…
Obtiens l’argent fiston !
4

Animé par l’idéologie exprimée dans ce verset, le Cartel de Medellín s’est développé en partant de quelques quartiers de la municipalité d’Envigado, située dans la banlieue sud de la ville. Le quartier « La Paz » (La Paix, en castillan), ancien lieu de résidence du « patron » Pablo Escobar, en constitue l’épicentre. Lucas a été scolarisé dans le lycée public de ce quartier et a grandi dans un quartier voisin. Dans ces conditions, la socialisation à la masculinité passe quasi systématiquement par une virilisation exacerbée qui se manifeste fréquemment au travers de la violence physique, verbale et symbolique, mobilisée la plupart du temps pour dominer les plus faibles et/ou pour se défendre des agressions.

Analysant la construction de la masculinité en France au XIXe siècle, Sohn (2009) pose comme hypothèse provisoire qu’il se dessine à cette époque le passage d’une masculinité fondée sur la force brute et la virilisation excessive, vers une masculinité axée sur la maîtrise de soi.

S’agissant de la Colombie, Viveros a étudié l’influence de la classe sociale et de l’appartenance ethnoculturelle dans la constitution de la masculinité. S’appuyant sur un échantillon d’hommes issus de la classe moyenne, cette auteure fait état, d’une part, d’une « masculinité marginalisée » rattachée « à la représentation hyper sexualisée des hommes noirs [qui] a pour corollaire leur image de pères absents, de pourvoyeurs irresponsables et de maris infidèles » (Viveros, 2015, p. 46) ; d’autre part, les hommes (paisas) issus d’une population « «blanche métisse» sont perçus comme des pourvoyeurs responsables, des pères présents et de bons maris qui font preuve de contrôle sexuel : ils incarnent une masculinité hégémonique » (Ibid.).

Il convient de nuancer les propos précédents lorsque l’on se réfère aux milieux défavorisés paisas, sachant qu’en « Colombie, 30 % des ménages urbains ont une femme à leur tête, cependant qu'à Medellín […] ce chiffre s'élève à 41 % dans les quartiers populaires » (De Suremain, 2001, p. 54).

Des cités et des valeurs…

Au cours de son existence, à travers son processus de socialisation, la personne incorpore des normes et des valeurs de certains de ses groupes d’appartenance, tout en en contestant et en en rejetant d’autres. Quelques environnements et événements marquent profondément et déclenchent des changements en profondeur tant dans les représentations que dans les conduites. Dans le modèle théorique de Boltanski et Thévenot (1991), les valeurs propres à chaque cité sont reliées à des ouvrages classiques de philosophie politique.

« L’inspiration dans la Cité de Dieux de Saint Augustin, le principe domestique dans la Politique de Bossuet, les signes de gloire et le crédit de l’opinion dans le Léviathan de Hobbes, la volonté générale dans le Contrat social de Rousseau, la richesse chez Adam Smith dans la Richesse des nations ou l’efficacité industrielle dans le Système industriel de Saint-Simon » (p. 27).

Pour Boltanski et Thévenot, les sociétés complexes « ne se laissent pas enfermer dans aucun des mondes » (1991, p. 243) qu’ils ont identifiés. Dans la vie de tous les jours, les grandeurs peuvent se trouver en intersection. Ce qui permet aux êtres de parvenir à des compromis et d’éviter, même dans des contextes comme ceux que nous décrivons, que leurs conflits dévient toujours vers la violence. A contrario, « les gens seraient indifférents les uns aux autres (comme dans l’état de nature dans sa version rousseauiste) et alors ils ne formeraient pas une cité » (Boltanski et Thévenot, 1991, p. 266).

L’aspiration au lucre caractérise une certaine culture paisa très axée, d’une part, sur les valeurs de la cité marchande dont « les actions sont mues par les désirs des individus qui les poussent à posséder » (Boltanski et Thévenot, 1991, p. 244) des objets comme le prestige ou l’argent. Dans cette cité, la compétition est la valeur suprême, les « petits » sont pauvres et les « grands » sont riches. D’autre part, stimulée par une « visée de production efficace qui repose sur des investissements fonctionnels » (Boltanski et Thévenot, 1991, p. 253), la culture paisa accorde beaucoup d’importance aux valeurs de la cité industrielle. C’est en convoquant les valeurs de ces deux cités (marchande et industrielle) qu’il est possible de s’enrichir beaucoup et rapidement pour autant que l’éthique n’interfère guère.

La virilité quant à elle « pourrait se définir comme un ensemble de comportements, d’interdits, de non-dits, de valeurs, d’attitudes, de discours stéréotypiques, etc., qui s’articulent en véritables systèmes idéologiques centrés sur le courage et la force » (Dejours, 2000, p. 277) ainsi que sur « l’aptitude au combat et à l’exercice de la violence » (Bourdieu, 1998, p. 57). Au cours de son histoire, la virilité a « toujours conforté les valeurs traditionnelles ; ainsi, quand la société a fait preuve d’une plus grande tolérance à l’égard de l’«anormalité» […], elle a tiré sur les rênes » (Mosse, 1997, p. 13). Dans un monde domestique qui accorde une importance capitale au respect des hiérarchies et de la tradition, tout comme au rôle central d’un chef, la virilité est fortement sollicitée et valorisée. Ce monde « ne se déploie pas seulement dans le cercle des relations familiales » (Boltanski et Thévenot, 1991, p. 206).

Les grandeurs vont constituer autant d’ordres de généralité, incarnant un fondement d’organisation politique ainsi qu’une conception du bien commun spécifique à chaque cité. Dans la vie quotidienne, les personnes peuvent se déplacer entre plusieurs de ces cités en fonction de chaque situation et de principes utilisés pour légitimer leur position ; principes qu’elles convoquent aussi pour justifier leur action et pour éviter les litiges ou pour les résoudre.

Masculinité et virilisation dans les milieux populaires de Medellín pendant les années du Cartel

À l’époque de Pablo Escobar, le quartier de Lucas est habité essentiellement par des ressortissants de classe moyenne inférieure. Les pères, moins démissionnaires que ceux des quartiers plus populaires, sont pour la plupart ouvriers non qualifiés de l’industrie textile, manutentionnaires, employés de commerce, jardiniers, conducteurs de bus et de taxi, épiciers. Il y a aussi quelques « notables » qui enseignent dans le Lycée La Paz, notamment les professeurs de castillan et d’éducation physique, tous les deux proches amis du père de Lucas qui avait été enseignant à l’école primaire avant de perdre son emploi et de s’acheter un taxi pour faire vivre sa famille. Presque toutes les mères travaillaient exclusivement à la maison. Les pères sont chargés de distribuer à leurs enfants des punitions physiques relativement fréquentes.

Lucas décrit son père comme un homme qui assume les responsabilités financières et éducatives de son statut mais qui, en même temps, est souvent absent, buveur, coureur, agressif.

À l’adolescence, il ne me frappait plus avec sa ceinture. Il m’administrait un fort coup-de-poing lorsqu’il me trouvait insolent.

Lucas évoque une bagarre entre ses parents lorsqu’il avait 14-15 ans. Son père criait fort, pouvait casser ou brûler des objets mais il ne le frappait pas fréquemment et jamais sans motif. D’ailleurs il n’a jamais tapé ni sa mère, ni sa sœur :

Ma mère était très vulnérable et avait l’air de souffrir beaucoup de leur relation. Une fois elle a demandé à son frère de venir nous chercher car elle était terrorisée par mon père qui était hors de lui. Mon oncle maternel faisait 20 cm de plus que mon père mais c’est mon père qui l’a fait courir. Nous avons tous fini au poste de police et le chef m’a fait la morale me disant que j’étais déjà assez grand et que je devais prendre mes responsabilités.

Environ une année après cet incident, Lucas s’est bagarré à coups de poings avec son père. Les affrontements de ce type entre pères et fils n’étaient pas rares dans le quartier.

À partir de 11 ans, Lucas fait partie du même groupe de garçons qu’Oscar, un enfant turbulent du même âge que lui. Appelés « galladas5 » à Medellín, ces groupes établissent une sorte de ranking ordonné en fonction de la force et de l’habileté montrées au cours des bagarres (Burgos, 2004) ainsi que d’autres activités physiques. Être généreux et dépensier avec ses congénères contribue aussi à être bien placé dans cette hiérarchie informelle. Ces groupes pourraient être assimilés à ce que Boucher (2009) appelle clan. S’appuyant sur des travaux d’autres auteurs, Boucher établit une différence entre, d’un côté, le clan, qui n’a pas une vocation délinquante mais dont certains de ses membres commettent des contraventions et parfois même des délits, et de l’autre le gang. Ainsi le clan consiste en « de jeunes regroupés spontanément sur de bases ludiques, affectives, relationnelles, générationnelles, sociales et territoriales ». Le gang réunit quant à lui un groupe « de jeunes organisés de façon hiérarchique avec des objectifs communs en matière de délinquance » (Boucher, 2009, p. 221).

Lorsqu’il atteint ses 13 ans, la gallada de Lucas est composée d’une petite vingtaine de garçons dont une minorité est en rupture scolaire ; Oscar en fait partie. Le groupe passe énormément de temps à discuter au coin d’une rue, à faire des promenades dans la forêt toute proche pour y construire des cabanes. Parfois, ces garçons emmènent chez eux des pommes de terre qu’ils cuisent au charbon. Rojo se rappelle : « Oscar a volé de l’argent à son père. Il a acheté à boire et à manger et a invité tout le monde faire un pique-nique dans la forêt. Pour une fois, on a eu plus que des pommes de terre carbonisées ! ».

Avant 14 ans, Lucas a de plus en plus de conflits avec Oscar et commence à avoir peur de lui. Pendant plus d’une année, Lucas fuit Oscar chaque fois qu’il arrive. C’est seulement à 15 ans qu’il ose enfin l’affronter. Ils se battent deux fois le même jour à coups des poings jusqu’à ce que d’autres adolescents les séparent. Il raconte :

Après notre bagarre, Oscar m’a laissé tranquille. Je ne comprenais pas trop pourquoi car il n’avait peur de rien ni de personne… Parfois il invitait tout le monde à manger dans une cafétéria du parc d’Envigado. Lorsque l’on avait fini de manger, il nous disait de partir et il s’en allait en dernier, sans payer. Cette cafétéria a alors engagé un gardien. Oscar nous a encore invités et nous a de nouveau dit de partir avant lui. On n’était pas encore très loin, lorsqu’il s’est levé et a nargué le gardien : « Salut mon pote, à la prochaine » Et il est parti sans payer et… sans courir.

À partir de cette bagarre, l’image que Lucas projette devant les autres et sa propre estime s’améliorent. En faisant front à Oscar, Lucas fait un usage légitime « de la partie haute, masculine » (Bourdieu, 1998, p. 23) de son corps et restaure son honneur, ce qui montre comment « la virilité doit être validée par les autres hommes, dans sa vérité et sa violence actuelle ou potentielle, et certifiée par la reconnaissance de l’appartenance au groupe de «vrais hommes» » (Bourdieu, 1998, p. 58).

Un des indices permettant de déduire l’appartenance à une gallada est d’avoir le privilège d’intégrer l’équipe de football qui la représente lors d’un « desafío6 » contre une autre gallada. Lucas se souvient : « Ces matchs étaient durs, physiques. Si quelqu’un d’une autre gallada me bousculait, Oscar lui rentrait dedans à la première occasion, avant même que je puisse le faire à mon tour ». On voit comment la vengeance « est avant tout une charge » (Bourdieu, 1998, p. 57) que la virilité fait porter aux hommes. À 16 ans, Oscar commence à « travailler » – c’est l’expression consacrée – comme homme de main d’un baron de la drogue. Les jeunes tueurs interviewés par Salazar avouent : « L’argent est la vie ». « Pour l’argent je fais n'importe quoi. » « Pour du pognon je tue n’importe qui. » (Salazar, 1990, p. 197). Tavo, proche d’Oscar, évoque cette période :

Oscar racontait certains boulots. Des petits voyous, dont l’activité trop visible générait de l’insécurité dans le quartier, gênaient le boss d’Oscar qui s’occupait de grosses affaires. Deux d’entre eux étaient frères. Ils étaient noirs et minces. Comme il y avait dans le jardin zoologique de Medellín une panthère noire célèbre, on avait donné à ces frères le surnom des « panthères ». Oscar a tué le premier et il s’est pointé à la veillée... Lorsque le survivant l’a vu, il a essayé de venger la mort de son frère. Mais Oscar y était allé pour le tuer aussi et il l’a fait devant l’assistance7.

Le geste d’Oscar illustre comment « les manifestations (légitimes ou illégitimes) de la virilité se situent dans la logique de la prouesse, de l’exploit, qui fait honneur » (Bourdieu, 1998, p. 25). Oscar, à la manière de « l’homme «vraiment homme» […] se sent tenu d’être à la hauteur de la possibilité qui lui est offerte (par son patron en lui ordonnant de tuer les panthères) d’accroître son honneur en cherchant la gloire et la distinction dans la sphère publique » (Bourdieu, 1998, p. 57). Cette masculinité hyper-virile peut être associée aux valeurs de cités domestique et marchande. Oscar veut gagner beaucoup d’argent et très vite, ce qui peut être relié à la cité marchande où l’intérêt personnel est la « vraie motivation » (Boltanski et Thévenot, 1991, p. 246) et « les gens sont détachés les uns des autres » (Boltanski et Thévenot, 1991, p. 248). C’est en donnant libre cours à son ego que la dignité de la personne s’accomplit. Le tueur à gages va jusqu’au bout de la logique marchande et transforme la vie de ses victimes, et même la sienne, en objets de transaction économique.

Entre 13 et 15 ans, Lucas a des graves problèmes de discipline à l’école. Il est suspendu, d’abord une journée, puis deux, enfin trois… Son père est convoqué. Après l’avoir suspendu trois jours de suite sans que le comportement de Lucas ne s’améliore, le collège des professeurs décide de l’expulser définitivement. Le père de Lucas fait recours contre cette décision. Appuyé par ses amis, les professeurs de castillan et d’éducation physique, qui connaissent bien toute la famille, il réclame et obtient une dernière opportunité pour son fils. Lucas préférerait arrêter l’école mais son père l’aurait cadré : « Tu peux si tu veux mais tu ne resteras pas chez moi sans étudier et sans travailler, et comme tu ne sais rien faire, tu devras vendre des journaux en porte à porte ».

Lucas saisit la dernière opportunité que lui offre son lycée. Il devient plus prudent mais reste toujours turbulent. Il raconte :

Nous étions 44 élèves lors de ma dernière année au Lycée de La Paz. Les professeurs manquaient parfois sans être remplacés. Dans ces circonstances, j’ai eu une fois une bagarre dans la classe avec « Chicho ». Il voulait se venger et m’a dit qu’il m’attendrait à la sortie. J’ai traîné un peu mais je ne pouvais pas rester à l’intérieur après la fin des classes. Quand je suis finalement sorti, Chicho était encore plus énervé car je l’avais fait attendre. Il y avait du monde. J’avais un peu peur mais j’ai réussi à me maîtriser et je lui ai foutu une raclée. Peu de temps après cette bagarre, Chicho a tué un autre adolescent de son quartier d’un coup de couteau. Il était encore mineur et apparemment il avait agi en légitime défense. Il nous restait seulement quelques semaines de cours. Le juge des mineurs ne voulait pas que Chicho arrête si près de la fin et il l’a laissé terminer le lycée. Comme sa famille avait peur de la vengeance de la famille du défunt, Chicho se faisait toujours accompagner par son père. C’était rassurant pour eux et… pour moi aussi.

Pour Aristote, la virilité est enracinée dans la nature de l’homme mais elle « peut être également une vertu morale, ce qui suppose que le vice soit également possible. Vice qu’il décrit comme excès ou défaut de virilité : la témérité et la crainte » (Folscheid, 2013, p. 18). En revanche, dans les milieux populaires de Medellín à l’époque du Cartel, la témérité est une qualité valorisée comme en témoigne un élève de 12 ans, lorsque Salazar (1990, p. 208) lui demande ce qu’il aimerait devenir quand il sera plus grand.

J’aimerais bien être un tueur respecté comme Ratón8, dont la famille est aussi respectée. Ratón a déjà été tué mais il était discret et il descendait celui qui lui manquait de respect. Il traînait par-ci, par-là, toujours avec un [pistolet] 9 mm et si quelqu’un le fixait, il demandait : «tu veux ma photo ?» Et si l’autre répondait, il le tuait, il lui crachait dessus et partait en rigolant. J’aimerais bien être comme lui !

Ces propos peuvent être reliés au monde domestique : « Le climat dont seront imprégnés les enfants dès leur plus jeune âge […] aura une influence décisive parce que «l’enfant aime imiter». «Jouer aux grandes personnes» est un des «passe-temps favori» de l’enfant » (Boltanski et Thévenot, 1991, p. 217).

Étudiant le rôle de la famille patriarcale dans la construction de la masculinité, Haroche répertorie une série des caractères valorisés traditionnellement comme « l’orgueil, la fierté, la quête de prestige, imposant des idéaux d’honneur et des valeurs de courage, d’endurance, inévitablement de dureté vis-à-vis de soi comme à l’endroit d’autrui » (Haroche, 2013, p. 40). Nous les retrouvons aussi dans la masculinité violente de la cité (domestique) de Medellín à l’époque du Cartel. Lucas rapporte une histoire tragique sur laquelle lui, Tavo et Rojo ont eu l’occasion de revenir à plusieurs reprises. Elle est loin de représenter un cas isolé, comme le mettent en évidence les multiples ouvrages d’auteurs qui se sont penchés sur cette époque (Salazar, 1990 ; Vallejo, 1994 ; Franco, 1999 ; Burgos, 2004 ; Abad, 2007).

En grandissant, je fréquentais moins les potes de la gallada, j’étais l’un des rares à faire l’Uni, mais je continuais à les voir au coin de la rue et à jouer au foot avec eux les week-ends. J’allais aussi boire des bières avec Rojo, que je considère toujours comme mon frère. Une fois, un matin très tôt dans le bus, on m’a raconté que Sam, un pote de « la gallada », avait reçu six coups de feu pendant la nuit. Il était à l’hôpital dans un état grave. J’ai été à la fois bouleversé et déconcerté. Sam était charismatique et tranquille. Personne ne lui avait jamais cherché des histoires. Il était fort et mesurait presque deux mètres ! En rentrant le soir au quartier, j’ai appris que Sam avait passé la soirée à boire avec Oscar. Très ivre, il aurait dit à Oscar : «Tu m’aimes tellement, que tu serais incapable de me faire du mal». Oscar avait alors sorti son pistolet et vidé son chargeur sur Sam. Le surlendemain, je suis allé le voir. Il était conscient, plein de tuyaux partout. Oscar était assis sur un fauteuil. Bourru, lorsqu’il m’a vu, il a tourné la tête, comme d’habitude. D’après ce qu’on disait, il ne quittait son fauteuil que pour aller aux toilettes. Sam a survécu mais il n’était plus le même après cette histoire…

La virilité aurait été « essentiellement construite pour protéger l’individu de sa peur de l’étranger » (Dejours, 2000, p. 279). C’est un peu comme si Oscar incarnait l’idéal type de l’homme viril qui exhibe sa toute-puissance tout en craignant dans son for intérieur, par-dessus tout, sa propre faiblesse. Il cache mal ses sentiments et ses émotions mais croit garder, à sa façon, la maîtrise et le contrôle de soi-même, y compris lorsqu’il boit de l’alcool. Oscar n’est pas épargné par « l’idéal impossible de virilité (qui est) le principe d’une immense vulnérabilité. C’est elle qui conduit, paradoxalement, à l’investissement, parfois forcené, dans tous les jeux de violence masculine » (Bourdieu, 1998, p. 57).

Discret, sachant se faire respecter sans faire exhibition de sa force et se conduisant habituellement « sans choquer, agacer ou gêner les autres » (Boltanski et Thévenot, 1991, p. 217), Sam se présente, en principe, comme un « grand être » du monde domestique. Or, sous l’influence de l’alcool il a agi « avec ostentation » (Boltanski et Thévenot, 1991, p. 220), ce qui ne correspondait pas à son rang. Le temps d’un soir, il s’est conduit en petit être du monde domestique, « attirant l’attention » (Boltanski et Thévenot, 1991, p. 220) de son tortionnaire. Oscar se sent comme trahi par ce défi inattendu de la part de Sam et la trahison révèle particulièrement les êtres petits de la cité domestique.

Dejours (1998 [2009]) fait la distinction entre courage et virilité. Cette dernière n’est jamais discrète. Pour exister, elle doit s’exhiber, les autres doivent la constater tandis que le courage consisterait à savoir se passer du regard d’autrui, voire à savoir le défier. Dans sa caractérisation du tueur à gages de Medellín, Salazar constate : « On n’est pas un «vrai mec» pour que personne ne le sache mais pour être craint et admiré9 » (1990, p. 205). Oscar s’arrange pour faire connaître ses « exploits » virils. Il n’a en revanche pas le courage de reconnaître son affection pour Sam. « La virilité, on le voit, est une notion éminemment relationnelle, construite devant et pour les autres hommes et contre la féminité, dans une sorte de peur du féminin, et d’abord de soi-même » (Bourdieu, 1998, p. 59).

Le rapport d’Oscar avec Sam était pacifique tant que leurs interactions se déployaient en respectant les grandeurs du monde domestique. En faisant étalage de l’affection qu’Oscar lui portait, en le défiant ouvertement, Sam a brouillé les repères d’Oscar et leur relation est tombée dans le registre de la violence. Du coup, si Sam « s’est fait tirer dessus », c’est parce qu’il a trop parlé et que ce qu’il a dit a été pris par Oscar comme une provocation. « Tu n’as pas été capable de te taire, non ?10 » demande le père de Santiago à son fils, dans le témoignage de Burgos (2004), lorsqu’il le voit rentrer, encore une fois, avec l’œil au beurre noir. Dans ce schéma, si le rôle paternel consiste à apprendre à son enfant qu’il faut savoir se taire, le rôle social attribué aux pères et aux hommes en général est d’initier les jeunes à la masculinité traditionnelle. De cette manière, la virilité est « apprise et imposée aux garçons par le groupe d’hommes au cours de leur socialisation pour qu’ils se distinguent hiérarchiquement des femmes » (Welzer-Lang, 2006, p. 129).

Dans cette perspective, le monde domestique, très hiérarchisé, s’organise à partir du respect strict des traditions. Après leur bagarre, le père de Lucas lui aurait dit : « Je préfère que tu te sois battu avec moi. Car si tu n’es pas capable de te défendre, alors tu ne vaux rien ». Lucas doit apprendre à se battre s’il ne veut pas être la honte pour sa famille et les garçons de sa gallada. C’est aussi le seul moyen d’appartenir à cette « maison des hommes » (Welzer-Lang, 2000) qu’est la rue. Par ailleurs, dans le monde domestique, « les êtres sont immédiatement qualifiés par la relation qu’ils entretiennent avec leurs semblables. Cette relation est une relation d’ordre lorsque les êtres appartiennent à la même maison » (Boltanski et Thévenot, 1991, p. 210).

Pour ce qui est des « panthères », elles se présentent en permanence comme les petits êtres du monde domestique caractérisés par leur tendance « à parler fort, c’est-à-dire plus haut que ne le voudrait leur grandeur, à se faire remarquer, à se montrer sans-gêne » (Boltanski et Thévenot, 1991, p. 220), ce que le patron d’Oscar ne peut tolérer car cela porte préjudice à la bonne marche de ses affaires qui doivent se déployer sub rosa.

Même si Oscar ne porte pas Lucas dans son cœur, il intervient pour le défendre lors des desafíos. Agissant de cette manière, il se conduit comme les grands êtres du monde domestique qui ont « des devoirs («plus encore que des droits») à l’égard de leur entourage et, plus particulièrement, à l’égard de ceux qu’ils comprennent et dont ils sont, par conséquent, responsables » (Boltanski et Thévenot, 1991, p. 214). On voit dans certaines attitudes d’Oscar une illustration de la manière à travers laquelle les dominants, tout en profitant de leur statut, se trouvent en même temps « dominés par leur domination » (Bourdieu, 1998, citant Marx, p. 76). Du coup, ils sont en permanence sous tension et se sentent obligés d’assumer des risques.

Paradoxalement, dans ces circonstances, l’État est visible par son absence. La police se présente dans le quartier pour harceler les jeunes, pour les poursuivre lorsqu’ils insultent les policiers dans des jeux de provocation mutuels. La police passe aussi pour récolter les pots de vin payés par les barons de la drogue pour qu’elle ne ferme pas « les cuisines », ces laboratoires clandestins où la feuille de coca est transformée en pâte de coke pour l’exportation. C’est en travaillant dans ces laboratoires que plusieurs copains de Lucas ont eu de graves accidents qui les ont défigurés à vie. La seule présence de l’État, le seul organe du monde civique est l’école. Elle sera d’une grande utilité dans la vie de Lucas.

D’une part, la situation familiale de Lucas ne favorise pas l’investissement dans les tâches scolaires. D’autre part, sa position devant ses pairs du quartier aura une influence paradoxale dans son rapport à l’école. La période où Lucas n’a pas su affronter Oscar est l’une des plus difficiles de sa vie. Il ne se souvient pas avoir subi des moqueries directes de la part de ses copains. Son auto-estime est pourtant faible. Ce n’est pas un hasard si pendant cette même époque la scolarité de Lucas pose problème. Dans ce contexte, l’école lui offre néanmoins les deux dimensions essentielles du lien social : reconnaissance et protection. La première peut se traduire par la formule « compter pour quelqu’un » tandis que la seconde peut s’interpréter comme la possibilité de « compter avec quelqu’un » (Paugam, 2008). Le commentaire de son ancien professeur de chimie, lors d’une rencontre des années après son baccalauréat, illustre ce point : « J’ai eu des centaines d’élèves pendant ma carrière. Je ne me rappelle pas de la majorité d’entre eux. En revanche, je me souviens de ceux qui étaient particulièrement indisciplinés et de ceux qui étaient très bons. Et vous étiez les deux à la fois ! ».

À l’école, « les garçons transgresseurs, indisciplinés, violents, monopolisent l’espace, l’attention ainsi que l’énergie des adultes et la parole de tous » (Ayral, 2011, p. 142). Lucas se sent malmené dans « ses » maisons, c’est-à-dire en famille et dans la rue, dont Oscar, ou plutôt sa peur de l’affronter, l’a exclu. Du coup, Lucas va trouver à l’école un moyen de renforcer son identité masculine en instrumentalisant les punitions qui lui sont infligées. (Ayral, 2011). Sans le vouloir, l’école offre vraisemblablement à Lucas un terrain où sa masculinité peut être mieux reconnue que dans les rues. À l’école, c’est lui qui fait désordre, il fait rire et conteste l’autorité dans un cadre qui offre tout de même la présence rassurante des adultes, y compris lors du conflit avec Chicho qui doit se faire accompagner par son père. De plus, pour la dernière année d’études, les résultats académiques de Lucas surprennent ses proches, sa famille et ses professeurs, ce qui procure aussi à Lucas satisfaction et espoirs pour son avenir.

Conclusion

Pour les garçons qui ont grandi dans les milieux populaires à l’époque du Cartel, la survie est le résultat d’un équilibre entre apprendre à se battre, savoir se taire et avoir de la chance. Si Lucas n’apprend pas à se battre, il ne peut pas avoir accès au monde des hommes, c’est la mort sociale qui l’attend. S’il ne sait pas se taire, s’il se montre provocateur ou irrespectueux, sa destinée peut être la mort prématurée. Adolescent, il peut parfois manquer de discernement pour saisir et respecter les hiérarchies du monde domestique. Dans ce cas, c’est la chance qui l’a préservé. Une fois, à 17-18 ans, alors qu’il rentrait au quartier tard le soir après avoir bu quelques bières, il n’a pas cédé le trottoir à un adulte. « Tu as eu du cul », a dit Rojo, « celui que qu’on vient de croiser c’était Tato, le patron d’Oscar… »

À vingt ans, Oscar, échappant à tout contrôle, est devenu gênant, voire trop dangereux, y compris pour son propre chef. Lucas avoue son soulagement lorsqu’il a appris qu’Oscar avait été abattu. Quel regard pose-t-il aujourd’hui sur les questions abordées dans cet article ? Comment voit-il sa masculinité ? Est-il un initiateur comme son père l’a été pour lui ? De quel type ? Comment imagine-t-il l’avenir de sa ville et de son pays d’origine ?

Avant d’aborder ces questions, caractérisons la masculinité du temps du Cartel comme étant virilisée à outrance, violente et… pénétrante. Ainsi, après une longue période sans être vu dans le quartier, Oscar s’exclame lorsque Tavo lui reproche son excessive minceur : « Tant que je bande, peu importe le reste ! ». Comme le rappelle Bourdieu, « les attestations de puissance sexuelle » (1998, p. 18) sont indissociables de la virilité. La culture de la colonisation paisa s’actualise dans ce type de masculinité dominatrice qui favorise les dispositions guerrières et qui est fonctionnel en regard des acteurs du conflit colombien : l’armée, les guérillas, les paramilitaires, les narcotrafiquants ainsi que d’autres bandes de délinquance organisée. Dans ce contexte, il est aisé de recruter de la « chair à canon » et de légitimer les attitudes violentes par la dangerosité des ennemis et de l’activité elle-même. Ce n’est pas un hasard si dans le langage courant on se réfère à une série d’activités illégales – et qui vont de la participation à la fabrication de la pâte de coke, à l’attaque des banques, jusqu’au meurtre sur commande – comme étant des « boulots ». Le constat selon lequel « ces idéologies de la virilité se trouvent ainsi régulièrement activées et stabilisées par les rapports sociaux de travail » (Dejours, 2000, p. 278), prend ici un sens très spécifique à la réalité de Medellín.

Dans une cité domestique « où les êtres doivent assurer la permanence et la continuité d’une tradition » (Boltanski et Thévenot, 1991, p. 216), désobéir à la chaîne de commandement constitue une faute. Il y existe une relation de domination entre celui qui domestique et ce qui est domestiqué. Dans ce processus, le dernier doit perdre, au moins, sa dangerosité. Ainsi, le patron d’Oscar va ordonner son « abattage » au moment où il constate que celui-ci n’est plus domesticable.

Comme le Cartel, toutes les forces qui prescrivent la domestication des humains, autrement dit leur confinement à des affaires privées, ainsi que leur soumission à un ordre immuable, se relient à la cité domestique. Dans l’histoire colombienne, tous les acteurs du conflit ainsi que d’autres institutions telles que l’église – qui a spirituellement cautionné la guerre – ou les syndicats d’entrepreneurs et des gros propriétaires terriens qui l’ont financée, sont des forces contraires aux valeurs du monde civique. La guerre met en échec le processus de domestication de la violence et favorise en revanche la domestication du langage et de la sexualité. En Colombie, des journalistes, humoristes, professeurs, écrivains et d’autres artistes ont payé de leur vie leurs tentatives d’exprimer librement leur pensée. « Les plus grands selon l’inspiration sont souvent méprisés du monde […], tel est le cas, entre autres, des femmes, des naïfs, des fous, et aussi celui des poètes, des artistes (de même «nature que la femme») […] » (Boltanski et Thévenot 1991, p. 201). Au niveau collectif aussi, les êtres qui tentent des critères de grandeur différents que ceux du monde domestique le payent cher. Les mouvements LGTB (Lesbiennes, Gays, Bi et Trans de France) et féministes, tout comme les hommes ne correspondant pas au modèle de masculinité dominante, ont aussi été durement réprimés. À ce titre, le taux de féminicides est élevé et les agressions de femmes sont fréquentes. Le cas de Paola Andrea Salgado, persécutée en raison de ses positions favorables à l’avortement, est un exemple de discrimination en raison de sa défense de l’égalité de genre.

Les postures adoptées par le Procureur Général de la République en place entre 2009 et 2016 illustrent le projet de domestication poursuivi par le secteur le plus réactionnaire de l’establishment. Sont connues ses prises de position officielles en faveur de la restriction de « manifestations excessives d’affection » entre collégiens, comme les baisers et les embrassades, et contre l’avortement ou l’éventualité de la fin des discriminations en raison de l’orientation sexuelle.

Dans le monde civique, la loi est « une forme de grandeur particulièrement appréciée » (Boltanski et Thévenot, 1991, p. 231). À l’époque du Cartel, la loi de l’État ne s’applique que rarement ou arbitrairement. Dans sa fable des Troglodytes, Montesquieu (1995 [1721]) raconte l’histoire d’un peuple devenu « bon » suite à un processus de « purification » par une maladie qui tue les « méchants ». Dans cette situation, ce peuple de Troglodytes n’a pas besoin du droit car la vertu seule assure le respect des promesses et la sécurité (matérielle et juridique) de tous. Avec la croissance démographique, les Troglodytes demandent au plus sage d’entre eux de leur donner des lois qui les obligeront à continuer à faire tout ce qui auparavant était confié à la bonne volonté. Ils ont perdu confiance dans leurs coutumes qui assuraient le bon fonctionnement de leur société. Ils apprennent que les vertus dépendent de la subjectivité, du bon vouloir et que seul un droit fort et efficace peut les stabiliser. Confier au droit, à la loi le rôle d’établir et de fixer certaines régulations sociales suppose une prise de conscience du caractère faillible des humains, dont l’existence sociale ne doit pas être à la merci de leurs propres vertus instables.

Cette fable prend tout son sens devant la dégradation de la situation en Colombie. De manière générale, « tous les exclus », écrit Mosse, ont « en commun de s’opposer à l’idéal viril » (Mosse, 1997, p. 17). Dans ce sens, d’une part, les mouvements sociaux et politiques ont toujours poursuivi leurs revendications en vue d’une meilleure distribution de la richesse et de moins de discriminations à l’égard de secteurs marginalisés : communautés noires et amérindiennes, femmes, population LGTB, travailleurs informels, sans abris… D’autre part, certains secteurs de l’establishment, ont pris conscience qu’il convenait d’appliquer enfin le droit pour tenter de mettre un frein à la violence. Ainsi, en 2006, la Cour Suprême de Justice ouvrait diverses investigations pénales à l’encontre d’environ 70 députés et sénateurs du parlement. En 2007, nombre d’entre eux ont été arrêtés, et condamnés par la suite, sous l’accusation, entre autres, d’avoir protégé et favorisé l’activité de bandes terroristes ou de groupes paramilitaires d’extrême droite liés aux narcotrafiquants. La plupart de ces parlementaires étaient des alliés politiques d’Alvaro Uribe, président de la République de 2002 à 2010, qui s’est construit l’image médiatique du « «vrai homme», travailleur infatigable, discipliné, aux mœurs saines, simple et têtu comme un bon fermier paisa » (Viveros, 2015, p. 48). Ennemi personnel des guérillas, Uribe incarne l’éthique marchande et la masculinité domestique, guerrière. En octobre 2015, le Fiscal Général de la Nation demande qu’Uribe soit investigué pour son implication en 1997, lorsqu’il était gouverneur d’Antioquia, dans un massacre de 15 personnes. Même si cette investigation a peu de chances de traduire Uribe devant la justice, elle met en évidence comment les valeurs du monde civique se déploient. Sous cette impulsion, les négociations pour la fin du conflit politique armé entre le gouvernement et les Forces Armées révolutionnaires de Colombie (FARC) ont finalement abouti en novembre 2016.

À Medellín aussi, la situation a évolué. Cette ville a connu un investissement important en matière d'éducation et de sécurité, notamment entre 2004 et 2011, lorsque deux maires consécutifs ont été élus sans le soutien des partis politiques traditionnels mais avec celui de mouvements sociaux. Certains observateurs estiment qu’aujourd’hui, le nombre de meurtres a diminué de 80 % par rapport à l’époque du Cartel (Brodzinsky, 2014). Pour d’autres, cette diminution serait encore plus importante11.

La masculinité étant une construction sociale, les changements de contexte ont une influence sur son expression. Dans cette perspective, Faur (2004) constate qu’en Colombie aussi les hommes des secteurs moyens s’occupent un peu plus et mieux de leurs enfants que ne se sont occupés d’eux leurs propres parents. Cependant, cette auteure montre empiriquement que cette implication relativement récente concerne surtout la socialisation des enfants que certains pères conduisent désormais « au parc ou au musée pendant que les femmes se consacrent surtout aux activités liées à la préparation de repas, à l’hygiène et à d’autres délices de la vie quotidienne » (Faur, 2004, p. 63).

L’épigraphe de cet article rappelle à quel point la masculinité domestique hyper-virile est un habitus (Bourdieu et Passeron, 1970) très enraciné chez les hommes socialisés dans les milieux populaires à l’époque du Cartel. Leur agir est ainsi fortement imposé par un système de dispositions les conditionnant à faire, percevoir et juger d'une manière prédéterminée. Ils activent leur disposition guerrière, verbalement ou physiquement, pour se protéger, pour dominer ou pour régler leurs conflits. Cependant, la masculinité ne s’acquiert pas pour toujours. Elle doit être réaffirmée au cours de l’existence notamment au travers de trois conditions : premièrement, la propagation d’une lignée, deuxièmement l’approvisionnement et troisièmement la protection de la famille résultante (Faur, 2004). L’homme qui accomplit ces trois critères peut se sentir confirmé, rassuré et, paradoxalement, dans certaines conditions, il peut aussi se libérer des contraintes que la masculinité guerrière fait peser sur lui. L’habitus, en effet, ne détermine pas l’agir d’une façon inéluctable et pour toujours.

Lucas a eu l’occasion de remplir ces trois conditions, ce qui lui a permis d’abord d’inhiber et de déconstruire l’ancien habitus. Il a pu commencer à le modifier par la suite en s’appuyant sur d’autres changements intervenus dans sa vie, qui ont favorisé l’expression d’une nouvelle masculinité ouvertement sensible, moins guerrière, plus « civique ». Tout d’abord, la masculinité hyper-virile étant d’abord défensive (Castelain Meunier, 2013 ; Dejours, 2000 ; Bourdieu, 1998), l’émigration en Suisse, pays bien plus pacifique que la Colombie, rend la vieille masculinité moins utile qu’elle ne l’était dans l’ancien environnement hostile. Ensuite, sachant que l'influence des mouvements féministes a entraîné des mutations dans l’expression de la masculinité (Castelain Meunier, 2005 ; Bourdieu, 1998), il est évident que le nouveau milieu impose d’autres adaptations. Ainsi, l’ancienne masculinité peut être encombrante si l’on veut rencontrer des femmes qui attendent, voire exigent, des rapports de genre égalitaires, différents de ceux favorisés par la masculinité traditionnelle. Mais encore, les études longues stimulent le développement de la réflexivité et la distanciation critique avec l’ancienne masculinité en particulier, et avec les anciens habitus en général. Finalement, la vie adulte ouvre à certains des voies de confirmation de la masculinité qui ne passent plus par les démonstrations de la virilité mais par l’amélioration du niveau socio-économique et par la reconnaissance sociale.

Castelain Meunier fait état de l’existence d’un « masculin défensif opposé à l’avancée du droit des femmes perçue comme une menace à l’affirmation masculine » (Castelain Meunier, 2013, p. 47-48), incarné par la figure du Procureur colombien évoqué ci-avant, qu’elle distingue d’un « masculin en mouvement » qui se caractérise par une valorisation de la sensibilité et une ouverture à l’expression des sentiments tout en rejetant la séparation hiérarchique entre le public et le privé (Castelain Meunier, 2005). Cette masculinité sensible et émotive s’associe mieux avec les cités civique et inspirée qu’avec les cités marchande et domestique qui caractérisent la masculinité hyper-virile et défensive. Pour accéder à la « grandeur inspirée », le masculin sensible doit sacrifier « des formes de stabilisation et des appareils qui assurent, dans d’autres mondes, l’identité de la personne ». Il accepte des risques considérables et rejette « les habitudes, les normes, les principes sacro-saints » (Boltanski et Thévenot, 1991, p. 202). Si dans le monde marchand, le grand être doit brider ses émotions, dans le monde inspiré pour être grand il faut les laisser s’exprimer librement. Au temps du Cartel l’expression de l’affection entre pères et fils est systématiquement censurée à Medellín (Abad, 2007). En revanche, le père qui assume une masculinité sensible n’est plus obligé d’établir des distinctions entre ses garçons et ses filles lorsqu’il s’agit de leur témoigner son amour. Dans le même sens, il n’interdira pas à ses garçons de pleurer ou de l’embrasser, comme cela arrive à Medellín aux parents soucieux de socialiser leurs enfants dans une masculinité traditionnelle.

Par ailleurs, la cité inspirée, dont les valeurs supérieures sont l’imagination et la créativité, est propice à l’innovation et valorise des êtres qui, dans d’autres cités, sont souvent dépréciés. Du coup, la masculinité sensible serait plus respectueuse des femmes et de la diversité, et, en conséquence, plus ouverte au partage des tâches ménagères. Faur rappelle que les femmes consacrent en moyenne « deux fois plus de temps que les hommes à leurs enfants » (2004, p. 62). À titre d’hypothèse, qui nécessitera une vérification empirique, nous postulons que ce partage des tâches est plus équitable, sans être encore égalitaire, lorsque l’homme adopte sérieusement une masculinité sensible. Dans cette configuration, si la qualité de l’homme pourvoyeur a été associée à la masculinité dominante (Viveros, 2015), cette caractéristique peut aussi être présente chez le masculin sensible, avec la différence qu’ici l’homme négocie plus volontiers les tâches avec la femme, dans l’intérêt de la famille. Cet aspect peut être relié aux valeurs de la cité civique où les personnes « sont susceptibles, en écoutant la voix de leur conscience, de subordonner leur volonté propre à la volonté générale » (Boltanski et Thévenot, 1991, p. 231).

Les vieux habitus ont cependant la peau dure et reviennent par des voies détournées et inattendues. Lors d’une négociation familiale à propos de la pertinence d’avoir un chien, les hommes manifestaient leur préférence pour un gardien mâle puissant alors que les femmes préféraient une femelle joueuse et énergique de taille moyenne, ce qui bloquait la décision. Il est vrai que les revendications des femmes constituent aussi un puissant facteur poussant les hommes à assumer une nouvelle masculinité. Dans cette optique, et c’est aussi une hypothèse, l’homme qui adopte une masculinité sensible et émotive assume non seulement des tâches socialement valorisées mais partage également davantage les activités les plus ingrates de la vie de couple tout en se montrant plus ouvert à la transaction, ce qui permet à la famille d’adopter une régulation moins guerrière des conflits. D’une part, les grands êtres de la cité inspirée expriment librement et généreusement des sentiments comme l’amour (Boltanski et Thévenot, 1991). D’autre part, l’expérience amoureuse favorise l’instauration d’une « sorte de trêve miraculeuse où la domination semble dominée, ou, mieux, annulée, et la violence virile apaisée (les femmes, on l’a maintes fois établi, civilisent en dépouillant les rapports sociaux de leur grossièreté et de leur brutalité) » (Bourdieu, 1998, p. 117). Les postures familiales autour du choix du chien peuvent être interprétées comme une métaphore de la prégnance de « l’inconscient androcentrique » (Bourdieu, 1998, p. 110-111). En ouvrant aux hommes de notre dernière illustration l’accès à un processus éducatif, leur permettant de dépasser progressivement l’ancien habitus viril, le « masculin en mouvement » (Castelain Meunier, 2005), sensible, émergé dans cette famille, introduit une faille dans la structure favorisant chez les hommes l’adhésion à la préférence des femmes qui, en fin de compte, privilégie le potentiel ludique et relationnel sur le potentiel défensif et guerrier.

 

Bibliographietop


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Notestop


*. « Dans la vie, qu’on le veuille ou non, il faut se battre continuellement, contre tout et contre tous, d’une manière ou d’une autre. Jusqu’à la mort, je crois » (Burgos, 2004, p.  28). Les citations théoriques sont présentées telles qu’elles figurent dans les ouvrages de référence. Si une partie de la citation apparaît en italiques, c’est que l’auteur cité l’a rédigée ainsi. Les citations empiriques sont présentées en italiques.

1. Hormis les personnages historiques, les témoins sont identifiés par un prénom d’emprunt. Nous les remercions ainsi que Marie-Christine Josso tout comme Didier Pingeon, Janie Bugnion et Marie-Noëlle Schurmans pour leurs relectures de l’article.

2. Dans la préface à l’édition française du livre d’Abad (2010), Mario Vargas Llosa le décrit comme « une saisissante immersion dans l'enfer de la violence politique colombienne, dans la vie et l'âme de la ville de Medellín ». Ces mots pourraient aussi décrire les textes de Vallejo (1994) et de Franco (1999) qui ont respectivement donné lieu aux films de mêmes titres de Barbet Schroeder et d’Emilio Maillé.

3. Une septième cité (la « cité du projet ») fait l’objet d’une publication ultérieure (Boltanski et Chiapello, 1999).

4. « Consiga la plata mijo, Consígala honradamente. Y cuando no lo vea la gente…¡Consiga la plata mijo! »

5. Le mot « gallada », issu du castillan local, évoque un essaim de coqs.

6. (Un) défi.

7. À cette époque, 95 % des meurtres restent impunis (Salazar, 1990, p. 190).

8. (La) souris.

9. « No se es varón para que nadie lo sepa, sino para ser temido o admirado ».

10. « No fuiste capaz de quedarte callado, ¿no? »(Burgos, 2004, p. 23).

11. Le maire actuel, qui prétend poursuivre la politique de ces deux prédécesseurs concernant la réduction de la pauvreté, des inégalités et d’exclusion, déclare : « En 1991, nous avons atteint un taux record de 390 homicides pour 100 000 personnes. Aujourd’hui, c’est une ville résiliente, qui est passée du statut de ville la plus violente du monde à celui de la ville la plus innovante et est parvenue à réduire de 95 % ce taux d’homicides » (Grandadam, 2015).

 

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Référence électronique

Fernando CARVAJAL, "Se faire mâle dans le Medellín des années du Cartel", Sciences et actions sociales [en ligne], N°7 | année 2017, mis en ligne le 3 mai 2017, consulté le 18 novembre 2017, URL : http://www.sas-revue.org/index.php/n-conception/40-n-7/varia-n7/88-se-faire-male-dans-le-medellin-des-annees-du-cartel

 

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Fernando CARVAJAL
Université de Genève
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