N°8 | Année 2017 : "Régulations et espace public"

Acte

Les rapports à l'assistance des travailleurs et travailleuses pauvres

Morgane Kuehni, Paul-Frantz Cousin, Lorraine Odier

Résumé | Index | Plan | Texte | Bibliographie | Notes | Citation | Auteur


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Français

Cet article présente les résultats d'une recherche qualitative menée auprès de travailleurs et travailleuses pauvres avec enfants qui cumulent un revenu du travail et un revenu de transfert de l'État pour assurer leur subsistance économique. Il identifie quatre expériences de la pauvreté laborieuse selon les modalités d'accès au marché du travail, les possibilités d'articuler travail productif et reproductif et les dispositifs de protection sociale auxquels accèdent les individus.

English

This article presents the results of qualitative research carried out among poor working men and women with children who combine an income from employment and a government transfer income in order to ensure their economic subsistance. It identifies four experiences of working poverty according to the conditions of access to the labour market, the possibilities of linking productive and reproductive labour and the social protection schemes individuals can access.

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Mots-clés : pauvreté laborieuse, assistance, protection sociale

Key words : in-work poverty, assistance, social protection

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Introduction

Focus sur les travailleurs et travailleuses pauvres dépendants des revenus de transfert

Encart méthodologique :

Expériences de la pauvreté laborieuse et rapports à l’assistance
L’expérience stigmatisante : limiter les contacts avec l’assistance
L’expérience pacifiée : (re)trouver un équilibre et une qualité de vie
L’expérience conflictuelle : la confrontation aux politiques d’activation de la protection sociale
L’expérience aliénante : l’impossible articulation

Conclusion 

 

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Introduction

Depuis une vingtaine d’années, les travaux portant sur les travailleurs et travailleuses pauvres dressent un constat sans appel : à l’échelle européenne, plusieurs millions de personnes exercent une activité lucrative sans parvenir à boucler leur fin de mois malgré l’existence d’un « filet social »(Eurofound, 2010). Comme le souligne Damon (2007, p. 40), « les travailleurs pauvres ne constituent pas pour la protection sociale un problème singulier parmi d’autres, mais un défi majeur [car] le phénomène met en question le contenu, les orientations et la cohérence globale de la protection sociale ». En Suisse, la pauvreté des personnes actives occupées – selon la terminologie de l’Office fédéral de la statistique (OFS) – est bien documentée d’un point de vue quantitatif, pourtant le vécu d’une telle situation a jusqu’ici peu retenu l’attention des chercheurs. Partant d’une enquête exploratoire basée sur des entretiens semi-directifs menés auprès de douze familles de travailleurs et travailleuses pauvres qui bénéficient de revenus de transfert dans le canton de Vau1 , nous proposons une réflexion sur les expériences de la pauvreté laborieuse sous l’angle des relations entretenues avec l’assistance publique. Nous porterons une attention particulière aux enjeux du cumul de revenus de ces personnes, à la fois travailleuses, et dépendantes de l’État pour assurer leur survie économique. Cet angle d’analyse nous paraît d’autant plus pertinent que les transformations du système de protection sociale helvétique conduisent à brouiller les frontières du salariat et de l’assistance, mais aussi à démultiplier les charges de travail de la population active pauvre. Différentes enquêtes ont montré que les modalités d’accès au marché du travail, la satisfaction au travail et son articulation avec la vie hors travail sont susceptibles de faire varier considérablement le vécu d’une situation de pauvreté laborieuse (Jouenne, 2005 ; David et al., 2006). Prolongeant ces réflexions, nous montrerons que le recours aux revenus de transfert et le travail qu’il suppose selon les dispositifs étatiques sollicités influence également le vécu d’une situation de pauvreté laborieuse.

Focus sur les travailleurs et travailleuses pauvres dépendants des revenus de transfert 

Parler de travailleurs pauvres suppose aujourd’hui encore de réunir « deux données que les représentations collectives mettent généralement tout leur soin à dissocier : le travail, devoir social par excellence, et l’indigence, signe d’immoralité et mère de tous les vices » (Lafore, 2013, p. 59). En Suisse, le « consensus social selon lequel le travail permet de « (bien) gagner sa vie » (Breuil-Genier et al., 2001, p. 100) est encore très présent. Dans le paysage européen, la Suisse est d’ailleurs souvent présentée comme un « pays à part » avec un salaire médian brut situé à plus de 6 000 francs suisses par mois (soit environ 6 000 euros) et un taux de chômage de 4,1% au sens du BIT (ESPA, 2014). Pourtant, selon l’OFS, en 2012, 15,5 % de la population est exposée au risque de pauvreté2 , dont 280 000 personnes actives occupées. En Suisse, le taux de risque de pauvreté des actifs occupés oscille entre 6,9 % et 7,7 % ces dernières années (exception faite des 9,1 % en 2008). La définition des actifs occupés est par ailleurs fortement restrictive : ne sont concernées que les personnes qui se sont déclarées salariées ou indépendantes durant plus de la moitié de l’année précédant l’enquête statistique, soit les personnes qui ont passé plus de 7 mois en emploi, indépendamment de leur taux d’occupation3.

De nombreux travaux soulignent que le fait d’être un travailleur pauvre ne dépend pas seulement de la présence sur le marché de l’emploi et du revenu qui en découle, mais aussi de la possibilité de bénéficier d’aides sociales (Andress et Lohman, 2008 ; Guldimann, 2001). En Suisse, l’aide sociale publique prévoit un soutien financier pour les ménages dont le revenu est situé en dessous du seuil de pauvreté absolue fixé à 2 200 francs pour une personne seule et 4 040 francs pour deux adultes avec deux enfants par la Conférence suisse des institutions d’action sociale en 2012. Souvent présentée comme le « dernier filet de protection sociale », l’aide sociale repose sur la preuve de l’indigence et intervient lorsque les prestations d’assurance sont épuisées (ou en cas de non-droit) ou lorsque les ressources familiales sont insuffisantes pour assurer un minimum vital. L’aide sociale est régie par des lois fédérales mais son application ressort des cantons. Le taux national de recours à l’aide sociale est de 3,2 % en 2013 ; dans le canton de Vaud il est de 5%. Selon l’OFS, au niveau fédéral, un tiers des bénéficiaires de l’aide sociale exercent une activité rémunérée en 20104. En 2014, 17% bénéficiaires de l’aide sociale vaudoise ont une activité lucrative : ce taux est particulièrement élevé́ chez les couples avec enfants (35%) (Wenker-Pont, 2014, p. 4). L’écart entre le niveau cantonal et le niveau fédéral s’explique en partie par la mise en place des prestations complémentaires pour les familles en 2011 dans le canton de Vaud5 .

Les prestations complémentaires pour les familles ont pour objectif de soutenir financièrement les ménages actifs avec enfant de moins de seize ans et de faire sortir une catégorie de « pauvres méritants », car travaillant, de l’aide sociale. En mars 2014, 2 003 familles étaient inscrites au régime des prestations complémentaires du canton. Le régime des prestations complémentaires pour familles diffère de l’aide sociale sur plusieurs points : elles sont actuellement financées par cotisations des employés et employeurs participant chacun à hauteur de 0,06 % des salaires et non par les impôts ; elles sont calculées pour l’année sur la base d’un revenu hypothétique et non chaque mois ; elles ne supposent pas d’entretien mensuel avec un assistant social ou un conseiller en placement ; elles sont jugées moins stigmatisantes...

Indépendamment du type de dispositif de soutien étatique (aide sociale, prestations complémentaires pour les familles ou autre), le fait de disposer d’une double source de revenu place les individus dans une situation particulière, puisqu’ils dépendent à la fois d’un emploi et d’un revenu de transfert pour assurer leur subsistance économique. Les enjeux de cumul de revenus sont multiples, mais deux aspects nous semblent particulièrement importants pour notre propos. Le cumul de revenu contribue en premier lieu tout d’abord à brouiller les frontières entre emploi et assistance. Selon Schnapper et Villac (1989), la position sociale des individus n'est pas seulement liée à leur place dans le système économique, mais aussi à leurs liens avec le système de la protection sociale. Les auteures affirment qu’au fur et à mesure que se multiplient les interventions de l'État, s’étend une multiplication de statuts intermédiaires entre l’emploi et l’assistance : l’emploi à statut, l’emploi sans statut et les statuts dérivés de l’emploi ou nés de la solidarité. Plus récemment, Paugam et Duvoux (2008) insistent sur l’émergence d’une nouvelle figure de travailleur issue des politiques d’activation de la protection sociale (particulièrement du RSA en France), celle du « travailleur précaire assisté ». De manière générale, ces transferts sociaux sont non seulement destinés à compléter les revenus des travailleurs pauvres dans un objectif de redistribution des ressources, mais sont également censés renforcer l’intérêt financier qu’il y a à travailler (incitation au maintien et à la reprise d’un emploi) conformément aux objectifs des politiques d’activation mises en œuvre dans la majorité des pays occidentaux. De plus, le cumul de revenus instaure une forme de double dépendance à l’égard d’un patron et de l’État et contribue en second lieu à augmenter la charge de travail des individus qui doivent fournir la preuve des efforts entrepris pour regagner le plus rapidement possible le marché du travail et retrouver leur indépendance économique. Les attentes qui pèsent sur les individus, de même que les contrôles auxquels ils sont soumisvarient passablement selon leur situation d’emploi, mais aussi selon les dispositifs de soutien étatique auxquels ils font recours : les contraintes horaires et administratives, activités de recherche d’emploi, participation à des programmes d’insertion, etc. Dans un contexte d’activation de la protection sociale qui défend fortement la centralité du travail salarié, comme c’est le cas en Suisse, le fait de dépendre d’un revenu de transfert, renforcer les rapports de subordination et les effets de normalisation (Kuehni, 2009 ; Kuehni et al., 2015).

Encart méthodologique :

Basée sur des entretiens semi-directifs avec douze familles de travailleurs et travailleuses pauvres avec enfants dans le canton de Vaud, notre recherche visait un double objectif : recueillir du matériel empirique sur le vécu d’une situation de pauvreté et interroger les arbitrages opérés entre travail rémunéré et assistance publique. Notre enquête portait exclusivement sur les familles dépendantes de revenus de transferts dans lesquelles au moins un adulte exerçait une activité professionnelle rémunérée durant la moitié de l’année précédant notre rencontre. Au total, nous avons mené 18 entretiens d’une durée d’une heure à deux heures trente, et dans la mesure du possible, nous avons interrogé les conjoints séparément. Notre échantillon est constitué de neufs couples et de trois familles monoparentales, soit vingt-et-un adultes : neuf hommes et douze femmes (et 26 enfants). Ces personnes ont les statuts d’emploi suivants : douze sont en contrat à durée indéterminée, huit à temps partiel (dont la moitié à moins de 50%) et quatre à plein temps ; cinq occupent des emplois dits atypiques (intérim, contrat à durée déterminée, travail sur appel, stage), les autres sont demandeurs d’emploi ou au foyer. L’intensité du travail rémunéré est faible dans les ménages interviewés : quatre personnes travaillent à plein temps et seuls trois ménages sont biactifs. Sur les douze ménages, six ont recours à l’aide sociale du canton (revenu d’insertion) et quatre ont recours aux prestations complémentaires familles, les autres ont d’autres types de soutien, aides au logement, bourses d’étude, subsides d’assurance maladie. 

Expériences de la pauvreté laborieuse et rapports à l’assistance 

L’analyse du matériau empirique que nous livrons infra s’est avant tout basée sur les manières spécifiques d’articuler trois formes de travail différentes : le travail rémunéré, le travail domestique et le travail réalisé en contrepartie des revenus de transferts. Très schématiquement, nous avons tenu compte du travail rémunéré : modalités contractuelles, taux d’occupation, horaires, conditions de travail, niveau de salaire, satisfaction au travail, etc. ; du travail domestique : charge et division du travail (configurations familiales, âge et état de santé des enfants, etc.), système de garde, ressources à disposition, etc. ; du travail exigé en contrepartie des revenus de transfert : selon le type de dispositif étatique (aide sociale, prestations complémentaires famille, autres), charge de travail administratif, de recherche d’emploi, de travail de réinsertion et de présentation de soi, etc. L’analyse des récits nous a permis de mettre en exergue quatre manières radicalement différentes de vivre une situation de double dépendance à l’égard d’un employeur et à l’égard de l’État, que nous appelons les expériences de la pauvreté laborieuse. Nous inspirant des travaux de Dubet (1994), nous définissons l’expérience comme une construction sociale qui dépend d’une triple dimension. Les cadres de l’expérience tout d’abord, qui sont autant de données objectives pertinentes dans la situation : dispositifs de protection sociale, configurations familiales, modalités d’emploi, divisions du travail à l’intérieur du couple, etc. Les ressources à disposition : capitaux scolaires, sociaux, économiques, symboliques. Enfin, comme une action finalisée, soit le sens qu’elle prend pour l’individu (cette dernière dimension se réfère davantage à l’expérience vécue). Dans ce sens, les expériences de la pauvreté laborieuse des membres d’un couple sont souvent radicalement différentes, y compris lorsqu’ils ont des parcours professionnels similaires. Les modalités de la division du travail à l’intérieur de la sphère privée et la prise en charge du travail administratif auprès de l’assistance publique par exemple changent radicalement les manières de décrire, de penser ou de vivre une situation de pauvreté laborieuse.   

L’expérience stigmatisante : limiter les contacts avec l’assistance

Ce premier type d’expérience est rapportée par des individus qui ont un taux d’occupation élevé, mais des revenus insuffisants pour faire « tourner le ménage » pour diverses raisons : faible salaire, charges familiales élevées, pensions alimentaires suite à un divorce, etc. Rapportée exclusivement par des hommes dans notre enquête, c’est l’expérience de la pauvreté laborieuse la plus documentée dans les recherches (Dubet, 2006 ; Simon et al., 2007). Les interviewés ont l’impression que ce qu’ils donnent, en temps, en compétences, en investissement au travail ne leur est jamais rendu à sa juste valeur et nourrissent dès lors un sentiment d’exploitation. Robert , remarié avec une femme qui garde un enfant de manière occasionnelle à domicile, a trois enfants à charge dont deux en situation de handicap.

- « Ce n’est pas le fait de travailler qui me dérange, mais c’est le fait de travailler pour rien. Je n’arrive même pas à faire vivre ma famille en travaillant. C’est ça qui m’énerve le plus […]. Je dirais c’est frustrant. Parce qu’à la rigueur qu’on soit pauvre et qu’on travaille pas, ben voilà c’est normal, mais qu’on travaille et qu’on soit pauvre c’est pas normal… ». Robert, 50 ans, école obligatoire, en couple biactif, 3 enfants, CDI à 100% depuis 8 ans dans une compagnie privée de chemin de fer.

La famille a recours à l’aide sociale depuis de nombreuses années et Robert éprouve le fameux « stigmate de l’assistance ». Le fait de bénéficier de l’aide sociale est en quelque sorte la « marque […] de sa défaillance sociale au regard du stéréotype auquel il adhère : le stéréotype du travailleur qui doit s’en sortir par lui-même » (Messu, 2009, p. 247). Son attachement à la valeur travail est donc ambivalent : l’emploi est à la fois ressource et source de tensions identitaires. Le fait de bénéficier de l’assistance est vécu sur un registre totalement antagonique avec le fait d’être salarié. Si Robert fait usage de la ressource financière, en revanche il délègue à sa femme tous les contacts avec l’aide sociale et le travail administratif qui y a trait. Cette division du travail à l’intérieur du couple est plusieurs fois justifiée par son emploi à plein temps, sa dignité ou encore l’impossibilité de rester calme face aux agents de l’assistance.

- « Des fois je me dis « ben tiens, j’arrête de travailler, je me mets au social… » [Mais je l’ai pas fait], car j’ai quand même ma fierté et puis le travail, ça m’aide aussi à me changer les idées. [...] Parce que moi, c’est vrai que franchement, si je devais faire… tout ce qu’elle fait [sa femme], moi il y aurait longtemps que j’aurais déjà pris un fusil d’assaut et puis j’aurais flingué tout le monde, enfin, façon de parler... » Robert.

 Bien que les relations entre Robert et l’assistance soient quasiment inexistantes, puisque déléguées à sa compagne tout comme l’essentiel du travail domestique, Robert se sent « traité comme un chien », mais surtout « coincé » dans cette situation de double dépendance. Porteur de dignité, l’emploi ne compense pas le manque à gagner financier et décuple l’animosité vis-à-vis des agents de l’aide sociale décrits comme des « gratte-papier » qui ne reconnaissent pas ses difficultés. 

L’expérience pacifiée : (re)trouver un équilibre et une qualité de vie

 Rapportée tant par des hommes que par des femmes occupant des emplois stables à temps partiel, l’expérience pacifiée renvoie à une forme d’équilibre retrouvé dans des trajectoires de vie marquées par des ruptures (divorces ou pertes d’emploi). Majoritairement dépendantes des prestations complémentaires pour les familles, ces personnes décrivent leur situation comme un « arrangement satisfaisant » car le recours aux transferts sociaux permet de préserver une certaine qualité de vie, soit du temps pour l’éducation et le soin des enfants. Ce support financier agit donc très clairement comme un facteur de régulation de la charge de travail car il permet de ne pas se soumettre aux exigences d’un emploi à plein temps. Laure, mère divorcée, seule avec deux enfants à charge, a eu recours à l’aide sociale suite à son divorce, il y a 1 an et demi. Après une année sans emploi et six mois en intérimaire comme secrétaire, elle vient de signer la prolongation de son contrat à durée indéterminée à soixante pourcent. En attente d’une réponse des prestations complémentaires, elle affirme ne pas vouloir augmenter son taux d’occupation.

- « Je veux dire j’ai fait aussi des enfants pour pouvoir profiter aussi, donc… Donc je me verrais mal travailler à 100%... [ Le cumul de l’activité salariée et du revenu d’aide sociale], je pense que c’est le juste équilibre qui me convient aussi à moi, pour justement avoir quand même encore une activité, et puis des rapports avec des adultes entre guillemets, et puis quand même profiter de mes filles avant qu’elles grandissent trop vite ». Laure, 33 ans, CFC d’école de commerce, divorcée, 2 enfants, CDI de secrétaire à 60% depuis une semaine.

Pour ces personnes, généralement suisses, détentrices d’une formation et d’un emploi stable avec des horaires fixes dans lequel ils et elles disent se plaire, le temps partiel se concilie facilement avec la prise en charge des enfants. Dans leur discours, le bien-être des enfants et les sentiments de responsabilité vis-à-vis d’eux ressort très fréquemment et justifie le fait qu’ils ne sentent pas « coupables » ou « honteuses » de bénéficier d’une aide publique. Ce discours de la justification d’une situation de dépendance par le rôle parental n’est d’ailleurs pas remis en question par l’entourage ou par les représentant-e-s des pouvoirs publiques. Cette expérience est donc marquée par une relative « tranquillité » : bénéficiaires des prestations complémentaires familles, ces personnes ne sont pas la cible d’injonctions à poursuivre des recherches d’emploi ou à augmenter leur taux d’occupation et maîtrisent le travail administratif, peu conséquent, inhérent au complément de revenu. Investies tant sur le marché du travail que dans l’éducation de leurs enfants, elles bénéficient par ailleurs de reconnaissance et de soutien dans leur travail parental : une place dans une structure de garde prise en charge par les pouvoirs publics notamment. Pour Jonathan, père de deux enfants, la situation est d’autant mieux vécue que son expérience du couple biactif à plein temps fait office de repoussoir :

- « [Deux plein-temps] c’est clair que ça crée des tensions, et puis on n’avait pas le temps pour le gosse, qui ne l’a pas vécu très bien,… Je ne referai pas, ça c’est sûr. […] je savais très bien que financièrement ça allait être dur, mais je me suis dit : on ne vit pas pour l’argent ». Jonathan, 31 ans, CFC d’école de commerce, marié avec une femme en stage à 80%, deux enfants, CDI d’aide comptable à 80% depuis 2 ans.

Pour ces personnes, la situation est d’autant mieux vécue qu’elles s’y projettent facilement à court terme, mais jamais à long terme, imaginant reprendre une formation ou augmenter leur taux d’occupation une fois que les enfants auront grandi. Le fait de disposer de capitaux scolaires et de bons réseaux sociaux joue donc très clairement en faveur d’une rationalisation de la situation, ce qui correspond clairement aux attentes des dispositifs de protection sociale.

L’expérience conflictuelle : la confrontation aux politiques d’activation de la protection sociale

Le troisième type d’expérience concerne des personnes occupées à temps partiel court (moins de 50%, parfois cumulés) ou sans emploi au moment de l’entretien qui bénéficient de l’aide sociale. Elle est caractérisée par des conflits avec les agents des pouvoirs publics car ces personnes subissent de fortes pressions à l’augmentation de leur taux d’occupation ou à la reprise d’un emploi. Le travail exigé en contrepartie des revenus de transfert est non seulement conséquent (recherche d’emploi, participation à des programmes d’insertion), mais aussi source de tension, d’incompréhension et de sentiments de dévalorisation car les personnes dans ce cas de figure refusent de « prendre n’importe quel job » et de se plier aux différentes injonctions des conseillers en placement. Les tensions sont principalement de deux ordres. Elles se nouent tout d’abord autour de la « qualité » de l’emploi et/ou du travail : certaines personnes refusent par exemple de travailler pour un salaire inférieur à leur précédent emploi (légalement un emploi qui assure une rémunération à la hauteur de 70% du gain assuré est jugé convenable) ou de réaliser des activités qu’elles jugent peu gratifiantes ou dévalorisantes. Certaines tensions naissent également de la problématique de la « conciliation travail-famille », particulièrement pour les femmes qui assurent aujourd’hui encore la majeure partie de la charge de travail domestique et de soins aux enfants. Certaines femmes qui relatent ce type d’expérience ont par exemple des enfants en bas âge et/ou souffrant de handicap, qu’elles décrivent comme incompatible avec un emploi à plein temps. Souvent considérées comme « employables » en raison de leur parcours professionnel antérieur, ces femmes rencontrent mensuellement un conseiller en placement des Offices régionaux de placement (ORP, qui sont des dispositifs de l’assurance chômage) qu’elles considèrent incompétents, contrôlants et intrusifs.

-  L’aide sociale m’a envoyée à l’ORP [Office régional de placement], donc [...] voilà ce qu’il faut faire, ce qu’il ne faut pas faire, il faut respecter les dates, pas mal de choses… des fois ils sont… en fait, déjà il y a un problème de communication entre tous ces gens. Je vous assure, on reçoit chaque fois, oui pénalité ou avertissement [..]. Et l’ORP, je dois respecter le rendez-vous chaque fois, je dois y aller et je n’ai pas de nounou [...] Après… [le conseiller] m’a dit : « pourquoi vous n’avez pas enregistré [votre fille] dans les crèches », [et] je lui ai dit : « excusez-moi, je ne savais pas que mon mari va tomber dans le social ! » Maria, 40 ans, sans formation, mariée en couple avec un homme en CDI à temps partiel, 1 enfant, sans emploi.

Les femmes dans ce cas de figure nourrissent une forme d’ambivalence entre leur identité de travailleuse et leur identité de mère (Descarries et Corbeil, 1997) en quelque sorte durcie par les dispositifs auxquels elles recourent. Le travail parental peut difficilement être délégué faute de réseau social, par ailleurs il n’est pas valorisé par les conseillers en placement qui ont même tendance à le délégitimer, puisqu’il n’est légalement par reconnu comme du travail. Les rencontres sont souvent source de conflits car elles résistent ouvertement aux injonctions à entrer en mesures d’insertion professionnelle et de placer leurs enfants dans des structures de garde pour « n’importe quel job » ! Rappelant à différents égards les « grandes gueules » décrites par Dubet (2006, p. 430), qui manifestent leur mécontentement et développent des stratégies de résistance pour faire face aux injustices, ces femmes subissent parfois des sanctions, soit la baisse de leur revenu d’assistance pour un temps déterminé. Au vu du manque de ressources économiques, cette baisse de revenu augmente les privations et les sentiments de frustrations.

Les personnes qui vivent ce type d’expérience souhaitent retrouver un emploi, cependant les opportunités de travail rémunéré sont faibles et peu attractives, alors même que la pression à regagner le marché du travail est particulièrement forte. La situation de dépendance à l’égard de l’assistance est donc source de multiples insatisfactions : les attentes en termes de contreparties du revenu de transfert sont décrites comme très lourdes et les sanctions, en cas de non-respect des prescriptions ou de refus de travail convenable, contribuent à renforcer le contrôle, diminuer le niveau de vie et nourrir le sentiment d’injustice.

L’expérience aliénante : l’impossible articulation

 Caractérisée par de multiples tensions dans l’articulation entre le travail rémunéré, le travail domestique et le travail réalisé en échange des revenus de transfert, l’expérience aliénante de la pauvreté laborieuse renvoie à une perte d’emprise des personnes sur la construction de leur quotidien et de leur subjectivité6 . Rapportée par des femmes migrantes fortement dépendantes du revenu d’aide sociale, qui constitue l’essentiel de leurs ressources financières, cette expérience est marquée par la multiplication des rapports de subordination, des injonctions contradictoires et par l’impossibilité d’articuler les trois formes de travail avec les ressources à disposition. Assumant souvent seules l’éducation de leurs enfants, ces femmes ont des trajectoires de vie marquées par des événements violents : périodes de clandestinité, séquestrations chez leurs employeurs, viols ou violences domestiques. Souvent peu formées, insérées dans des secteurs d’activité très féminisés (nettoyage, soin à domicile, employée domestique), elles ont un champ des possibles très restreint sur le marché du travail et cumulent la plupart du temps précarité de l’emploi et précarité du travail (Bouffartigue, 2012). Elles occupent des emplois tout en bas de la hiérarchie sociale des métiers, mal rémunérés et sans perspective professionnelle, avec des conditions de travail impossibles à articuler avec une vie familiale. Plusieurs d’entre elles se trouvent pas exemple écartelées entre la nécessité d’accepter les heures proposées par leur employeur pour garder leur emploi et l’impossibilité de trouver une solution de garde adaptée pour leur enfant.

Ballotées d’emplois précaires en emplois précaires, de problèmes familiaux en problèmes familiaux, de difficultés de gardes en difficultés de garde, ces femmes ont une faible maîtrise sur leur avenir et l’impression d’être sans cesse confrontées à de nouveaux problèmes. L’épuisement physique et psychique décrit dans ces situations fait écho au sentiment d’un éternel recommencement, comme si chaque résolution dans un domaine particulier - travail rémunéré, charge des enfants ou assistance publique - induisait de nouvelles difficultés dans un autre domaine, remettant systématiquement en cause un fragile équilibre. L’augmentation de leur revenu d’emploi peut par exemple leur faire perdre des droits assistanciels et ces femmes sont souvent confrontées à la problématique des « effets de seuil ». Bien que très attachées à leur emploi, qui leur permet de se sentir valorisées et d’échapper à la sphère privée, elles ne peuvent constamment être disponibles sur appel et dans des temporalités longues, sans souffrir du manque de leur enfant.

- Les gens qui sont en couple [...] peuvent travailler, mais moi le problème c’est elle [sa fille]. Je ne peux pas la laisser seule partout et puis aller travailler. En 2010 c’est pour ça, j’ai arrêté. J’ai commencé à travailler à Morges, et j’ai arrêté, ça a été difficile, je ne la vois presque pas, c’est que la garderie et puis la maman de jour que je paie 600frs de plus de ma poche, il n’y a personne qui paie ça ! [À cette époque] je n’avais même pas 500frs nets à la fin du mois [...] et puis surtout [elle] me manque, je ne la voyais pas. Serena, 27 ans, sans formation, divorcée, 1 enfant, en emploi à durée déterminée (horaires variables).

Non seulement ces femmes n’ont aucune maîtrise sur leur activité rémunérée7 , mais elles sont aussi fortement enjointes à se conformer aux exigences de l’assistance au vu de leur situation de dépendance. Contrairement aux femmes qui vivent l’expérience conflictuelle, elles décrivent cependant les assistants sociaux de manière très positive comme un « soutien nécessaire » (dont elles ne pourraient se passer) et cherchent à répondre du mieux qu’elles peuvent à leurs attentes. Elles se conforment tant aux injonctions à retrouver leur autonomie financière, qu’aux injonctions sur leur rôle maternel en suivant des mesures de soutien parental par exemple. Dans ce type d’expérience, l’assistance opère donc comme un puissant prescripteur de normes. Cependant, comme le relève Lallement (2012, p. 29) dans des situations de forte aliénation, « il demeure toujours des espaces d’identification et des marges d’action » et ces femmes, prises dans de multiples rapports de subordination et injonctions contradictoires décrivent une lutte quotidienne pour faire valoir leur dignité.

Conclusion

L’intérêt de considérer l’articulation du travail rémunéré, domestique et parental et le travail exigé en contrepartie des revenus de transferts offre des pistes analytiques stimulantes pour questionner la pauvreté laborieuse. Dans le contexte contemporain de transformations du marché du travail et des dispositifs de protection sociale, les expériences de la pauvreté laborieuse sont fortement différenciées selon les modalités d’emploi, les configurations familiales, mais aussi selon les dispositifs de soutien financier auxquels ont accès les individus. Sans véritable surprise, les personnes qui ont accès aux prestations familles décrivent un quotidien moins lourd en démarches administratives et une plus grande maîtrise de leur situation ; c’est l’avantage de combiner une situation d’emploi fixe à ce type de dispositif. À l’opposé, les emplois précaires avec de fortes fluctuations de revenus sont totalement incompatibles avec les prestations complémentaires et les familles sont d’ailleurs plus souvent à l’aide sociale pour assurer leur subsistance économique. De manière quelque peu schématique, nous pourrions dire que les personnes les moins bien loties en termes de conditions d’emploi et de travail sont également celles qui sont engagées dans les dispositifs les plus exigeants en terme de contrepartie : elles cumulent les rendez-vous, doivent fournir des efforts conséquents pour améliorer leur situation d’emploi et sont incitées à se mettre en activité pour répondre aux exigences du système de protection sociale. Notre recherche permet également de montrer que le travail domestique et parental est un facteur de tension, notamment lorsqu’il est invisibilisé et délégitimé par les agents du système de protection sociale, mais aussi parce qu’il est totalement incompatible avec les emplois très féminisés du secteur des services. Nous avons été frappés par l’épuisement qui touche une partie des personnes, notamment par la situation des femmes seules avec enfant, qui ont l’impression de « se battre contre des moulins à vent ». De manière générale, notre enquête pose la question cruciale des inégalités et celle de la reproduction des rapports de dominations. Au vu du fonctionnement actuel du système de protection sociale helvétique, basé avant tout sur l’exercice du travail rémunéré, il y a de fortes chances que les personnes que nous avons rencontrées restent dépendantes de l’État de nombreuses années, y compris pour assurer leurs vieux jours. Les implications du cumul de revenus se posent donc également à l’échelle des parcours de vie.

  

Bibliographietop


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Notestop


1.Enquête financée par la HES-SO intitulée « Expériences de la pauvreté laborieuse et assistance publique : étude de cas dans le canton de Vaud ».

2.Depuis 2007, l’OFS réalise une enquête pour étudier la pauvreté et l’exclusion sociale au moyen d’indicateurs comparables au niveau européen (Statistics on Income and Living Conditions). Cette enquête permet d’établir un seuil relatif de pauvreté fixé par convention au niveau de l’Union européenne à 60 % de la médiane du revenu disponible équivalent soit à 2 500 francs suisses par mois pour une personne seule et 5 250 francs pour deux adultes et deux enfants (OFS, 2014).

3.La construction statistique officielle des travailleurs et travailleuses pauvres ne tient donc pas compte des personnes ayant une insertion inférieure à cette période de référence sur le marché du travail, ce qui contribue à rendre invisible la pauvreté des travailleurs temporairement occupés ou au chômage, alors même que ce sont deux facteurs importants de paupérisation.

4. [http://www.bfs.admin.ch/bfs/portal/fr/index/themen/13/03/03/dos/04.Document.130145.xls].

5.Ces prestations sont actuellement à l’œuvre dans quatre cantons sur vingt-six.

6. Discutant le concept d’aliénation à la lumière du monde du travail contemporain, Lallement (2012) revient sur ses trois dimensions : l’aliénation par rapport à autrui qui se traduit par des rapports de subordination ; l’aliénation par rapport à soi, soit un enrôlement des subjectivités au service de l’activité ; et l’aliénation par rapport à l’objet, qui se traduit par une perte de maîtrise des objectifs de l’activité.

<7.Discutant le concept d’aliénation à la lumière du monde du travail contemporain, Lallement (2012) revient sur ses trois dimensions : l’aliénation par rapport à autrui qui se traduit par des rapports de subordination ; l’aliénation par rapport à soi, soit un enrôlement des subjectivités au service de l’activité ; et l’aliénation par rapport à l’objet, qui se traduit par une perte de maîtrise des objectifs de l’activité.

 

Pour citer cet articletop


Référence électronique

Morgane Kuehni, Paul-Frantz Cousin, Lorraine Odier, "Les rapports à l'assistance des travailleurs et travailleuses pauvres", Sciences et actions sociales [en ligne], N°8 | année 2017, mis en ligne le date 15 novembre 2017, consulté le 18 décembre 2017, URL : http://www.sas-revue.org/n-conception/49-n-8/dossiers-n-8/actes-n8/124-les-rapports-a-l-assistance-des-travailleurs-et-travailleuses-pauvres

 

Auteur


topMorgane Kuehni
Haute École de travail social et de la santé, HETS&Sa, HES-SO, Lausanne, Suisse
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Paul-Frantz Cousin
Chargé de projet participation et appropriation citoyenne, Service Ville Durable, Genève, Suisse
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Lorraine Odier
Collaboratrice scientifique, Commission indépendante d'experts (CIE) Internements administratifs, Lausanne, Suisse
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Droits d'auteur


© Sciences et actions sociales
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N°8 | Année 2017 : "Régulations et espace public"

Acte

Être un républicain conséquent

Robert Castel et la question de la citoyenneté

Albert Ogien

Résumé | Index | Plan | Texte | Bibliographie | Notes | Citation | Auteur


Résumés top


Français

Sur la base de l'analyse des faits des émeutes urbaines de l'automne 2005, Robert Castel a développé sa thèse de la discrimination négative publiée dans un ouvrage en 2007. Ce constat, évident à ses yeux, a déclenché des violentes critiques de la part de certains de ses pairs, dues en partie à une difficulté de méthode, comment nommer les phénomènes observés en banlieue, mais liées également à des désaccords de nature plus conceptuelle concernant la notion d'égalité. Albert Ogien revient sur les différentes causes explicatives du « problème social total » des banlieues et débat autour des questions d'intégration, ethnicité et d'exercice de la démocratie

English

Based on the analysis of the facts related to the autumn 2005 urban riots, Robert Castel developed his thesis of negative discrimination in a book in 2007. This observation, obvious to him, generated violent criticism from some if his peers, linked partly to a method difficulty, how to name the phenomena observed in the suburbs, but also linked to disagreements of a more conceptual nature regarding the notion of equality. Albert Ogien reconsiders the various explanatory causes of the "general social problem" in the suburbs and the debate concerning the questions of integration, ethnicity and exercise of democracy.

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Mots-clés : citoyenneté, émeute urbaine, quartier, discrimination négative, État social, modèle républicain, politique publique

Key words : citizenship, urban riot, district, negative discrimination, welfare state, Republican model, public policy

Plantop


Les “quartiers” comme problème social total

Situation post-coloniale ou situation minoritaire

Conclusion

 

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Le 27 octobre 2005, à la suite du décès de deux jeunes garçons qui s’étaient réfugiés dans un transformateur électrique pour échapper à un contrôle de police, la ville de Clichy-sous-Bois connaît des affrontements entre la population et les forces de l’ordre. Les troubles vont immédiatement gagner de nombreux quartiers de relégation en France, avant de prendre, le 1er novembre, la tournure d’émeutes urbaines. Le 8 novembre, alors que les troubles ne cessent pas, le gouvernement français décide de décréter l’état d’urgence – ce qui n’était plus arrivé depuis la Guerre d’Algérie. L’embrasement des “quartiers”, qui a été très inégal sur l’ensemble du territoire (Kokoreff et Lapeyronnie, 2013), durera jusqu’au 17 novembre, en faisant trois morts.

Un rapport officiel de la police explique, à sa manière, ce qui s’est passé durant ces journées : « La France a connu une forme d’insurrection non organisée avec l’émergence dans le temps et l’espace d’une révolte populaire des cités, sans leader et sans proposition de programme […] aucune manipulation n’a été décelée permettant d’accréditer la thèse d’un soulèvement généralisé et organisé […] les jeunes des cités étaient habités d’un fort sentiment identitaire ne reposant pas uniquement sur leur origine ethnique ou géographique, mais sur leur condition sociale d’exclus de la société française […] se sentent pénalisés par leur pauvreté, la couleur de leur peau et leurs noms. Ceux qui ont saccagé les cités avaient en commun l’absence de perspectives et d’investissement par le travail dans la société française. »1

Un des problèmes que ces émeutes ont posé aux chercheurs comme à la police est l’appellation sous laquelle il fallait les ranger : révolte, trouble, agitation de “rioteux”, mouvement social, jacquerie, pillage, manipulation par des milieux criminels, etc. ? (Ocqueteau, 2007 ; Cicchelli et al., 2007). Devant la multitude des causes invoquées, les commentaires se sont vite focalisés sur le double grief qui revient constamment pour rendre compte du malaise des “jeunes de banlieues” : le harcèlement policier et l’ordinaire de la discrimination dans tous les aspects de la vie quotidienne (Jobard, 2006). Ce double constat est une description largement admise, par les médias, les politiques et les chercheurs, de la situation “objective” dans laquelle vit une partie de la population et qui provoque, épisodiquement, sa colère.  

Une des questions que pose régulièrement l’émeute est la suivante : ces actes de rage, de destruction et de pillage sont-ils politiques ? En règle générale, ces événements sont plutôt considérés comme une éruption de violence pure, au sens où ils se résument à la destruction de lieux tenus pour symboliser le pouvoir (Merklen, 2008), qui éclatent de façon inattendue et pourtant prévisible mais qu’aucune revendication politique précise ne vient publiquement justifier. Pour Mauger, ces émeutes sont donc “proto-politiques” (Mauger, 2006 ; Vidal, 2008) ; pour Kokoreff et Lapeyronnie, au contraire, elles sont un fait politique de plein droit, dans la mesure où elles expriment les doléances de citoyens qui contestent les conditions d’existence qui leur sont faites. Telle est la conception que Robert Castel a défendue, en 2007, dans La discrimination négative. C’est sur cette conception que je voudrais revenir.

Castel n’était pas – et il en avait bien conscience – un spécialiste de la question des banlieues, ainsi, il redoutait d’être pris pour un imposteur en en traitant. Mais la gravité de la situation née des émeutes de 2005, telle qu’elle était ressentie par l’opinion publique, l’a conduit à le faire. Son analyse s’est alors construite sur les faits bien établis par les sociologies de l’éducation, de la culture, du travail, de la ville et de l’immigration (Sayad, 1999 ; Laacher, 2005, 2012) : la relégation (géographique), la ségrégation (concentration dans certains quartiers), l’inégalité (des revenus et des chances), la disqualification (scolaire et sociale), l’incivisme (dépradations, refus de l’autorité, distinctions vestimentaires, etc.), la rébellion (fraudes, révoltes violentes, formes d’expression, etc.), la délinquance (bandes, trafics, drogue, règlements de comptes, etc.), institution d’un ordre normatif particulier (machisme, loi de la rue, auto-destruction, code d’honneur, mort comme sanction normale, domination des femmes2 ), à quoi s’ajoutent les catégorisations dévalorisantes (xénophobie et racisme, ordinaires ou officiels, islamophobie (Asal, 2014)), le traitement différencié (école, emploi), une répression disproportionnée (police, justice) et l’humiliation (mépris, essentialisation, etc.).

C’est sur la base de ces faits solidement établis que Castel a développé la thèse de la discrimination négative, à laquelle il a donné une définition précise : la situation d’un groupe de population à laquelle les droits civiques et sociaux normalement attachés à leur état civil sont déniés ou attribués de façon plus regardante qu’à leurs concitoyens (et avec, ponctuellement, une menace plus ou moins sérieuse de se les voir retirés en cas d’inconduite).

Ce constat, qui paraissait s’imposer à ses yeux, Castel a vite dû constater qu’il n’avait aucun caractère d’évidence. Et, à son grand étonnement, il a subi les violentes réactions de désapprobation venant de proches dont il pensait, naïvement, qu’ils partageraient son point de vue. Les critiques que Castel a essuyées ont tenu en partie à une difficulté de méthode, que j’ai déjà évoquée : comment nommer les phénomènes que l’on observe en banlieue et peut-on même les envisager sous une appellation unique ?Mais elles reposaient également sur un désaccord de nature plus conceptuelle au sujet de la notion d’égalité. Commençons par le problème de méthode.

Les “quartiers” comme problème social total

La question des banlieues – ou de celle dite des “quartiers” – est un « problème social total », au sens où s’y accumulent et s’y stratifient de façon un peu inextricable toutes les tendances qui traversent les sociétés contemporaines développées. Ce qui pose un rude problème de méthode : peut-on établir un ordre de causalité entre tous les phénomènes qui s’emmêlent pour constituer ce problème social total ? C’est que des causes, on en découvre beaucoup pour expliquer ce qu’il se passe dans les banlieues.

La première explication consiste à réduire le problème à une forme de l’exploitation capitaliste propre à l’état de la lutte de classes. Ce qui revient généralement à exclure le facteur ethnique de l’analyse, au prétexte que le faire reviendrait à accepter les catégories “aliénantes” que veulent imposer les pouvoirs pour masquer la manière dont ils exercent une domination visant à reproduire une main-d’œuvre corvéable à merci et à bas coût.

Une explication de deuxième type lie ce qu’il se passe dans les quartiers à la situation post-coloniale :tout serait le produit du fait que l’on maintient les populations issues des anciennes colonies dans une condition subalterne en raison d’un “primordialisme” national (Lorcerie, 2007) qui se traduit, au quotidien, par des modalités de régulation ethnoraciale des rapports sociaux fondées sur une catégorisation qui sépare autochtones et indigènes ou, de façon plus élaborée, divise ceux-ci en groupes originaires de colonies différentes (Lagrange, 2010). En ce sens, l’ethnicisation serait une opération politique.

Une explication de troisième type veut que le problème des banlieues ne soit qu’une affaire de délinquance organisée. Une petite minorité de jeunes (la « racaille » ou les « caïds ») perturbe la paix civile et place les populations des quartiers sous la coupe réglée de groupes mafieux qui exercent, par la force et la terreur, leur pouvoir sur un territoire qu’ils tiennent pour le leur. Nettoyés de cette minorité, ces territoires reconquis à la République retrouveraient la paix et les voies de l’intégration réussie.

Une explication du quatrième type soutient que la banlieue est le terrain sur lequel se mène le combat pour l’islamisation de l’Occident. On se focalise alors sur des groupes religieux qui entendent imposer une loi et des comportements dont ils décident qu’ils ont le droit légitime de les régenter. L’éradication de ce danger, qui se double aujourd’hui de la menace terroriste, réclame une attention ciblée de la police et des services de renseignements pour pénétrer les réseaux qui s’y organisent afin de les infiltrer, de les contenir ou de les détruire. Résoudre le problème des banlieues réclame en ce cas le déploiement militaire d’une fermeté républicaine absolument intolérante aux intolérants.

Pour rajouter à la confusion, on pourrait évoquer une explication du cinquième type : le problème des quartiers serait une conséquence de la mondialisation et de la dualisation des sociétés qu’elle engendre. Il existe encore une explication du sixième type : lesphénomènes discriminatoires qui caractérisent la banlieue sont un effet de la fin du creuset républicain qui a toujours fonctionné dans des périodes marquées par la guerre, qui permettait de justifier l’entrée dans la nationalité par le prix du sang pour défendre la patrie. La fin des conflits en Europe ‒ et son corollaire, la disparition de la conscription – la dévoilerait subitement. Il faudrait dorénavant découvrir un critère de nationalité par temps de paix, ce qui est une tâche peu commode : on réclame l’adhésion à une identité réduite à un drapeau, un hymne, une langue, une culture mythologique, toutes choses qui n’ont plus qu’une valeur mythologique à l’heure de la globalisation. Ou le retour de la conscription !

On peut cependant se demander, sans en faire une explication du septième type pour autant, si bon nombre de questions se poseraient aujourd’hui si on avait accordé le droit de vote aux étrangers résidents en 1981 ou si on avait résorbé la crise du logement des années 1970 autrement qu’en construisant des zones d’habitation dont on pouvait prévoir qu’elles deviendraient des ghettos – mais bien sûr on croyait à l’époque que les immigrés allaient rentrer chez eux, et les loger de façon définitive n’a certainement pas été pensé alors comme une nécessité.

Revenons-en maintenant au problème de méthode : une de ces six ou sept explications peut-elle prévaloir seule ? Castel n’a pas tranché sur ce point. Il a choisi un principe de hiérarchisation (pas une explication), en privilégiant une dimension du problème des banlieues qu’il a posée comme primordiale – et sans jamais réduire l’ensemble de ce problème à cet aspect des choses. Cette dimension prioritaire, est celle qui renvoie aux ratés de l’actualisation du modèle républicain ; ou, en un mot, le déni de citoyenneté.

Une grosse partie des critiques qu’il a dû affronter – qui l’ont chagriné ou rendu furieux, ce qui était rare chez lui – ont tourné autour de ce choix. Le premier reproche qui lui a été adressé repose sur une idée simple : tout le charabia bien pensant au sujet de l’égalité des citoyens et de l’application pleine et entière du modèle républicain que Castel reprenait à son compte servait uniquement, à en croire ses critiques, à occulter la véritable nature du problème : les mécanismes de la domination capitaliste, de la domination coloniale ou de la domination symbolique (telle qu’elle est exercée par l’école, le travail social, la police, la justice et les autres dispositifs d’acculturation et de moralisation). Pour ces critiques, mettre exclusivement l’accent sur la citoyenneté, comme le faisait Castel, était rien moins que tenir un discours idéologique, identique à celui que tiennent ceux qui défendent des thèses culturalistes (ou racistes) sur le choc des civilisations, sur l’irréductibilité des mentalités sauvages à l’esprit démocratique ou sur l’inadaptation de certains groupes de population aux règles du monde moderne. Ce qui mit Castel hors de lui.

Le second reproche qui a été adressé à Castel est celui d’angélisme démocratique. Il a tout de suite été rangé dans le camp de ceux qui persistent, contre toute évidence, à croire fermement dans les forces émancipatrices de l’éducation et dans le mouvement inexorable de l’évolution de la société pour résoudre les questions liées à l’inégalité des conditions et aux différences de classe ou d’origine. Du point de vue du progrès social, qui était celui que défendait Castel, les pouvoirs publics doivent tenir le cap des principes démocratiques de liberté et d’égalité pour tous, indépendamment des vicissitudes qui rythment la dynamique de passage entre la situation d’étranger – qui est celle dans laquelle se retrouvent l’immigré et sa progéniture – et celle dans laquelle les pleins attributs de la citoyenneté lui sont acquis3 .

Cet angélisme démocratique n’était ni du goût des marxistes, ni de celui des républicains autoritaires que révoltent la résistance (active ou passive) que les populations vouées à l’assimilation opposent à l’obligation de l’acculturation. Pour ceux-là (qui s’expriment aujourd’hui à plus soif), cette résistance (qui est souvent qualifiée de « communautarisme ») doit être brisée en introduisant de nouveaux rituels de la citoyenneté, en réhabilitant l’éducation civique ou en réanimant de vieux réflexes moralisateurs, qui conduisent à introduire des cérémonies de réception dans la nationalité ou à imposer des examens en histoire de France et en maîtrise du français (ou aujourd’hui oblige à se proclamer publiquement « musulman modéré »).

La troisième opposition à la thèse de la discrimination négative de Castel – et au modèle égalitariste qui la sous-tend – est venue de contestataires du modèle républicain français qui le réduisent au jacobinisme centralisateur, à l’arasement des différences et à un insoutenable encadrement des libertés publiques soumises à la force d’une légitimité hégémonique. Pour ces défenseurs du modèle républicain autoritaire, il convient de rétablir la toute puissance de l’État, tenu pour le détenteur du monopole de la définition du bien commun et pour le garant d’une paix civile qui réclame le sacrifice de la diversité. Cette idée est à mille lieux de ce que Castel avait en tête. Pour lui, la grandeur du modèle républicain tient à ce qu’il fonde un régime de pratiques politiques qui confère au citoyen un socle imprescriptible de droits sociaux et politiques sur lequel une société pluraliste et un mouvement social solide peuvent se développer. Et c’est le fait que ce socle est trop parcimonieusement accordé à certains citoyens que Castel voulait mettre en évidence – ce qui ne faisait pas de lui un avocat du jacobinisme et un ennemi du pluralisme.

Un quatrième reproche adressé à Castel s’articule autour du caractère obsolète de l’État social (c’est-à-dire des politiques publiques visant à égaliser les conditions d’existence des citoyens). La critique prend deux allures. Pour les uns, augmenter la dépense publique n’est plus du tout d’actualité, au sens où elle ne correspond plus aux possibilités de l’économie et sont en décalage avec les transformations politiques qui imposent la paupérisation programmée de l’État au nom de la dette. Pour d’autres, il est grand temps de dénoncer les faux-semblants de la devise Liberté-Égalité-Fraternité en admettant que l’on a investi - englouti disent certains contempteurs des « politiques de la ville » - des sommes considérables dans l’amélioration des conditions de vie des populations de banlieue sans que cette dépense n’ait montré la moindre efficacité. C’est bien la preuve, pour ces idéologues, que ces gens sont inaccessibles à la civilisation, à jamais inéducables, ce dont atteste le fait que tout ce que cette frange étrangère à la bonne souche sait faire en remerciement des efforts consentis par la collectivité nationale est de détruire les chances qu’on leur offre d’accéder au bien-être et de brûler les équipements les plus sacrés (écoles, centres de loisirs, bibliothèques) mis à leur disposition pour assurer leur élévation sociale. Ce reproche n’est souvent que l’expression un peu irrépressible d’une peur sociale qui vire à la panique4 et se réduit souvent à un mot d’ordre : il faut éradiquer les pratiques de barbares dont la figure devenue exemplaire est celle des sauvageons, des dealers, des décrocheurs ou des désœuvrés – et aujourd’hui celle des femmes voilées et des djihadistes.

De ce point de vue, l’appel de Castel à l’accroissement massif du financement de politiques visant le rétablissement de l’égalité entre citoyens exprimerait une grande naïveté : il ignorerait le fait que ces populations font sécession et signifient ostensiblement qu’elles s’opposent à un mode de vie répondant aux canons de la démocratie, de la modernité ou aux lois de la République. Cette “réalité”, que Castel refuserait de voir par cécité militante, imposerait la mise en place de politiques restrictives et répressives de contrôle de l’immigration – en laissant parfois planer une confusion sur les personnes qui tombent sous cette qualification… ou qui pourraient y retomber (Lemière, 2008 ; Noiriel, 2007). Castel s’est bien sûr élevé contre cette dérive, en s’insurgeant contre ce retour de l’idée de classes dangereuses.

Vue de façon rétroactive, la salve de critiques que le livre de Robert a essuyé dès sa sortie met en lumière un phénomène passé un peu inaperçu à l’époque : il n’allait déjà vraiment plus de soi en 2007 de défendre l’universalité et l’inconditionnalité de l’égalité des droits du citoyen. Car c’est surtout cette défense sans concession de l’égalité qui a suscité les réponses courroucées à la thèse de Castel. On peut en profiter pour signaler que, aujourd’hui comme hier, l’analyse de la question des banlieues soulève trois questions, qui sont tout à la fois théoriques et pratiques :

1) quelle est la bonne distance critique qu’il s’agit d’adopter relativement aux descriptions ordinaires – intégration, assimilation, discrimination, communautarisme, racisme, islamophobie5  – qui donnent le problème des banlieues pour le genre de problème qu’il est ? ;

2) est-il possible de faire des questions d’ethnicité ou d’identité des éléments résiduels dans l’analyse du problème des banlieues (comment se déprendre de la surdétermination qu’exercent les formes courantes de la typification sociologique 6 ) ; et

3) est-il possible de séparer question sociale et exercice de la démocratie, ou comment distinguer le domaine de pertinence des données recueillies ? Autrement dit, peut-on séparer l’organisation des rapports sociaux ordinaires du fonctionnement des institutions de l’État ?

Passons maintenant à la seconde objection, dont j’ai dit qu’elle était de nature conceptuelle.

Situation post-coloniale ou situation minoritaire

Pour Castel, ce qui donne leur caractère objectivement politique aux émeutes est le déni de citoyenneté, c’est-à-dire l’inégalité de traitement en matière de droits et d’accès à l’emploi ; l’assignation indécente à un statut d’étranger ou d’immigré ; et la suspicion a priori sur la véracité des paroles et des proclamations des personnes de seconde zone.Ce déni renvoie à une forme d’exlusion : celle qui frappe les habitants de banlieue et qui « est le produit de mécanismes d’occultation, de dénégation et de discrimination qui relèvent d’un usage pervers du modèle républicain. Un universalisme proclamé mais aveugle aux différences a conduit en fait à stigmatiser les différences ethniques et les a enkystées dans leur particularité, suscitant en retour la rage et la révolte de ceux qui se sont sentis piégés parce qu’ils continuent d’être marqués par une appréciation dont on leur renvoie une image infamante. » (Castel, op. cit., p. 77) De ce point de vue, il n’endosse pas l’explication avancée par ceux qui rapportent ce phénomène à la situation post-coloniale dans laquelle ces populations seraient maintenues. Mais qu’est-ce que cette situation ?

L’anthropologie sociale britannique a introduit, dans les années 1930, la notion de situation coloniale pour qualifier la nature et la dynamique des rapports sociaux qui lient colons et colonisés dans les sociétés administrées par une métropole. Cette notion a été reprise par G. Balandier dès 1951 en France (Balandier, 1951 ; Copans, 2001) ; à laquelle a succédée la notion de “situationnéo-coloniale”, qui s’est appliquée aux ex-pays colonisés, sous domination économique mais avec autonomie politique (Rey, 1971). La notion de“situation post-coloniale” sert désormais à qualifier tout aussi bien l’état d’une métropole ayant perdu ses colonies et son basculement dans un monde dont le cadre de pensée hégémonique s’est évanoui que la forme de domination subie par les populations anciennement colonisées et installées dans l’ancienne métropole. C’est cet usage, qui est totalement différent de celui qu’en fait le monde académique anglo-saxon (Hill, 2007 ; Smouts, 2007), dont il est question lorsque des militants s’en emparent pour caractériser les pratiques discriminatoires dans la France d’aujourd’hui. On peut comprendre la force de cette étiquette pour la mobilisation politique ; mais éclaire-t-elle vraiment l’analyse ? En fait, elle écrase les problèmes et ne permet pas de saisir la discrimination que subissentles populations noires et arabes (les “minorités visibles”) en France sous toutes ses dimensions. Or, comme Castel le rappelle, ce que ces populations endurent n’est pas l’imposition pure et simple d’une inégalité statutaire reproduisant des rapports de domination ou d’exploitation fondée sur une différence essentielle et à jamais surmontable, mais bien l’exercice défaillant de la démocratie (Guénif-Souilamas, 2006). En ce cas, l’origine géographique, les différences patronymiques et l’apparence physique sont des facteurs seconds (qui donnent certes prise à des discours racistes et xénophobes - qui jouent un rôle réel dans la sphère politique - mais ne se traduisent pas en droit, sauf en un sens favorable aux personnes discriminées - interdiction de l’incitation à la haine, interdiction des discriminations, etc.). Bref, Castel signalait déjà qu’il serait sans doute préférable de considérer que ces populations sont victimes d’une assignation collective à une position d’infériorité.

Sans y référer expressément, il plaidait pour l’usage de la notion sociologique de “situation minoritaire”, qui permet de comprendre certains phénomènes comme, par exemple, le fait que deux logiques se croisent dans la revendication d’égalité : celle d’une bourgeoisie qui revendique l’accès aux places recherchées du haut de l’échelle du prestige social ; et celle des déshérités de banlieue, qui réclament le rétablissement des conditions de l’égalité de base. Ce que la situation minoritaire produit, c’est le fait de lier les uns aux autres dans une exigence identique : mettre un terme à la discrimination en raison de l’appartenance ethnique (Mazouz, 2007).C’est ainsi que Castel affirmait en rappellant que : « Ils sont des citoyens, ils sont inscrits dans le territoire français, et néanmoins ils subissent un traitement différentiel qui les disqualifie » (Castel, op. cit., p. 39). Et pour lui, il tombait sous le sens que le problème des conditions réelles de jouissance des droits sociaux et politiques par tous les citoyens était voué à se résorber de lui-même à condition que l’exercice régulier de la démocratie soit rétabli. Cette certitude repose bien sûr sur l’observation des étapes qui ont jalonné l’histoire de la revendication d’égalité des droits en France : émeutes de Vénissieux, marche des beurs, création de l’association Touche pas à mon pote, puis de SOS Racisme, création du CRAN, émeutes de 2005. Cette lutte a porté certains fruits : l’espace public s’est ouvert, un temps, aux thèmes de la “réussite” de l’intégration, de la représentation des “minorités visibles” ou “de la diversité” dans les médias, de la nomination à des fonctions officielles (préfet, directeur d’administration centrale, ministre). Et puis, avec les attentats du World Trade Center et la guerre au terrorisme, le thème de “l’échec du multiculturalisme” est devenu dominant dans le discours public, avant qu’il ne se développe en combat contre le “communautarisme”, accusé aujourd’hui de nourrir le retrait des “jeunes”, la sécession des quartiers et la radicalisation islamiste.

Conclusion

Il est temps de revenir à la thèse de la discrimination négative de Castel, ne serait-ce que pour la rapporter aux enjeux de la situation actuelle. Pour donner sa pleine résonance à son analyse, il me semble qu’il convient de l’apparenter à celle qu’a proposée Pettit, un philosophe australien, en décrivant la nature de ce qu’il nomme le Républicanisme – c’est-à-dire un modèle de gouvernement qui substitue la liberté comme non-domination à la liberté comme non-interférence (Pettit, 2004). Qu’est-ce que la liberté comme non-domination ?C’est une situation dans laquelle personne n’est exposé à l’action arbitraire d’autrui et du gouvernement. C’est donc l’idée d’une communauté d’individus autonomes, dans laquelle il ne viendrait à l’esprit de personne de remettre en cause ce qui fait, pour chaque citoyen, qu’il peut, comme l’écrit Pettit, « regarder autrui les yeux dans les yeux sans crainte ou déférence, de pouvoir marcher la tête haute, sachant n’être à la merci de personne. » ( Id., p. 305). Le modèle républicaniste plaide pour une traduction en actes des principes qui permettent le plein exercice des libertés collectives des individus - qui n’est pas celui des libertés individuelles du libéralisme.

Sagissant de la question des banlieues, adopter le modèle républicaniste permet de passer d’une problématique de l’ “intégration” envisagée sous la forme de l’assimilation, impliquant donc l’interférence des autorités, à une politique qui valorise la visée même de la démocratie : l’autonomie des individus. Une politique de ce type réclame une action délibérée des pouvoirs publics en vue de développer la vitalité de la société civile en lui donnant tous les moyens d’une vigilance constante et sourcilleuse des citoyens sur les décisions politiques qui sont prises par un gouvernement au nom du bien commun. Ce qui revient à dire, dans le cas qui nous occupe, la vigilance des habitants des quartiers de relégation.

L’analyse de Castel s’est inscrite, sans le savoir, dans la perspective de la non-domination à la fois parce qu’elle rapportait les émeutes des jeunes de banlieue au déficit de démocratie qu’ils subissent objectivement ; et concevait la discrimination comme un fait institutionnel, indépendant de toute différence ethnique. En réclamant le rétablissement de l’égalité entre citoyens, Castel ne visait pas à occulter les structures de la domination, pas plus qu’il n’en appellait à une opération vigoureuse d’acculturation et de répression des écarts à une morale républicaine sourcilleuse. Il entendait simplement mettre l’accent sur l’atteinte injustifiable à l’égalité de traitement entre citoyens. En le faisant, Castel s’est montré à nouveau pour ce qu’il a toujours été : un humaniste, plutôt qu’un révolutionnaire, un chercheur toujours attentif aux injustices qui sont faites aux êtres humains, toujours prompt à pointer le mépris et l’arrogance des puissants et à défendre le droit des pauvres, des dupés, des méprisés et des opprimés. Bref, un républicain conséquent, c’est-à-dire une personne qui tient l’égalité absolue entre tous les citoyens pour une règle qu’il convient de respecter de façon inconditionnelle en démocratie – quoi qu’il puisse en coûter et quelles que soient les difficultés que cette exigence impose. C’est sous cet aspect qu’il devrait continuer à nous inspirer. 

 

Bibliographietop


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Notestop


1. Rapport de la Direction Centrale des Renseignements Généraux, 23.11.2005.

2. Toutes choses dont ont bien traité entre autres Sanchez-Jankowski, 1991 ; Bourgois, 2001 ; Kokoreff, 2006 ; Sauvadet, 2006.

3. C’est un peu ce que dit l’analyse de la question de la convergence entre modèles de développement des sociétés soumises à alphabétisation que proposent Courbage et Todd, 2007.

4. Telle qu’elle se matérialise dans le refus constant du vote des étrangers, la discrimination des “minorités visibles” dans les entreprises et dans la représentation nationale, le rejet à l’idée de considérer l’islam comme une religion d’État de plein exercice, les politiques de l’identité nationale.

5. Un bon tableau de l’évolution des descriptions officielles du problème des banlieues est dressé par Tandé, 2008.

6. Dans un article sur l’identité, Brubaker et Cooper ont établi la distinction entre “catégories de pratique” et “catégories d’analyse” : le fait que des catégorisations officielles rangent les gens sous certaines appellations ne doit pas conduire le chercheur à naturaliser ces catégories pour en faire des outils d’explication, voir Brubaker et Cooper, 2000.

 

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Référence électronique

Albert Ogien, "Être un républicain conséquent. Robert Castel et la question de la citoyenneté", Sciences et actions sociales [en ligne], N°8 | année 2017, mis en ligne le date 15 novembre 2017, consulté le 18 décembre 2017, URL : http://www.sas-revue.org/n-conception/49-n-8/dossiers-n-8/actes-n8/125-etre-un-republicain-consequent-robert-castel-et-la-question-de-la-citoyennete

 

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topAlbert Ogien
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