Submit to FacebookSubmit to Google PlusSubmit to TwitterSubmit to LinkedIn

N°8 | Année 2017 : "Régulations et espace public"

Compte rendu

Subjectivation & désubjectivation. Penser le sujet dans la globalisation. Autour de Michel Wieviorka 

Sous la direction de Manuel Boucher, Geoffrey Pleyers & Paola Rebughini, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l'homme, 2017, 304 pages

Abdellatif Chaouite

Texte | Citation | Auteur


Texte intégraltop


pdf button

Les temps présents sont des temps de mutation. Une mutation anthropologique que l’on pourrait qualifier de fait social global, c’est-à-dire globalisant, à travers ses grammaires économiques, technologiques et écologiques notamment, les modalités structurelles du fait social : ses formes de gestions institutionnelles, ses « crises », ses diversifications culturelles, ses inégalités sociales, ses créativités, etc. Cette mutation interroge les modalités de production du social contemporain, mais aussi et de plus en plus, les mécanismes ou les processus qui en forment les acteurs.

Alain Touraine fut parmi les premiers sociologues en France à s’intéresser à la « sociologie de l’action » et des acteurs dans le cadre de l’évolution des mouvements sociaux, renouvelant ainsi l’approche sociologique au sein du Centre d’analyse et d’intervention sociologique (CADIS) qu’il avait fondé en 1981. Les temps n’étaient plus aux grandes théories, ni aux grandes mobilisations catégorielles mais à une recherche qui comprendrait les nouvelles complexités liées à une mutation dont on voyait pointer les dimensions conflictuelles conjuguant dimensions sociales, dimensions culturelles et demandes de reconnaissance de la part des acteurs concernés. Michel Wieviorka qui avait rejoint A. Touraine dans la sociologie des acteurs (directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales en 1980), approfondit cette perspective en tenant compte aussi bien de la globalisation que de la subjectivité des acteurs dans les phénomènes qu’il a étudiés : le terrorisme, le racisme et l’antisémitisme, la violence urbaine et le multiculturalisme. M. Wieviorka a dirigé l’équipe du CADIS de 1993 à 2009 où il a formé plusieurs chercheurs. Dans la préface à ce livre, il constate que « Avec le recul du temps, je mesure à quel point ces efforts ont porté leurs fruits [...] Je constate qu’avec eux, les orientations dessinées d’abord par Alain Touraine puis par le tout petit groupe qui l’avait suivi au CADIS continuent à faire sens et permettent d’aborder le monde contemporain avec des outils intellectuels pertinents. »

Certains de ces anciens étudiants sont à l’initiative de la rencontre autour de Michel Wieviorka d’où est issu ce livre codirigé par Manuel Boucher, Geoffrey Pleyers et Paola Rebughini.

Ce livre s’inscrit donc dans la voie ouverte par A. Touraine et approfondie par Michel Wieviorka. Il a pour ambition de développer ce que les auteurs appellent un « penser global de la subjectivation », c’est-à-dire « une réflexion sur la sociologie du sujet au temps de la globalisation, du multiculturalisme, de la pluralité des formes d’inégalité et de vulnérabilité, avec une attention particulière pour les questions de la violence et de la souffrance, de la combinaison entre individualisation et globalisation, des ambivalences entre multiculturalisme et intégration sociale. » Au croisement donc de cadres aujourd’hui structurants (globalisation, multiculturalisme, inégalité et vulnérabilité) et de phénomènes qui en font comme des symptômes de dysfonctionnements (violences, souffrances, ambivalences), il s’agit de sonder les processus de subjectivation et de dé-subjectivation. Pour ce faire, ils s’appuient sur la définition que donne M. Wieviorka de la subjectivation, à savoir : « la possibilité de se construire comme individu, comme être singulier capable de formuler ses choix et donc de résister aux logiques dominantes, qu’elles soient économiques, communautaires, technologiques ou autres […]. C’est d’abord la possibilité de se constituer soi-même comme principe de sens, de se poser en être libre et de produire sa propre trajectoire ». Une trajectoire pourrait-on dire d’individuation et de singularisation, non pas conçue de manière abstraite ou ontologique mais comme une « mise en relation avec les droits de la vie commune, orientée vers la société et la sphère publique », autrement dit au cœur de la question de la démocratie et du « vivre ensemble à l’âge global » et qui nécessite un « penser global ».

On ne peut évidemment ici ne pas penser à la complexité du contexte dans lequel est paru ce livre : suite d’attentats dits djihadistes en France et en Europe, 10 millions de voix engrangés par le FN au deuxième tour des élections présidentielles, et des milliers de morts pour avoir tenté de traverser la Méditerranée. Figures différentes de processus de dé-subjectivation en lien avec la globalisation ? Certaines situations analysées dans le livre peuvent le suggérer. On retrouve en tout cas l’ancrage empirique de la réflexion et le lien fait par M. Wieviorka entre différentes formes de la violence dans les rapports sociaux contemporains et les processus de dé-subjectivation. Les auteurs le réaffirment dans leur introduction : « Le sujet n’est pas anhistorique, ni asocial, ni a-culturel. Il n’est pas indépendant de toute référence à des rapports sociaux ou à l’appartenance à un groupe, une société une culture, une religion. Il faut alors comprendre les processus autour desquels le sujet se façonne ou se détruit, c’est-à-dire les processus de subjectivation ou de désubjectivation, les processus d’appropriation de l’expérience ou de perte de sens. » On comprend que la trajectoire individuante qui constitue le sujet comme « principe de sens » ou l’échec de cette trajectoire et de ce sens, qui fabriquent des « anti-sujets », sont des expériences intersubjectives qui se construisent dans des rapports sociaux : le sujet ne se construit pas à partir d’un principe transcendantal ou « romantique » et dans « l’auto-transparence » mais dans les relations intersubjectives (« un Je en relation avec un Nous ») et des « rapports de force et de domination », aujourd’hui complexifiés de surcroît par la pluralité des appartenances et des héritages, des relations postcoloniales, des discriminations ethniques et genre, etc. Le corollaire inverse est que l’anti-sujet « renvoie à la destruction, à la négation délibérée d’autrui, à la violence pour la violence ».

Violence, globalisation et différence culturelle forment une sorte de triangle sémiotique qui permet de penser autrement aujourd’hui les processus de subjectivation et de désubjectivation en cours, c’est-à-dire dans le cadre d’une « dissolution des capacités d’action proprement sociales incarnées par le mouvement ouvrier de l’ère industrielle » et leur processus d’intégration.

La première partie de l’ouvrage s’intitule « Violence, souffrance, corporalité » et interroge « la capacité ou la difficulté à garder un rapport à soi au moment où le sujet est le plus menacé, physiquement et psychologiquement : dans – ou après – le vécu de la violence, dans la maladie ou dans le handicap ». La mémoire et le corps sont considérés comme « deux éléments complémentaires de la subjectivation » qui peuvent « être secoués par l’expérience de la violence, de la maladie ou du handicap » mais aussi par la violence symbolique institutionnelle. Cette partie s’ouvre sur des questions éthique et de justice dans la gestion de la violence, pour aborder ensuite les questions des séquelles de la violence chez ses victimes, ses témoins ou ses acteurs, ou de la honte des soldats (dans les mémoires après la guerre d’Algérie notamment), et sur les moyens de les surmonter, par exemple à travers des expériences artistiques comme moyens de reconstruire les subjectivités des victimes. Ou encore la souffrance de la maladie (cancer) ou du handicap où « le processus de subjectivation bute contre des limites qui paraissent insurmontables » et, parfois trouve des « surprenantes ressources » pour les dépasser.

La seconde partie, intitulée « Question sociale, État social, Changement social », jette « un nouveau regard sur le lien entre les individus, les institutions et les pratiques de l’État social, à un moment où la société semble parfois se désintégrer ». Ici, c’est le rôle de « support » des institutions sociales dans les processus de subjectivation qui est abordé, en tant qu’elles « permettent de circuler dans un espace balisé par trois pôles : &) une identité culturelle, 2) une participation individuelle à la vie économique et politique et 3) une capacité à être sujet de son expérience personnelle, à créer sa propre existence, à exercer sa capacité créatrice, à mettre en correspondance sa conscience et son action. » Ce rôle est interrogé ici en vis-à-vis de ses différentes remises en cause par le projet néo-libéral qui limite l’État social, exacerbe les inégalités, étend les précarités et désubjectivise les acteurs institutionnels eux-mêmes. Autrement dit, il détruit les ressources et favorise les conditions des processus de désubjectivation et de désintégration des acteurs les plus fragiles de la société. Comme le dit M. Wieviorka, « derrière ce qu’on appelle la mondialisation, il y a aussi et surtout un vide, et un grand désordre, l’épuisement de l’ancien ordre social, d’une part, et d’autre part le déclin des formes d’organisation et d’intégration étatique et des projets de développement. »

La troisième partie, intitulée « Différence, intégration, ethnicité », explicite le champ théorique de la différence qui, d’après M. Wieviorka, est balisé par trois pôles : le pôle de « l’identité collective » qui n’est pas en soi fermé ou ouvert, mais dépend d’autres pôles : celui de « l’individualisme moderne » qui singularise dans la citoyenneté des droits et la participation à la production de la société, et celui de la « subjectivité » qui peut opposer au couple tradition/ communauté. On peut mieux comprendre dans ce champ que « Les identités culturelles sont des inventions, en changement constant […] Et contrairement à une idée simpliste, la fabrication des identités collectives n’est pas le contraire de la poussée de individualisme, elle en procède. » Les auteurs dans cette partie étudient, d’une part et en appui sur cette analyse, les liens qui existent entre racisme, discrimination et ethnicisation (dans le cas de la Corse par exemple et dans celui de différents quartiers urbains ghettoïsés en métropole). Les logiques de l’ethnicisation/racisation s’y avèrent souvent ambivalentes selon les acteurs concernés (syndicats, acteurs sociaux entre autres). Et, d’autre part, ceux qui existent entre migration, intégration et représentation à partir de travaux réalisés à Madrid auprès de populations migrantes issues de l’immigration marocaine, dans « un contexte sans modèle d’intégration » centralisé, ou en France autour du développement des revendications des musulmans et des débats soulevés depuis sur la question de la laïcité. Cette dernière partie se clôt par une étude comparative, dans différents pays d’Europe, sur la manière dont ces questions sont abordées pédagogiquement au sein de l’école.

Au final, les notions de sujet et de subjectivation constituent une sorte de curseur pour comprendre des phénomènes qui lient des formes d’expressions de subjectivités contemporaines aux phénomènes sociaux, eux-mêmes liés à des transformations structurelles ou à des mutations sociales et culturelles au croisement de la globalisation économique, de la pluralisation culturelle et de la singularisation individuelle ou collective. 

 

Pour citer cet articletop


Référence électronique

Abdellatif Chaouite, "Subjectivation & désubjectivation. Penser le sujet dans la globalisation. Autour de Michel Wieviorka", Sciences et actions sociales [en ligne], N°8 | année 2017, mis en ligne le date 15 novembre 2017, consulté le 18 décembre 2017, URL : http://www.sas-revue.org/n-conception/48-n-8/compte-rendu-n8/126-subjectivation-desubjectivation-penser-le-sujet-dans-la-globalisation-autour-de-michel-wieviorka

 

Auteur


topAbdellatif Chaouite
Formateur à l'ADATE à Grenoble, Rédacteur en chef Ecarts d'identité
Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

 

Droits d'auteur


© Sciences et actions sociales
Toute reproduction interdite sans autorisation explicite de la rédaction/Any replication is submitted to the authorization of the editors

Vous êtes ici : Accueil N°8 Compte rendu Subjectivation & désubjectivation. Penser le sujet dans la globalisation. Autour de Michel Wieviorka