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N°7Année 2017 : Jeunesses et marginalités

Compte rendu

Sherry Turkle, Seuls ensemble. De plus en plus de technologies, de moins en moins de relations humaines

Paris, L'Échappée, « Pour en finir avec », 2015, 525 pages

Nadia Veyrié

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Comment les nouvelles technologies ont-elles modifié nos vies affectives et notre intimité ? Dans Seuls ensemble, Sherry Turkle, anthropologue et psychologue américaine au Massachusetts Institute of Technology, propose différentes pistes de réflexion afin de répondre à cette interrogation. Alone Together, dans son titre original, a été publié en 2011 ; il a été traduit en français récemment par Claire Richard. Dans les années 1970-1980, l’auteur a étudié l’influence du langage de la psychanalyse dans la vie quotidienne française (Psychoanalytic Politics: Jacques Lacan and Freud’s French Revolution, 1978 ;traduction : La France freudienne, 1982), pour ensuite s’intéresser au langage des ordinateurs et aux effets qu’ils produisent dans la vie des êtres humains.

Ce dernier ouvrage prolonge la réflexion engagée auparavant dans The Second Self. Computers and the Human Spirit (1984 ; traduction : Les Enfants de l’ordinateur, 1986), puis dans Life on the Screen. Identity in the age of Internet (1995). Sherry Turkle démontre que les relations humaines sont de plus en plus médiatisées par les nouvelles technologies à travers l’évolution des comportements notamment entre les années 1990 et 2000. La machine n’est plus uniquement un outil qui aide au quotidien. Désormais, elle offre un répondant aux vulnérabilités de la vie : « La technologie nous charme lorsque ce qu’elle a à nous offrir parle à notre fragilité humaine » (p. 19). Deux principaux volets sont alors déclinés pour comprendre cette logique : l’étude des comportements des utilisateurs de robots de compagnie ou sociaux (chien et bébé artificiels, robot sexuel, etc.) et les réseaux au travers de l’hyper-connectivité. L’angle d’attaque choisi – celui des nouvelles technologies agissantes dans notre vie affective – est pertinent, proposant ainsi une approche complémentaire à certaines théories sur le virtuel (Baudrillard, 1999), l'influence du numérique (Biagini, 2012 ; Sadin, 2015) et l’intimité (Jeudy, 2007).

Dans sa démarche de recherche, l’auteur précise qu’elle développe un travail de terrain et d’études cliniques. En fait, Sherry Turkle engage plusieurs formes d’observation. Elle examine les effets de la présence des robots sociaux auprès des enfants dans leur famille ou à l’école et auprès des personnes âgées dans les maisons de retraite. Elle étudie la vie en réseau des jeunes dans les lycées et les campus universitaires. Elle s’imprègne des observations de la vie quotidienne, voguant entre des espaces et des temps formels ou informels. Si elle déclare avoir rencontré 450 personnes, adultes et enfants, aucune interprétation quantitativiste envahit pour autant ce travail. C’est, à notre sens, une richesse au vu d’un objet de recherche constitué par l’affectivité, l’intimité et le virtuel et qui, de ce fait, nécessite une écoute sensible à plusieurs niveaux. À ce sujet, souligne-t-elle : « Pour écrire l’“histoire intime” des technologies, je m’efforce de toujours allier dans mon travail la sensibilité de l’ethnographe à celui du clinicien » (p. 16).

Seuls ensemble ? La thèse développée est la suivante : nous pouvons être ensemble – réunis, échangeant sur Internet, en ligne, utilisant la présence de robots – et, pour autant, être seuls dans nos vies. Elle interroge au départ l’accueil réservé auprès des robots dits de compagnie ou sociaux. Ainsi, ils ne sont plus uniquement des supports d’aide au quotidien, par exemple pour les personnes âgées et handicapées, mais ils sont devenus des créatures artificielles dans une intimité où ils ne déçoivent pas en comparaison avec les humains. Mais la « cyber-intimité » n’élimine pas la solitude ou la « cyber-solitude ». Chacun d’entre nous développe une forme d’intimité ; or, il n’en est rien. L’auteur donne un exemple qui, pour l’avoir aussi observé, illustre nos comportements contemporains. Présente à un colloque, elle relève que les personnes étaient toutes connectées et dépendantes de leurs objets de prédilection (ordinateur, téléphone, tablette) sans un profond intérêt pour les discours des intervenants et, pour autant, sans un profond rejet. Qu’est-ce que cela occasionnerait aujourd’hui de lâcher son portable pour écouter et voir un être humain en face de vous ? La crainte de demeurer dans l’incompréhension d’un discours ? La peur de l’ennui ?

Il s’agit de notre rapport à l’intimité qui est interrogé autour de trois interrogations essentielles : les humains se consolent-ils avec des robots et une vie en ligne afin d’éviter d’affronter l’intimité et la remise en question de soi qu’elle engage ? Que provoque alors l’intimité créée et/ou révélée en ligne, donc virtuelle, avec l’intimité ancrée dans la réalité ? Enfin, quelles responsabilités avons-nous de ces environnements virtuels ?

Dans le premier volet, Sherry Turkle décrit ce qu’elle nomme « le moment robotique » qui correspond en fait à l’époque qui a impulsé la présence des robots. Si les années 1970 étaient empreintes d’une hostilité et d’une « réaction romantique » quant à la présence des robots, ordinateurs et autres nouveaux supports technologiques, les années 1990, puis 2000, dénotent un tout autre comportement. Notre rapport au vivant a changé. La catégorisation entre les hommes, les animaux et les robots, effectuée dans les années 1970, a été substituée par une porosité des frontières entre les individus et les « créatures artificielles ». L’auteur s’attache alors à démontrer ce renversement, notamment au travers d’études auprès des enfants et des personnes âgées.

Depuis les années 1990 plus particulièrement, les enfants évoquent leurs « compagnons » – Tamagotchi (1996), Furby (1998) et AIBO (1999) – comme des « créatures » et non des robots. Ils les considèrent « aussi vivants » ou « assez vivants ». Tamagotchi, gadget au départ sous la forme d’une petite console, puis en version connexion, demande à être nourri, lavé et soigné comme un petit « animal virtuel ». Furby, jouet robotique sous la forme d’une petite peluche animée interactive, réclame pareillement des soins. AIBO, pour sa part, est un chien robot de compagnie qui se déplace et reconnaît des commandes vocales. En fait, l’enfant devient un éducateur responsable de ces petites créatures. Pour les Tamagotchi, elles ne doivent pas s’éteindre au risque de mourir. Ainsi, un enfant atteint d’une maladie grave pense que AIBO, son petit chien artificiel, est « celui qui défie la mort grâce à la technologie » (p. 137). Les frontières de la vie et de la mort sont ainsi remises en question ou évincées. En effet, peut-on effectuer le deuil de ces créatures virtuelles ? Si oui, comment et avec quels effets sur le psychisme des enfants ? Quelques interrogations qui engagent une attention singulière des parents, car ces robots de compagnie se complexifient et s’adressent aux humains de manière de plus en plus subtile. Ajoutons qu’ils ne s’engendrent pas eux-mêmes, du moins pas encore.

Sherry Turkle démontre que les enfants développent une excitation à engager une nouvelle relation avec ces créatures. Ils ne maîtrisent pas une « chose » pour la commander, ils demeurent avant tout dans le registre des émotions. C’est aussi la manifestation, et cela ne concerne pas que les enfants, d’un possible havre de paix avec des « machines qui se soucient de nous » (p. 168). Quel est alors le côté néfaste de cette logique ? L’auteur exprime son inquiétude quant au risque de ne plus comprendre la vie.

Comment réagissent les personnes âgées mises en relation avec ces robots de compagnie, notamment AIBO le chien artificiel ? Dans son enquête auprès des enfants, l’auteur avait noté que ces derniers s’intéressaient aux possibilités d’aide de ces créatures artificielles auprès de leurs grands-parents (dépendance/autonomie ; mémoire). Mais, aujourd’hui, les personnes âgées ne sont-elles coupées d’un intérêt pour ces robots de compagnie du fait de ruptures générationnelles ? En fait, pas vraiment. Sans être dépendantes, elles savent que ces petits objets peuvent rompre leur solitude et leur isolement. Nous retiendrons toutefois cette anecdote où les femmes pensionnaires d’une maison de retraite avaient intégré que la recherche dirigée par Sherry Turkle permettait, par le biais de « périodes avec les robots », de passer également du temps avec les « assistants de recherche charmants, intelligents et attirants pour la plupart » (p. 174). Le détournement de la technique ne serait-il donc pas exclu ?

En fait, le lecteur est conduit peu à peu à une réflexion sur l’ennui et l’apaisement de l’angoisse. Les robots sociaux répondent à des demandes affectives sous la forme au départ d’une « simulation par défaut » qui se transforme aujourd’hui en un « choix délibéré » (p. 255). Ce sont alors de nouvelles solitudes provoquées par un monde technique qui conduisent aussi à de nouvelles intimités.

Dans le second volet, l’auteur démontre que les frontières se brouillent entre le fait d’être ensemble au travers de la connectivité en tout lieu et d’être seuls, voire ailleurs en permanence. En fait, tout au long de son ouvrage, elle s’efforce d’expliquer comment nous sommes passés d’une utilisation accessoire de technologies à une utilisation vécue comme indispensable. De ce fait, c’est la question de l’identité qui est mise en évidence. Si les individus passaient d’une identité à l’autre, aujourd’hui, ils révèlent, en revanche, une « coprésence continuelle » (p. 256). Ils demeurent dans une forme d’attente les yeux rivés sur leur écran en reléguant au domaine de l’obsolescence ne serait-ce que la voix d’un corps.

Dans cette perspective, les personnes s’enferment dans un fonctionnement multitâche qui peut être perçu positivement mais qui impose une lourdeur et un besoin de reconnaissance en fonction d’une spirale de l’accélération. Les propos de l’auteur pourraient être comparés à ceux d’Hartmut Rosa et Axel Honneth sur l’accélération et la reconnaissance (2013 et 2000). Ainsi, Sherry Turkle explique que « plus nous investissons de temps et d’énergie dans ces moi virtuels, plus nous voulons en tirer de la reconnaissance » (p. 254). Elle argumente, tout comme Rosa, que les individus sont happés par les mails. Nous prenons connaissance de cette femme qui en reçoit environ 500 par jour, ainsi que des appels téléphoniques, ceci par les mêmes clients. Pourquoi ? Parce qu’ils aiment aussi qu’on les rassure par téléphone, comme si communiquer palliait une angoisse. Malgré la crainte envers les effets de ces technologies, cette petite anecdote laisse entrevoir que par interstices, les individus pourraient dire stop, s’accorder un temps autre et décrocher de leur écran. En interrogeant des jeunes qui sont issus des générations nées avec ces technologies, ils peuvent exprimer une forme de dépendance. Mais ils peuvent témoigner d’autre chose, interpellant, par exemple, leurs parents eux-mêmes inséparables de téléphones portables pendant le repas. Ils manifesteraient alors une forme de nostalgie, y compris de ce qu’ils n’ont pas connu.

L’auteur démontre que nous fabriquons des avatars et nous devenons des cyborgs en développant un fonctionnement entre la réduction et la trahison : une réduction dans la vie sur les réseaux sociaux qui n’est pas toujours notre vie et qui conduit à un monde où l’authenticité devient difficile à trouver, y compris pour nous-mêmes. De ce fait, quelle attention à autrui souhaitons-nous développer ? Pourquoi les individus sont-ils dans cette attente et ont-ils l’impression du risque d’une « communication manquée » ? Si des robots de compagnie ont des capacités à être « attentionnés » envers les humains, les échanges en ligne ne révèlent pas toujours une profonde tendresse. Toutefois, les individus semblent avoir besoin d’un espace où le fantasme paraît libre, où les vécus et les ressentis peuvent être révélés hors d’un cadre plus traditionnel en vue d’un partage des émotions avec une autre communauté. Mais, au fil des échanges, où se trouve la vérité ? Comment les individus se retrouvent-ils à épier, plus ou moins consciemment, le comportement d’autrui ?

En conclusion, un petit étonnement demeure quant à la forme de cet ouvrage. Plutôt volumineux, il est dommage que l’audacieux ancrage théorique figure essentiellement dans le corpus des notes. Sur le fond, cet écrit est pertinent du fait, non seulement, comme nous l’évoquions au départ, de la multiplicité des observations mais aussi de la réflexion engagée par l’auteur sur le devenir des environnements virtuels. Les exemples foisonnent avec une attention particulière aux propos des personnes observées et/ou interrogées (enfants, personnes âgées, adolescents) provoquant quelquefois un léger décalage culturel. La connaissance rigoureuse du fonctionnement des robots sociaux par Sherry Turkle est aussi intéressante dans la mesure où elle n’hésite pas à interroger sa pratique de recherche et à évoquer les questionnements éthiques que cela provoque. De plus, elle ne se laisse pas leurrer par les nouvelles technologies dans une société américaine qui, parmi d’autres, a valorisé cette logique de « foule solitaire » – évoquée en 1950 par David Riesman (1964) au sujet de la consommation de masse – et qui développe aujourd’hui un « technolibéralisme » ouvrant à l’ère de l’« industrie du vivant » (Sadin, 2016). En fait, Seuls ensemble est une réflexion humaniste proposée sur notre devenir au vu de technologies numériques et de mondes virtuels qui dépassent actuellement certains imaginaires de la science-fiction.

 

Bibliographietop


Baudrillard J., 1999, L'échange impossible, Paris, éd. Galilée.

Biagini C., 2012, L'emprise numérique. Comment Internet et les nouvelles technologies ont colonisé nos vies, Paris, éd. L'Échappée.

Honneth A., 2000, La lutte pour la reconnaissance, Paris, éd. Cerf.

Jeudy H.-P., 2007, L'absence d'intimité. Sociologie des choses intimes, Belval, éd. Circé.

Riesman D. (coll. Denney R. et Glazer N.), 1964, La foule solitaire. Anatomie de la société moderne, Paris, éd. Artaud.

Rosa H., 2013, Accélération. Une critique sociale du temps, Paris, éd. La Découverte.

Sadin É., 2015, La vie algorithmique. Critique de la raison numérique, Paris, éd. L'Échappée.

Sadin É., 2016, La silicolonisation du monde. L'irrésistible expansion du libéralisme numérique, Paris, éd. L'Échappée.

Turkle S., 1982, La France freudienne, Paris, éd. Grasset.

Turkle S., 1986, Les enfants de l'ordinateur, Paris, éd. Denoël.

Turkle S., 1995, Life on the Screen. Identity in the Age of Internet, New York, Simon & Schuster.

 

Pour citer cet articletop


Référence électronique

Nadia Veyrié, "Sherry Turkle, Seuls ensemble. De plus en plus de technologies, de moins en moins de relations humaines", Sciences et actions sociales [en ligne], N°7 | année 2017, mis en ligne le 3 mai 2017, consulté le 19 novembre 2017, URL : http://www.sas-revue.org/index.php/n-conception/44-n-7/compte-rendu-n7/116-sherry-turkle-seuls-ensemble-de-plus-en-plus-de-technologies-de-moins-en-moins-de-relations-humaines

 

Auteur


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Nadia Veyrié
Docteur en sociologie de l'Université Montpellier III, formatrice auprès de futurs travailleurs sociaux
Chercheur associé au Centre d'étude et de recherche sur les risques et les vulnérabilités (CERReV, EA 3918) de l'Université de Caen.
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