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N°8 | Année 2017 : "Régulations et espace public"

Varia

« Répondre aux besoins des jeunes » : approche sémiotique d'un discours contraint

Jean-Hilaire Izabelle

Résumé | Index | Plan | Texte | Bibliographie | Notes | Citation | Auteur


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Français

« Répondre aux besoins des jeunes » est une expression signifiante et durable du rapport qu'entretiennent les travailleurs sociaux à l'exercice de leur fonction. Fragment lyrique issu de la mise en tension de l'arc éthique-idéologie - sur laquelle viennent s'échouer de nombreux essais de théorisation du travail social - la formule métonymique « Répondre aux besoins des jeunes », inscrite dans une sémiotique de l'usage, constitue le pivot d'une réalité complexe, le signe opacifié. Cette tentative d'énonciation de l'équivocité du réel par la voix narrative - produit d'un système de relations et d'un champ d'expériences polysémiques - ne peut être finalement signifiée, si ce n'est dans l'ordre du discours contraint.

English

"Responding to the needs of young people" is a meaningful and lasting expression of the relationship social workers have regarding the performance of their duties. Lyric fragment arising from the tightening of the ethical-ideology arc - on which numerous attempts to theorise social work come have foundered - the metonymic formula "Responding to the needs of young people" - inscribed in commonly used semiotics - constitutes the pivot of a complex reality, the clouded sign. This attempt to enunciate the equivocality of the real by narrative voice - product of a system of relations and a field of polysemic experiences - cannot be ultimately signified, except in the order of constrained speech.

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Mots-clés : énoncé, idéologie, locuteur, signe, travail social

Key words : statement, ideology, speaker, sign, social work

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Une signifiance en trompe-l’œil

Répondre aux besoins des jeunes : un trop vouloir signifier

Rhétorique d’un discours épique

Le discours invérifiable d’un mythe en activité
« Répondre aux besoins des jeunes… »

Quand la jeunesse devient «les jeunes » : un glissement sémantique contestable

« Les jeunes » : une tribu ou des attributs ?

« Répondre aux besoins des jeunes » est-il éducativement solvable ?

Une image dédoublée

Qu’est-ce à dire

Conclusion 

 

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La définition couramment utilisée pour caractériser ce en quoi consistent les tâches éducatives et sociales ainsi que les objectifs incombant aux acteurs de l’animation sociale et culturelle, de l’éducation populaire ou du travail social, tient le plus souvent en une formule plate, pleine et automatique ; à la fois sibylline et énigmatique mais qui cependant « en dit long » sur la nature d’un problème à résoudre : « répondre aux besoins des jeunes ».

Cette assertion porte en elle une incontestable positivité, susceptible de rallier tous les suffrages, en un lieu où le bon droit décrété de cette action s’assimile à son bien-fondé.

Le « fait constaté » s’impose au point d’éteindre toute velléité d’en savoir un peu plus sur cette affaire qui apparaît pourtant d’importance… qui ébauche un modèle naturaliste d’une « réalité vécue » de l’action en faveur des jeunes, à partir du défilement simple d’une succession d’images qui surgissent à cette évocation.

Quand bien même l’objet de cette communication est un enjeu conséquent qui renvoie à des contextes professionnels et à des situations sociales et éducatives fort diverses, l’histoire univoque qu’elle tente de narrer à la manière d’un conte : « Il était une fois… un héros généreux dont la vocation et le destin étaient de permettre la réalisation des aspirations légitimes de tout un peuple », se confronte désormais à la rhétorique sourcilleuse des financeurs institutionnels de l’action sociale (autrement exigeante), celle du « Il s’est passé une fois… » - plus portée sur l’interrogation du quoi, du quand, du comment, du combien, ou encore du pourquoi ...1

Sommés de composer ensemble, de prouver l’existence réelle ou la vérité logique de ce qu’ils racontent, ces deux discours aujourd’hui se coupent à l’intérieur d’un même schéma narratif, bissecteur, dans lequel se côtoient les oppositions sémiques fabuleux-véridique et émouvant-raisonnable dont le point de croisement (articulation) au sein d’un même univers de signes - là où s’associent les concepts et les images - participe décisivement à redonner vigueur à un mythe fondateur...

Une signifiance en trompe-l’œil

Que la société, le consensus social, confie la réponse aux questions que les jeunes sont réputés poser - ou plutôt se poser - à des tiers éducatifs, induit un « transfert de charge » opéré entre un milieu familial et un corps de supplétifs spécialiste du déchiffrage du message et du traitement du besoin juvénile.

L’ambition que soit écoutée la parole des jeunes,et finalement pris en compte leurs « besoins », apparaît naturel, souhaitable et légitime : le principe de réparation par substitution d’acteurs « venant relever la famille » étant de longue date sociétalement bien admis. L’articulation des entités sensibles et des objets de cette suppléance - liés et interdépendants - qui instruisent le champ du signe institué (discours, codes, rituels, relations, gestes verbaux, signaux multiples…) étant décisive quant à la construction de sa valeur d’échange symbolique, et partant économique et politique.

« Répondre aux besoins des jeunes » (R.B.D.J.) constitue un mot d’ordre qui - déjà par son énoncé - définit la nature de la mission … ou l’idée que l’on s’en fait. Il claque comme une devise bien sentie, de celle qui barre l’étendard d’un régiment militaire : le message qui soutient la résolution identifie, à lui seul, tout le programme de l’action… [Étymologie du verbe répondre : « s’engager en retour », inGrand Robert en 9 volumes].       

Telle quelle, cette déclaration d’intention pourrait presque se suffire à elle-même, comme le font les croyances qui, vécues comme sacrées, deviennent génératrices de nombreux mythes. Le pouvoir d’un énoncé assertif et simple, une fois élevé à la hauteur d’un dogme, permet - par lui-même et en lui-même - de dissoudre toute objection, de réfuter toute réfutation. Cette logique propositionnelle prend appui sur un système axiomatique formel et clos. Elle exempte de démontrer le bien-fondé du propos contenu, d’établir les preuves de sa validité sociale, de sa faisabilité, ou encore de son efficience.

Le message RBDJ appartient avant tout au milieu des éducateurs - locuteurs prosélytes auprès des autres travailleurs sociaux - en principal dans cette affaire. C’est en ce groupe social qu’il se codifie et se diffracte ; qu’il s’impose comme élément discursif prééminent, qu’il prend place et devient leitmotiv. Partant, cet appel implicite « lancé » par la jeunesse est néanmoins perçu par d’autres catégories d’accompagnants éducatifs et sociaux, interpellées par la réalisation de l’ambitieux projet.2

Ainsi, tout porte à croire ce qui est laissé à entendre : l’action des agents sociaux sera ciblée en direction d’enfants et d’adolescents confrontés à de graves difficultés familiales, éducatives, économiques et sociales ; cumulées pour nombre d’entre eux...

Cette déduction faite, l’on discerne incrédule, et sans doute déjà quelque peu admiratif, l’ampleur de la tâche qui attend ces acteurs sociaux, les implications bien comprises liées à la nature des objectifs à atteindre, et l’engagement plein et entier que cela suppose - largement particularisés en fonction des métiers, des approches associatives, ou encore des secteurs et des pratiques éducatives ou sociales qui sont à l’œuvre…3

L’étendue du chantier qui s’ouvre à nos yeux indique déjà, en creux, un corps de praticiens déterminés et nécessairement polyvalents ; dotés, on l’imagine, d’un profil psychologique et de capacités à faire, doublés d’une centrale de valeurs et de qualités personnelles, mettant la norme au défi …

Répondre aux besoins des jeunes : un trop vouloir signifier

L’assertion contenue dans la lexie « répondre aux besoins des jeunes » constitue une structure langagière stable (leitmotiv) composée de mots-formes (autonomes et cohérents) du discours-reflet (partie d’un tout) que le travail social et ses agents portent sur eux-mêmes - différencié cependant selon les métiers - condensé en un récit court dégageant une morale qui vient clore une leçon de vie, à la manière d’un fabliau.

Dans sa concision, il a valeur illustrative d’une idéologie professionnelle - révélatrice de l’identité sociale du groupe locuteur - fécondée dans un passé lointain, mais saisie encore comme pouvant apporter un supplément de sens à l’action présente par un discours expressif, polysémique et performatif. L’antienne dont elle s’inspire constitue le foyer de cette idéologie, porteuse d’une certaine vision du monde, posée par un personnage (le travailleur social) qui inscrit en un mythe le rôle qu’il incarne.

Cette histoire s’enracine, en bonne part, dans celle des mouvements confessionnels d’obédience chrétienne (catholique et protestant) et celle d’associations laïques d’inclination fortement corporatiste, à l’origine d’actions bénévoles de prise en chargedes enfants de la guerre.Cettepériode et ces actions constituent l’ancrage insigne du travail social, de fonctions aujourd’hui ventilées en un ensemble composite dénommé « les professions de l’accompagnement ».

La densité du discours tenu en la formule R.B.D.J. porte la marque de la forte présence sociale des métiers de l’éducation spécialisée, dont la filiation avec le passé du travail social n’est pas contestée. Confortés par ce statut d’héritier - peu disputé par les professionnels du service social, pourtant pionniers - ils en sont les énonciateurs légitimes, en situation dominante de parole.

L’objectivité, l’exhaustivité et la détermination du propos, implicitement partagées, voire revendiquées au départ de ce récit fondu entre soi, ne seront donc pas d’entrée mises en doute… réunissant ainsi les conditions et les ingrédients nécessaires à la re-production d’uneodyssée mythique prenant pour se raconter - après accommodements raisonnables, selon les temps et lieux où le travail social s’accomplit - un énoncé narratif élémentaire, sur fond d’intemporalité (sans début et sans fin). >

Rhétorique d’un discours épique

Un lien est construit, ou est à construire, par un sujet (héros-opérateur) qui pose un désir de faire en engageant une action de transformation de l’état initial d’un objet (les jeunes), par cette action lui-même désiré.

Cette relation volontaire du sujet médiateur à l’autre-objet exhausse l’intention ou la pratique d’un acte soumis à des modalités et à des conditions complexes d’exécution (les obstacles à vaincre) qui, surmontées, susciteront une reconnaissance individuelle et sociale bien méritée et, en deçà et par-là même, attireront obligeance et admiration de la part de ses pairs… Se dessine la figure du héros empathique, généreux, désintéressé et narcissique à la fois, de celui « qui se devait d’accomplir... ».

La structure narrative de base tire sa force de sa simplicité : un personnage-sujet se tourne vers une tâche de transformation de la vie d’autres, personnages-objets de cette action. Le rapport que pose le narrateur avec ces personnages est créateur d’un univers espace-temps - qui se dit en reflet du réel - dans lequel le personnage-sujet incarne plus que lui-même.

Éclaireur, il est le messager d’une cause à défendre, d’un ouvrage, voire d’une œuvre, pour l’acquittement de laquelle, on le devine, il lui faudra réaliser entièrement son destin : rassembler puis exalter pour convaincre de l’existence d’un idéal collectif supérieur - fait de hautes valeurs sociétales à atteindre - animé par l’enthousiasme et la passion.

La validité opérationnelle de cette épopée qui s’annonce tient sans doute en une organisation, tout au moins en un déroulé, qui ne nous est pas dévoilé : une indétermination des adjuvants et des opposants à l’action est propice à alimenter les jugements ou les préjugés quant à la faisabilité et l’efficacité de l’entreprise menée, projetée ou simplement envisagée…

La nécessité d’agir, la volonté et la capacité de faire, constituent la matrice signifiante qui sous-tend le récit et structure en aval le résultat-sanction. Cette histoire romanesque, traversée par le registre épique, détient une grande part de sa puissance performative de sa fonction illocutoire (au-delà du sens), du lourd investissement sémique qui convoie le message : la notion de besoin justifie l’accomplissement d’une tâche mystérieuse mais majeure - prenant l’apparence d’une quête et d’un combat (hypostase) à mener au bénéfice de tout un peuple (les jeunes),qui est le nôtre.

Le personnage primo actant (le travailleur social) - dont on entend qu’il est celui dont dépend l’exécution de la tâche - est le sujet central de la proposition narrative, garantissant l’unité du discours (fonction syntaxique). Un ensemble d’attributs exemplaires, de prédicats actionnels (amour-communication-aide) lui seront accordés (induction sémantique) : celui par lequel la parole advient, celui qui nomme l’innommé ou encore celui qui dévoile le caché.

Sa caractérisation est indirecte, puisqu’il incombera aux publicsbénéficiaires ainsi qu’à l’opinion - intégrés ensemble au processus de « naturalisation » du travail social qui s’opère - de nommer les qualités induites du personnage à partir des actions dans lesquelles « on le voit »,et la constellation des rôles supposés qu’il assume. Le travailleur social occupe la sphère multifonctionnelle d’un acteur central polyvalent, médiateur consensuel d’un diffus, mais juste, désir humaniste de transformation du réel de l’existence des jeunes (tropisme).4

Le discours invérifiable d’un mythe en activité

L’idée forte selon laquelle lesbesoins des jeunes sont insatisfaits entraîne la quasi-unanimité et s’impose comme un fait établi, indiscutable et admis, pouvant être constaté par chacun et par tous. Ce phénomène d’ampliation amène un consommateur de mythes pressé - adepte du « pas de fumée sans feu » - à confondre le mot et la chose, à traiter l’objet à des fins de signification totale, comme un signe plein, véritable et profond, signifié substantiel à part entière, authentique et irréfutable.

Or, ce qui est nommé « les besoins », et se dit la manifestation référentielle d’une évidence concrète, ne représente au fond qu’un niveau abstrait d’un discours général et indifférenciant, assimilant les besoins secondaires - subjectivement relatifs, variables et discriminants - aux besoins primaires, objectivement rationnels, universels et fondés.

En fait, chacun des trois termes de l’énoncé [répondre/besoins/jeunes] possède au sein de la séquence syntaxique un rôle disjoncteur, de déconnexion possible de la forme et du sens, sur lequel la lecture vient buter avant de s’orienter en fonction du retentissement personnel (écho signifiant) suscité plus particulièrement par l’un d’eux - primé lors de son délicat passage au réel (du percept au concept).

Ainsi formé d’unités disjonctives et commutables (paradigmatiques) qui, sur le plan grammatical, pourraient être remplacées par d’autres mots-formes ayant la même fonction, ce récit court rassemble toutes les conditions de l’équivocité, de l’interprétation « à double entente » ; instruisant tout autant l’ordre du discours de celui qu’il fait parler, dont il parle et à qui il s’adresse (les jeunes, les adolescents) que le sien propre - à partir d’une situation de « parole ordinaire », anticipée le plus souvent.

À échéance, et pour le mieux, « le jeune »reconnaîtraen l’offre d’inter-locution qui lui est présentée un acte bienveillant, qui lui fera dépasser la violence symbolique qu’elle contient. En ce lieu, les émotions déterminent la réceptivité à un ensemble d’éléments informatifs (les langages) - investis comme signes sensibles et fiables, filtrés puis sélectionnés jusqu’à constituer une « réalité » contingente, formée à partir d’un sentiment construit du réel. C’est là qu’existera (ou non) la parole du travailleur social qui la porte et l’apporte, auprès de celui auquel elle s’adresse.

Répondre-aux-besoinsimplique encore derépondre-des-besoins et de leur recouvrance, c’est-à-direde se constituer en garantie technique qui, une fois instituée, deviendra fondée à les authentifier et à les certifier. L’observation de ce qui définit la plus juste nature de ce que sont ces besoins précède de peu la mobilisation d’un cocktail d’aptitudes innées ou acquises, de celles capables d’apporter des solutions ajustées à la personne « demanderesse »…

Si la forme de l’énoncé linguistique R.B.D.J. est péremptoire, elle possède néanmoins un indubitable pouvoir d’attraction, de suggestion, enfin de persuasion. L’énonciation semble convaincre - adoptée par une large partie du milieu du travail social et de son environnement - jusqu’à ce qu’une demande d’explicitation quant à son réel, sur ce qu’il s’y fait, renvoie le locuteur à des difficultés didactiques bien encombrantes, à un discours vite emprunté, malaisé à saisir, qui reste en suspens, au goût d’inachevé…  

En dépit de ce frein objectif à sa diffusion, la formule R.B.D.J. s’est ancrée au fil du temps dans cette zone de vraisemblance stable où le sens déployé est bien le sens visé, sans toutefois totalement y parvenir. Alourdi par le poids supposé de sa valeur éthique,chacun de ces trois mots est rattrapé parson effectivité ; déjà dans le champ des pratiques de la chose qu’il s’efforce de désigner, mais encore sur le plan de la rhétorique utilisée qui tient de l’allégorie anticipative d’un absolu idéalisé. Ce qui ouvre, dès lors, sur d’immanquables discussions polémiques mettant en cause la nature ou la figure du sens caché…

La tournure épique prise par le mythe (forme narrative) s’affirme aussi par la mise en situation des deux protagonistes sociétaux à partir de cet énoncé-spectacle retentissant. Il les unit sur la scène du théâtre social où se déroule la chose - dont la stabilité est encouragée par une distribution intangible des rôles de chacun et de tous, assurée de surcroît par les procédés de régulation sociale des comportements langagiers.

L’un des deux personnages, seul, est explicitement nommé : l’objet situationnel « jeunes », hétéroclite et indéfini, celui qui reçoit l’action. Le narrateur-locuteur, double fictionnel de l’auteur est, lui, une instance collective quasi évanescente, qui ne se définit pas comme étant directement agissante dans ce récit.

Cette instance collective (les travailleurs sociaux) endosse le rôle du héros absent, lointain et sans lieu, de partout mais de nulle part (modèle quichottesque), qui tente de rendre concrète cette idée incorporelle. Il est vrai que la nature des tâches surdimensionnées qu’il s’accorde, multiples et protéiformes, pourrait sembler relever plus de l’intuition onirique que du bon sens et de l’action raisonnée…                

C’est donc sur le terrain sociétal que se joue le re-change, le remplacement de ce qui manque, de ce qui est endommagé ou perdu ; une équivalence de ce qui n’est pas ou n’est plus. Cette substitution supplétive est créatrice d’une valeur d’échange symbolique, politique, sociale, mais également économique de la chose et de ses signes (paroles, objets, symptômes, institutions...), qui ne peut que porter à interprétation et à débat, bien au-delà des enjeux affichés (Baudrillard, 1976).

L’histoire picaresque qui s’articule à partir de ces deux substantifs (besoins et jeunes), forme une combinatoire narrative puissante, de type hautement performatif de par l’emploi du verbe répondre. Il permet à celui qui parle de s’en instituer l’acteur-négociateur volontaire et déterminé. Pour autant, ce discours-programme reste abstrait, opaque et peu lisible - tout en posant d’une manière incisive le problème à résoudre, celui auquel il compte s’atteler ; à savoir la réduction de situations humaines que l’on préjuge comme pouvant être à la fois rudimentaires et composites, fortement aversives pour certaines d’entre elles.      

Une inexprimable « voix de la vérité » (Barthes, 1964), inspire un acteur somme toute « absent », mais néanmoins susceptible de mener cette tâche à bien. Là, s’insinue ce qui constitue, malgré tout, les faits de l’action, le plus souvent opérationnalisés (dispositifs), sans convocation contingente de l’imaginaire - c’est-à-dire finalement sans désir - se posant comme lieux locutionnaires définitoires et de dispense d’un objet du réel, censé « combler ».    

Diverses gouvernances pèsent structurellement sur l’organisation de l’action sociale et ont le pouvoir d’infléchir notablement les orientations associatives. Cette large empreinte politique contribue à favoriser la reproduction par les travailleurs sociaux d’un discours idéologique - en même temps fort, défensif et réflexe - de protection vis-à-vis de la nature, de la portée et des finalités des actions qu’ils entreprennent.

Le parler R.B.D.J. constitue un marqueur des interactions identitaires propres au groupe locuteur. Il est aussi une manière de faire valoir un système d’idées à partir d’un fond lexical référencé à l’histoire du travail social, parfois en un usage imprévu chez d’autres membres du même corps d’action : les employeurs et les tutelles (effet de résonance).        

Ce discours relève jusqu’aux mots qu’il distingue pour le dire d’une sorte d’instinct de survie conservatoire - très vivace chez les professionnels de l’action éducative et sociale et de l’animation. Il continue de persuader principalement ceux qui aujourd’hui le perpétuent, de l’incommunicabilité foncière des pratiques éducatives et des conséquences sociales de leur action.

Se convaincre et convaincre de ce que l’on est, de l’importance de sa fonction sociétale, de la délicate technicité liée à son rôle et à sa tâche, constitue l’axe central de la communication interne et externe de ces métiers, dès et depuis leur origine. L’incertitude de faire et de bien faire dans l’exercice d’un mandat somme toute flou - dorénavant sous étroite surveillance - contraste avec le recul critique et la lucidité qu’impliquent les actes et les mots qui sont engagés dans la pratique professionnelle.

« Répondre aux besoins des jeunes… »

Répondre ? Une demande « entendue » mais qui n’a cependant pas été exprimée relève, a priori, d’une hallucination collective ou du rêve éveillé. Ainsi, dans ce théâtre d’ombres, se jouerait une pièce à un déclamant - qui donc tiendrait plus du monologue obsédant d’un acteur unique, thématiquement liée à une seule intentionnalité, la sienne, reprise en boucle…

Les besoins ? La diversité de nature et l’ordre de priorité de ces « besoins » toujours croisés (inconscients, existentiels, économiques, sexuels, moraux, sociaux…) ne rend, pour le moins, pas facile leur identification, leur juste mesure et finalement leur prise en compte - celle qui ne relèverait pas de l’aléatoire et encore de l’intrusion…

Les jeunes ? Une masse de population indistincte, a priori considérable, non réellement identifiée, et finalement bien délicate à circonscrire ; dont le terme « adolescent(s) », associé à un cortège de problèmes pour les autres, apparaîtrait dans l’opinion comme la plus proche « réalité » ?

Quand la jeunesse devient «les jeunes » : un glissement sémantique contestable

La jeunesse - représentation sociale récente - désigne le temps de la vie entre l’enfance et la maturité, passage fait d’expérimentations, de recherches et de constructions personnelles en fonction de l’âge, aux contours incertains. « La jeunesse n’est qu’un mot » (Bourdieu, 1984).    

La période dite « de jeunesse » se décline et s’éprouve à partir de conditions familiales, sociales, culturelles et environnementales particulières. Et, déjà, les avis divergent sensiblement concernant la période et la durée durant lesquelles un individu est sensé faire partie de cette catégorisation socio-démographique particulière : «les jeunes ».

L’assimilation de la population « jeune » (adjectif) à un tout indifférencié « les jeunes » (substantif) définit un tracé démographique, sociologique et psychologique affectant à la fois les jeunes et les adultes, distingués en deux zones bien distinctes, dé-liées. Ce qui n’est pas « les jeunes » ou « le monde des jeunes » appartient, dans une alternative bien comprise, « aux adultes » ou au « monde des adultes »

Dénommer un ensemble sans différencier ce qui le compose favorise la mise en symétrie avec « un autre tout » (jeunes vs adultes, croyants vs non croyants…, etc.) et participe à l’entretien d’une dichotomie bien installée. Elle représente une aubaine pour les tenants de l’opposition générationnelle, prompts à surligner, lorsqu’elles se manifestent, les inévitables et nécessaires tensions propres à la construction de l’identité et de la personnalité adolescente ; la confrontation reste un mode de rencontre privilégié pour faire valoir la vacuité de l’Autre…

Identifier et distinguer simplement les ensembles d’individus-sujets composant « la jeunesse » apparaîtrait plus clair, plus juste, voire plus respectueux et moins réducteur (enfant, pré-adolescent, adolescent, jeune adulte…) que l’emploi de l’impalpable mais, somme toute, bien discriminant « les jeunes ».

« Les jeunes » : une tribu ou des attributs ?

L’univers grégaire que suggère le vocable les jeunes, très largement répandu - prestement adoubé par les médias et les réseaux sociaux - impersonnel et passe-partout, pétrifie en un générique quatre phases de vie pourtant très marquées, paradoxalement consacrées par l’individu à s’identifier pour se reconnaître et accéder au « plein statut » ; celui en principe accordé au sujet ayant atteint, après conquête, le stade de « la maturité ». 

Cette part importante de la population générale, ainsi dénommée, bien que très hétérogène, est généralement indiquée comme le sont les ethnies : réparties en différentes tribus, elles-mêmes scindées en groupes de vie autonomes et caractérisées en fonction de leurs us et coutumes.

Quelle serait donc en ces terres quasi-coloniales, peuplées d’autochtones appelés indistinctement « les jeunes », aux mœurs étranges et confondues, la nature des tâches réparatrices et promotionnelles - souvent désignées sous le terme de « missions » - à accomplir par différents ambassadeurs sociaux porteurs d’une réponse, apaisante et civilisatrice à « leurs besoins » ?

« Répondre aux besoins des jeunes » est-il éducativement solvable ?

L’idée de besoin connote celle d’impérieuse et foncière nécessité. Le besoin devient vital dès lors qu’il met ou peut mettre en péril l’intégrité physique de l’individu. Il désigne un essentiel absolu qui, dans cet ordre, pourrait également indiquer l’emprise d’une dépendance impliquant l’être dans sa structure...

Les « attentes » elles, sont souvent bien attendues… et renvoie à un bon objet idéalisé, non équivoque (« le bon sein, objet du Moi-plaisir »), celui qui gratifie et comble, ou se projette sans ambiguïtés comme pouvant le faire : l’objet que l’on souhaite obtenir sans avoir à le conquérir, bien identifié à l’intérieur d’un territoire de jouissance déjà connu… Celui encore qui s’oppose, sur le mode clivant de la défense primitive à l’absence ou à la vacuité, à l’incertitude génératrice d’angoisse ou de frustration qu’inclut l’existence d’un autre (« le mauvais sein, objet du Moi-réalité »)… Avant que ne soit acceptée - pour ne retenir que le meilleur des cas - la dominance créative, et finalement avantageuse, de l’ambivalence du moi, d’une relation plénière et non discriminante à l’objet [la haine et l’amour - le bon sein et le mauvais sein - la présence et l’absence - les pulsions de vie et les pulsions de mort …], (Klein et Rivière, 2001).

Attentes et besoins tendent à se confondre pour former une généralité discursive, entretenue par une malencontreuse relation homologique, notamment dans le discours des travailleurs sociaux ; l’équivalence d’un train de ce quelquechose qui tente d’advenir mais ne vient pas, et qui se nomme ledésir

Or, ce ce qui s’attend, se montre-t-il au grand jour de la conscience au point de n’être et naître que par les mots d’un seul lexique, issu d’un même langage, confiné dans un unique registre de langue ?

Les besoins qui, comme les attentes, relèvent de l’incomplétude qu’engendre l’expérience d’un manque méconnu - inclusif de la forme prise par la demande - qu’il soit inassouvi ou « comblé », s’égrèneraient-ils dans une suite déclinée à claire et haute voix, comme produit de première nécessité, bien identifié, dont il faudrait se pourvoir d’urgence ?

Reste donc à discerner pour le travailleur social - et ce n’est pas une moindre tâche - ce que la demande articule, en un mouvement mal maîtrisé, lors du franchissement de cette marche menant ce qui est ressenti à ce qui se verbalise, censé constituer l’antichambre du désir censuré, toujours latent mais bien là, non saisissable et non représenté, comme absent ; qui cependant agit et interpelle.

D’emblée illisible, car brouillé en s’avançant, le lien itinérant et dialectique de la demande au désir ne peut que s’interpréter… Il se laisse apercevoir dans la périphérie formelle du discours, à l’intérieur de certaines phrases, formulations, de certains mots, gestes ou attitudes qui, repérés, collectés et analysés permettent d’en approcher le sens (Corraze, 2010).

Si l’on accepte que toute demande est une demande d’amour (Lacan, 1957-1958), elle s’étend là, a priori hors de portée, dans le champ démesuré du désir inconscient - qui n’aura de cesse de travestir le sens de cette demande, réitérée en objet-lieu d’une jouissance énoncée comme impérative, solide et foncière. Dès lors, une réponse « aux besoins » enclenchée hâtivement amènera à en clore les possibilités d’évolution, vers ce qui en sont les sourds et véritables fondements. Le sens premier d’une demande restant avant tout la recherche exploratoire de son sens, qui n’a comme seule issue que de se faire parole, figure métonymique, alors, du désir insoumis.

Une image dédoublée

L’unité syntagmatique R.B.D.J. - décrite déjà comme une survivance active des origines pionnières de la profession d’éducateur - illustre le caractère continu, essentiellement défensif, du positionnement idéologique des travailleurs sociaux.

Ce récit auquel ils se prêtent illustre la volonté de dire une profession dans son originalité, sa créativité, ses difficultés, son utilité… sans parvenir à le faire. Car, ce que ce discours voudrait exprimer - contenu dans ce langage-objet maladroitement formalisé en termes quasi métalangagiers - relève de l’implicite-inconscient. De ce qui se ressent et afflue mais ne réussit pas à se verbaliser dans une connexité systémique avec la personne qu’il accompagne, à laquelle il se lie dans un rapport syncrétique de suggestion : l’adolescent.5

Par le rapprochement situationnel inéluctable qui s’opère, le destinataire-objet (les jeunes) et le destinateur-sujet (éducateur/travailleur social) se découvrent associés en des actes-événements séquençant la production partagée d’un univers de sens - qui construisent la structure actancielle (armature) du récit R.B.D.J.

Le « langage ado », dans son mode et ses tournures de dire, possède les caractères singuliers de l’échange codifié, construit et développé entre initiés. L’usage d’une « grammaire » typique d’un groupe social locuteur (sociolecte), soutient fermement la construction des actes de langage (pragmatiques locutoire et illocutoire) qui déterminent une part de l’existence sociale des sujets parlants, et concourt efficacement à la manifestation d’un sens commun.

Les actes locutoires codés de l’adolescent, tout comme celui d’essence corporatiste de l’énonciateur R.B.D.J., privilégient le style lapidaire et la forme compacte pour véhiculer un message en même temps autocentré et omnidirectionnel qui se dresse en écran, à la fois miroir et bouclier - déjà paradoxal de par son orientation et sa destination.

La diffusion des mots et formules d’expression des adolescents n’est plus strictement circonscrite à l’usage interne. Ils sont devenus valeur d’échange en contribuant à la production d’un important fond verbal et iconique où puise l’univers de la publicité - avec lequel le texte et son discours (structure linguistique)entretiennent ensemble des connivences syntaxiques et sociologiques puissantes.6

Les effets de cette condensation favorise l’apparition de mots ou de modes d’expression participant à la création d’un sabir verbal, non verbal, voire para-verbal, d’interlocutions sans interlocuteur différencié. Des termes intersectés (« inconnus »), ceinturant des images compressées, aboutissent à une sorte de compromis signalétique qui leur prête apparence : ce sera plus à « la chose » de correspondre aux mots qui sont censés la décrire, ou simplement en parler, que le contraire.

Ce système sélectif fait de règles culturelles internes agit de manière discriminatoire. Il détermine, à partir d’un codage restreint, ce que sera la signifiance retenue par un récepteur qui détient les mêmes axiomes de sens, définis par les mêmes valeurs et les mêmes empirismes que ceux apportés par l’émetteur, à l’origine de la formation d’un langage du « nous », cela dit parfois singulièrement convoqué…

En ce sens, ce mode de communication en coprésence physique se définit comme instrumental, destiné à produire un certain effet sur le récepteur. Pour autant biface, car également à vocation représentative, il informe le destinataire quant à l’emprise que le message exerce sur l’univers de vie de celui qui le délivre, invitant à un partage social des émotions.

En première intention et en priorité, à l’égal des expressions et vocables « ado », la portée du message R.B.D.J. est dirigée pleinement vers ceux qui jouissent de la même expérience et entretiennent une distance sociale faible avec le nous locuteur : ce qui est par avance convenu est peu influencé par le contexte de l’énonciation et ne laisse que très peu de place au débat critique.

Il ne s’agit pas de convaincre ou de progresser dans l’édification d’un outil fourbi pour l’avenir mais d’affirmer en une synthèse-flash reliant le mot à une image de la chose, à la fois imprécise et impressive, le vécu d’une corporation, d’un groupe, qui peut ainsi se dire… La première destinée des expressions idiosyncratiques n’est pas la quête d’un sens mais la mise en culture idéologique d’un dénoté producteur d’un faisceau de connotés, mis au partage. Ainsi, certaines formules - pourtant opaques et passe-partout, ni informatives, ni conviviales - adviendront, d’autres non, et s’effaceront rapidement du répertoire ou s’y inscriront au-delà du prévisible.

La « langue ado » comme « le parler travail social » que vient illustrer la formule R.B.D.J. se constituent en registres de langue (valeurs) qui n’ont pas pour vocation initiale (première) de gagner d’autres espaces linguistiques que le leur - bien qu’en fait, ils y parviennent…

Qu’est-ce à dire

L’ordonnancement syntaxique de ces formes locutoires, déjà closes à peine ouvertes, évoque celles de l’accroche (base line) ou du slogan publicitaires, de par la concision choisie d’un message comprimé qui, à peine croqué, s’esquive, se dérobe, pour finalement mieux laisser à croire à celui qui ne s’en pensait pas le destinataire qu’il l’est réellement devenu… Ces formes possèdent les traits d’un discours de nature paradoxale : il ne dit pas tout ce qu’il voudrait dire et constitue en cela et pour cela un discours contrarié ou contraint (Naville-Morin, 2003).

Dans le discours contraint (empêché), l’expression d’une proposition explicite est démentie par ce qu’elle veut signifier par dénotation, qui achoppe sur le lot de ce qu’elle peut signifier par connotation. Elle autorise à entrapercevoir une sourde - illisible mais bien parlante - présence d’un contenu non dé-livré - qui sème comme un trouble ; jusqu’au doute quant à son authenticité et sa pertinence et, plus encore, quant à sa consistance et sa réalité…

Là, le plan d’expression de l’énoncé, celui qui se verbalise, tente de se confondre avec le plan de contenu afin que soit interprété puis accrédité qu’ils ne font qu’un… ou presque. Car, ce qui est dit doit être, en partie, montré et ce qui est montré doit, en partie, correspondre à ce qui est dit.

C’est une même double contrainte qui traverse le discours tenu « en off » par le travailleur social (l’énonciateur présent-absent) et le texte de la généralité adolescente, et vient compliquer la lecture du message qui se véhicule en chacun de ces « deux mondes ». Les interactions langagières entre deux sujets humains sont aliénées au langage (de signes), polysémique et équivoque, de l’inconscient. Là et ailleurs, elles favoriseront, ou tairont, l’écoute qui fait parole et sens - au-delà de ce que l’on croit entendre, vouloir et pouvoir dire des implications d’un échange qualifié de banal ou de ordinaire.

Nous avons affaire à deux unités langagières (isolexies), indissociables et contradictoires, qui soutiennent la structure d’un récit face à deux poussées discursives : le prescriptible-indicible, de l’ordre du fabulatif, et le descriptible-démonstratif, de l’ordre du constatatif. « Répondre aux besoins des jeunes » représenterait-il la seule voie possible, celle du compromis (figure de résistance), face à la menace que fait peser chacune de ces alternatives : simplement clamer ou simplement attester ?

En deçà, le langage nous rappelle en continu qu’il n’est pas un assemblage de signes cristallins mais pluriels, opaques et à double faces… ni le reflet fidèle de la pensée. L’incapacité à dire « ce qui est », entraîne le développement d’un mode de dire circonvolutionnaire qui échoue, de manière récurrente, à occuper l’espace symbolique fondateur, entre imaginaire et réel, celui du « mi-chemin » - jusqu’à tutoyer l’outrance et, ce faisant, parvenir à aiguiser la curiosité.

Dire sans le dire… tout en le disant : trop obscur pour être efficace et trop cru pour être cru… constitue la formule « communiquée » du secret d’une action teintée d’ésotérisme, de celles qui, complexes, doivent se montrer, se dire et s’afficher, pour rester cachées…

Conclusion

« Répondre aux besoins des jeunes » … L’assemblage de ces trois mots n’est plus en mesure de justifier, comme naguère il le fit, la délivrance d’un blanc-seing octroyé hier à l’opérateur associatif - à qui reste confié un large pan de la mise en œuvre de l’action sociale, médico-sociale, socio-culturelle et éducative, en faveur des personnes en situation difficile.

Production rhétorique, issue à l’origine de l’éducation spécialisée, cet énoncé laconique de type « prêt-à-porter » peut, de nos jours, laisser libre cours à bien des interprétations, voire entraîner bien des suspicions quant au travail d’éducation et de socialisation qui s’accomplit, face à cette impossible réalité de « la preuve » du récit qu’il en veut narrer.

La dimension subjective donnée aux personnes (« les jeunes »), objets de toutes les intentions, autorise l’audace de ce discours ramassé, de l’omnipotence et de l’engagement, qui participe à l’entretien d’une identité et d’une idéologie professionnelles avantageuses.

Le récit vernaculaire « répondre aux besoins des jeunes », considéré comme signe sémiotique, tente de perpétuer la mise en relief d’une idée par saturation du signifié. Son écho, malgré tout, se limite presque entièrement à sa zone naturelle de halo (milieux et environnements de l’action sociale et de l’éducation populaire et spécialisée). Peu lisible et vague de par l’intention qu’il affiche, le message parvient dorénavant aux tutelles de l’action sociale (État, Collectivités Territoriales) comme une maladresse qui relève presque de la « faute technique » - en tout état de cause comme un abus de langage bien préjudiciable à la reconnaissance des pratiques d’action des travailleurs sociaux.

Pourtant, les enjeux de la démonstration ne sont pas minces mais bien centraux, pour ceux qui, dès lors, se trouvent en responsabilité de financer les fonctionnements, de soutenir et d’organiser les actions ou, plus encore, pour l’acteur de terrain de l’accompagnement des personnes en difficulté : il s’agit bien de comprendre et d’être compris dans ce que l’on dit et ce que l’on fait.

Le syntagme R.B.D.J. symbolise l’axe moteur d’une aspiration vers un objet « modélisé », qui serait authentifié dans sa réalité complexe à partir d’une lexie associée à un sens, censée se substituer à un tout. Or, si cet objet, qui en fait lui échappe, peut correspondre aux exigences d’une idéologie, voire d’un phantasme, il ne peut combler - comme tout objet - le manque qui tient en sa visée : répondre aux besoins des jeunes… sauf à faire valoir les illusions de l’accompli, élément indispensable au maintien des mythes.

 

Bibliographietop


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Notestop


1. Aux côtés de l’État, les collectivités locales et territoriales sont les acteurs cardinaux des politiques d’action sociales en large part décentralisées, au périmètre imprécis et complexe. Mises à l’épreuve de faits sociaux à forte résonance politique et confrontées à une demande sociale encadrée par un ensemble de mesures contraignantes (législation, budget, sécurité), les collectivités publiques témoignent de l’appréhension particulièrement épineuse des nouvelles problématiques et représentations micro sociétales, de leurs enjeux.

2. Parmi celles-ci figurent de nouvelles professions - segments d’un travail social maintenant redistribué - déjà fort différenciées au sein des travailleurs sociaux par le diplôme et le statut, mais également par le rapport que chacune d’elles entretient à la licence et au mandat : animateur social de quartier ; délégué à la tutelle ; agent de prévention et de médiation familiale, sociale ou urbaine ; conseiller d’insertion et de probation ; aide à domicile ; agent d’accompagnement … D’autres fonctions éducatives et sociales - disparates, balkanisées et fréquemment circonstancielles - sont remplies par des personnels contractuels inscrits dans des dispositifs locaux d’animation, de prévention ou de sécurité, communaux ou inter communaux.

3. En ces espaces - souvent saturés de sens, discursivement très organisés, et corollairement propitiatoires aux équivoques - incube, se forge, et se décline en sous-formes l’idéologie professionnelle du travail social. À noter que le rapport particulier qui relie les métiers d’éducateur spécialisé et d’assistant de service social définit des sphères sémantiques d’adhérence et d’adhésion étroitement communes ou connectives, aux dires de la pratique concrète et de l’action technique.

4. La qualité de la relation de service que le travailleur social s’applique à instaurer dépend, en bonne part, de la valeur éducative et promotionnelle qu’il accorde à son action, et de l’intention qui préside à l’expression du message qu’il délivre. Ici, le destinataire est censé être en possession des informations qui le concernent ; s’agissant de la nature, du contenu et de la forme du travail social, de l’aide ou de l’accompagnement qui lui sont proposés ou qui lui sont déjà apportés.

5. Le temps de l’adolescence est témoin d’accès émotionnels ignorés jusqu’alors, de forte intensité et largement indicibles. La mise en mots des affects, objet des plus grandes difficultés, rend problématique sa locution corporelle par le faire ou par le dire… Les conduites à risques, les passages à l’acte du corps, sur le corps ou hors du corpsconstituent des signifiants ostentatoires de cette énonciation sans énoncé qui ne se fait pas parailleurs - et viennent compliquer la visibilité de ce qui se communique, et la lecture de son sujet, l’objet perdu.

6. Les adolescents s’approprient sans peine les messages les plus expressionnistes issus de la communication publicitaire, quitte à les détourner avant de les consacrer et en devenir d’efficaces glossateurs.     Le marketing appliqué à la publicité utilise fréquemment comme support les modes de faire et de dire des adolescents (attitudes, langage et comportements) qui leur sont rétrocédés, d’une certaine façon, après recyclage et activation dynamique par l’image.

 

Pour citer cet articletop


Référence électronique

Jean-Hilaire Izabelle, "« Répondre aux besoins des jeunes » : approche sémiotique d’un discours contraint", Sciences et actions sociales [en ligne], N°8 | année 2017, mis en ligne le date 15 novembre 2017, consulté le 18 décembre 2017, URL : http://www.sas-revue.org/n-conception/47-n-8/varia-n8/121-repondre-aux-besoins-des-jeunes-approche-semiotique-d-un-discours-contraint

 

Auteur


topJean-Hilaire Izabelle
Psychosociologue - Psychothérapeute (activité libérale)
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