N°7Année 2017 : Jeunesses et marginalités

Varia

Se faire mâle dans le Medellín des années du Cartel

« En la vida, quiérase o no, hay que pelear continuamente, con todo y con todos, de un modo u otro. Hasta la muerte, creo»*

(Burgos, 2004, p. 28).

Fernando CARVAJAL

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Français

L'article étudie l'expérience d'hommes issus des milieux populaires de Medellín (Colombie), ayant été socialisés à la masculinité pendant l'époque où le cartel de la drogue exerçait une influence majeure. Il se fonde sur le modèle de Bourdieu (1998) et de Boltanski & Thévenot (1991). Le premier permet de mettre en lumière les effets de structure. Le second sert à étudier l'action en train de se faire.
L'article s'appuie sur un matériau empirique direct (entretiens semi-directifs et démarche histoire de vie) et indirect (témoignages restitués par des auteurs qui se réfèrent au même contexte). Il dévoile le processus éducatif qui permet de dépasser l'habitus viril et guerrier pour adopter une masculinité sensible et citoyenne.

English

This article examines the experiences of men from the popular classes of Medellin (Colombia), who have been socialised to masculinity during the period of the drug cartel's strong influence. The models of Bourdieu (1998) and Boltanski & Thévenot (1991) provide the theoretical grounding. The former is used to show the effects of structure and the latter to study the actions taking place.
This article is based on direct empirical data (semi directive interviews and life history methods) as well as indirect information (testimonies mentioned by authors who refer to the same context). It exposes the educational process enabling overcoming the virile and warlike habitus to adopt a sensitive and civilian masculinity.

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Mots-clés : adolescence, violence, masculinités, éducation, Medellín

Key words : adolescence, violence, masculinity, education, Medellin

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Introduction : Processus de production et d'analyse d'informations

Contexte sociohistorique et géographique : du plus grand au plus petit

Des cités et des valeurs...

Masculinité et virilisation dans les milieux populaires de Medellín pendant les années du Cartel

Conclusion

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Introduction : Processus de production et d’analyse d’informations

Partant du principe que plus on creuse dans l’expérience intime des personnes, plus on met en évidence le social, cet article s’appuie sur l’expérience d’hommes issus des milieux populaires de la ville de Medellín (Colombie), ayant été socialisés à la masculinité pendant l’époque où le cartel de la drogue exerçait une influence majeure, entre les années 1980 et le début des années 1990.

Le matériau empirique direct a été produit dans le cadre d’un travail autobiographique de l'auteur, entrepris en 2011 avec le concours de Marie-Christine Josso, ancienne professeure universitaire en « histoires de vie ». La démarche a bénéficié d’une première procédure de distanciation lors de l’étape de « fouille ». Questionnant mes certitudes, Marie-Christine a œuvré comme alter ego chevronné et minutieux. Un séjour en Colombie et au Panama en août 2011 a été l’occasion d’effectuer des « récits croisés » de plusieurs membres de ma famille, permettant d’étayer la cohérence diachronique de mes souvenirs. Pour compléter, des entretiens semi-directifs ont été réalisés à Medellín en décembre 2014 avec Tavo et Rojo1. Ils ont partagé la jeunesse de ceux dont l’expérience sert d’illustration et ont livré des témoignages permettant d’assurer la cohérence et la crédibilité du récit. Ils ont été choisis parmi les survivants de cette période pour leur connaissance de l’histoire et de la vie du quartier qu’ils habitent toujours. L’amorce pour ces entretiens était : « Pourriez-vous me raconter des anecdotes sur Oscar-Coca ? » Avec une entrée portant sur ce personnage du quartier, il était attendu que les témoins abordent les liens entre adolescence masculine et violence.

Une seconde procédure de distanciation a été mise en place lors de l’étape d’écriture. L’emprunt du prénom « Lucas », utilisé comme pseudonyme par l’auteur pour se protéger pendant une époque de militance politique, inspire une sorte de jeu des miroirs où, lorsque j’observe l’autre moi, je commence à me voir moi-même avec une autre perspective, avec plus de profondeur, ainsi qu’à déceler et rendre plus visibles mes propres façons de faire et d’être. Les figures masculines présentes dans le récit, fonctionnent également comme autant d’alter ego alimentant la démarche autoréflexive, qui, à son tour, dévoile et dénaturalise les processus de socialisation masculine des différents sujets. Utiliser un alter ego permet de se penser soi-même comme un autre (Ricœur, 1990), diminuant ainsi les effets potentiels que l’envie de paraître sous son meilleur jour pourrait avoir sur le récit.

Par ailleurs, plusieurs anecdotes évoquées font partie de la tradition orale du quartier d’origine des témoins et ont été partagées à de nombreuses reprises dans des conversations entre les survivants de cette période : Tavo, Rojo, Sam, Lucas… Les attribuer à l’un ou l’autre d’entre eux constitue un recours narratif.

Le matériau indirect procède d’autres narrations, portant sur la même époque et la même ville, et s’appuyant également sur des textes de caractère biographique. Ces narrations sont concordantes avec les témoignages de première main utilisés. S’il est très difficile de prouver leur véracité, il reste néanmoins aisé de montrer leur vraisemblance, critère qui assure la validation scientifique d’une construction basée sur ce type de corpus empirique (Vanini, 2014), en évoquant d’autres témoignages qui se réfèrent à la même période historique.

Parmi ces narrations, celle de Salazar (1990), qui a fréquenté Lucas au temps du cartel et a été maire de Medellín entre 2008 et 2011, étudie la violence masculine des tueurs à gages tout en y dévoilant l’influence de la culture régionale entrepreneuriale, colonisatrice et catholique. Sont aussi utilisés les témoignages autobiographiques directs de Burgos (2004) et d’Abad (2007)2. Dans cette optique, partant du constat que « toute expérience de vie comporte une dimension sociale » (Schütz, cité par Bertaux, 1997, p. 45), le matériau empirique mobilisé, de première et de seconde main, constitue un échantillon permettant d’analyser les représentations et les expériences liées au processus de masculinisation de certains milieux populaires dans le Medellín des années du Cartel.

Par ailleurs, il est fréquent d’associer les approches biographiques à l’épistémologie compréhensive (Chaxel et al., 2014 ; Fugier, 2013 ; Pineau et Legrand, 2013 ; Vanini, 2014). Dans ce contexte, il est cohérent de parler de « processus de production d’informations » et non pas de « procédure de récolte de données ». Cette posture implique une rupture avec le positivisme qui considère l’observateur comme étant extérieur aux phénomènes qu’il étudie, sans les influencer aucunement. Dans cette perspective épistémologique, le caractère scientifique de la démarche n’est pas garanti par une preuve d’objectivité. La distanciation entre le chercheur et « son objet » d’étude s’établit au travers du respect de la neutralité axiologique. Il ne s’agit pas de juger le sens des conduites des acteurs mais de le lire à la lumière d’une approche théorique. Cette démarche tient compte du rôle du chercheur lui-même, analysant ses interactions avec son terrain et avec ses témoins. C’est ainsi que le chercheur produit des informations. Il ne procède pas, comme dans la métaphore agricole plus appropriée à une démarche explicative, à une récolte de données brutes.

Dans cet article, le modèle de Bourdieu (1998) permet de mettre en lumière les effets de structure, alors que celui de Boltanski et Thévenot (1991) sert à étudier les « grammaires de l’action », autrement dit l’action en train de se faire. Pour Bourdieu, l’habitus est un système générateur et unificateur de pratiques sociales qui crée des régularités dans les conduites des agents. Spontanées, ces régularités ne sont pas réfléchies, ni intentionnelles. En partant de la notion d’habitus, Bourdieu construit une théorie des structures qui ne néglige pas le rôle de l’action. Le modèle de Boltanski et Thévenot (1991), qui, à notre connaissance, n’a pas encore été utilisé pour explorer les processus de masculinisation, s’avère pertinent lorsqu’il s’agit de dénaturaliser certaines conduites, comme cela est montré lors de l’analyse des interactions entre Oscar et Sam ou entre Oscar et Lucas, ou encore les effets de trajectoire qui ont permis à Lucas d’entrer dans le « masculin en mouvement » (Castelain Meunier, 2005), comme on le verra en conclusion.

Boltanski et Thévenot (1991) proposent un modèle de « cités », dont chacune se rattache à certaines valeurs, « grandeurs » dans leur langage, qui leur sont propres. Ils répertorient six cités : inspirée, domestique, d’opinion, civique, marchande et industrielle. Ces « grandeurs deviennent particulièrement saillantes dans les situations de disputes, telles qu’on peut les observer dans de nombreuses occasions de la vie quotidienne » (Boltanski et Thévenot, 1991, p. 26). Ce modèle reste ouvert à l’existence d’autres cités3.

Le modèle de Boltanski et Thévenot établit comme condition de l’échange entre personnes leur coordination et leur coopération préalables. Autrement dit, les rapports entre agents sont régis par des conventions, implicites la plupart du temps. Dans cette perspective, le système est basé sur les attentes mutuelles qui existent entre les êtres par rapport à leurs conduites. Dans ce modèle, la recherche du sens des interactions entre les agents acquiert une importance capitale. C’est parce qu’ils partagent un système d’équivalences communes (les grandeurs) que les agents trouvent des jalons qui orientent leur action lors d’une interaction concrète. Ainsi, deux agents ayant perdu les repères ordonnant leur interaction dans une cité, peuvent basculer dans la violence, comme le montre l’analyse d’une interaction entre Oscar et Sam. Il existe aussi le cas contraire : lorsqu’un agent commence à se conduire selon les valeurs d’un monde, ses rapports avec les « grands êtres » de ce monde peuvent être pacifiés, comme cela est mis en évidence dans l’étude d’une interaction entre Oscar et Lucas.

Pour Bourdieu, l’ordre social est une sorte de « machine symbolique tendant à ratifier la domination masculine sur laquelle il est fondé : […] c’est la structure de l’espace, avec l’opposition entre le lieu d’assemblée ou le marché, réservés aux hommes, et la maison, réservée aux femmes… » (1998, p. 15). Certaines notions, convoquées par les deux modèles théoriques mobilisés, peuvent être associées par paires : cité d’opinion / assemblée, cité marchande / marché, cité domestique / maison. Dans cette perspective, en prolongeant l’étude des processus de masculinisation à d’autres cités (inspirée et civique), le modèle de Boltanski et Thévenot pourrait servir à diversifier et à enrichir les analyses de ces processus tout en contribuant à une certaine décentration théorique, comme semble l’appeler de ses vœux Bourdieu, lorsqu’il dénonce « la soumission aux modèles dominants » (1998, p. 105) dans certains travaux inspirés par les études de genre.

Contexte sociohistorique et géographique : du plus grand au plus petit

Exerçant un quasi-monopole sur le trafic de cocaïne, « Le Cartel » fut en grande partie responsable pendant plusieurs décennies de la réputation de Medellín comme étant la ville la plus violente du monde. En 1991, le nombre de meurtres atteint le chiffre de 6 349, soit un taux de 380 pour 100 000 habitants (Brodzinsky, 2014). La plupart des meurtriers et des victimes sont des hommes de moins de 20 ans. Pour l’année 1989 « 70 % des personnes tuées à Medellín avaient entre 14 et 20 ans » (Salazar, 1990, p. 188). Un taux de violence important prévalait déjà en Colombie bien avant le Cartel de Medellín. Il existe une certaine unanimité pour situer ses débuts avec l’assassinat du leader populaire Jorge Eliécer Gaitán en 1948. Cette situation s’est aggravée dès les années 1960 avec le conflit entre l’État et les guérillas communistes et, davantage avec l’émergence des groupes paramilitaires d’extrême droite pendant les années 1990.

De manière générale, les indices d’homicide ont un rapport inversement proportionnel au revenu par tête et par habitant. Ils ont aussi un rapport direct avec le coefficient de Gini : à moindre revenu par tête et à moins bonne distribution de la richesse correspondent plus d’homicides. Dans cette perspective, à Medellín, la violence va se concentrer dans les quartiers populaires.

Pays multiculturel, la Colombie reste marquée par les barrières géographiques qui, jusqu’à la fin du XXsiècle, ont délimité les différentes sous-cultures qui le constituent. Lors de son voyage en 1855, Reclus (1998 [1861]) constate l’importance de l’influence européenne dans l’État d’Antioquia, dont Medellín est aujourd’hui la capitale. Déjà à l’époque, cette région concentre un grand nombre de « métis-blancs ». Ce terme, proposé par un généticien des populations (Yunis, 2003), se réfère moins à la composante génétique qu’à l’influence ethnoculturelle européenne forte.

Au sens large, la culture du travail et les attitudes face à l’accumulation de capital ont été liées aux systèmes de production. Soumis à l’esclavage et à la servitude, Afro-colombiens et Amérindiens n’avaient aucun intérêt à se montrer très entreprenants sur le long terme car le produit de leur travail dans les grandes exploitations terriennes et dans les mines était approprié par leurs maîtres. Avec l’abolition de l’esclavage, les anciens maîtres changèrent leur statut en celui de patrons, mais ils étaient presque toujours des Créoles métis-blancs. Certaines régions, comme Antioquia, ont connu une immigration européenne, de relative importance, qui s’est consacrée à l’exploitation agricole des petites parcelles dont les familles étaient fréquemment propriétaires. Vers la fin du XIXe et au début du XXsiècle, les plus fortunées ont investi les excédents de leur production agricole dans la création d’industries textiles.

Connus sous l’appellation de paisas, mot qui rappelle leur origine paysanne, les habitants d’Antioquia sont réputés en Colombie pour leurs valeurs conservatrices et leur esprit entrepreneurial qui, associés aux richesses naturelles, a fait de cette région l’une des plus prospères du pays. « Très régionalistes ‒ voire chauvins ‒ […] ils considèrent leur région comme la plus active, la plus productive et la plus entreprenante de Colombie » (De Suremain, 2001, p. 62). Il est vrai que Medellín possède le meilleur réseau de transport urbain du pays. C’est la seule ville à avoir un métro. Le système de communications s’étend sur toute la ville qui bénéficie par ailleurs d’eau potable depuis plusieurs décennies, ce qui est loin d’être le cas dans d’autres villes. L’appellation « paisa » est utilisée pour nommer les ressortissants de l’ancien État de Antioquia ainsi que ceux des terres qu’ils ont colonisées. À partir de la fin du XVIIIe siècle, les habitants de cet État commencèrent un mouvement de migration interne et de fondation de villes et de villages, connu dans l’histoire politique, économique et culturelle de la Colombie sous le nom de « colonisation antioqueña ». Actuellement, le terme paisa s’applique aux habitants de quatre départements : Antioquia, Caldas, Risaralda et Quindío.

Un court verset populaire mettant en scène un père qui conseille son fils, issu de la tradition orale imagée des paisas, reflète les représentations sociales autour de la réussite économique :         

Obtiens l’argent fiston,
Obtiens l’argent honnêtement.
Et lorsque personne ne te voit…
Obtiens l’argent fiston !
4

Animé par l’idéologie exprimée dans ce verset, le Cartel de Medellín s’est développé en partant de quelques quartiers de la municipalité d’Envigado, située dans la banlieue sud de la ville. Le quartier « La Paz » (La Paix, en castillan), ancien lieu de résidence du « patron » Pablo Escobar, en constitue l’épicentre. Lucas a été scolarisé dans le lycée public de ce quartier et a grandi dans un quartier voisin. Dans ces conditions, la socialisation à la masculinité passe quasi systématiquement par une virilisation exacerbée qui se manifeste fréquemment au travers de la violence physique, verbale et symbolique, mobilisée la plupart du temps pour dominer les plus faibles et/ou pour se défendre des agressions.

Analysant la construction de la masculinité en France au XIXe siècle, Sohn (2009) pose comme hypothèse provisoire qu’il se dessine à cette époque le passage d’une masculinité fondée sur la force brute et la virilisation excessive, vers une masculinité axée sur la maîtrise de soi.

S’agissant de la Colombie, Viveros a étudié l’influence de la classe sociale et de l’appartenance ethnoculturelle dans la constitution de la masculinité. S’appuyant sur un échantillon d’hommes issus de la classe moyenne, cette auteure fait état, d’une part, d’une « masculinité marginalisée » rattachée « à la représentation hyper sexualisée des hommes noirs [qui] a pour corollaire leur image de pères absents, de pourvoyeurs irresponsables et de maris infidèles » (Viveros, 2015, p. 46) ; d’autre part, les hommes (paisas) issus d’une population « «blanche métisse» sont perçus comme des pourvoyeurs responsables, des pères présents et de bons maris qui font preuve de contrôle sexuel : ils incarnent une masculinité hégémonique » (Ibid.).

Il convient de nuancer les propos précédents lorsque l’on se réfère aux milieux défavorisés paisas, sachant qu’en « Colombie, 30 % des ménages urbains ont une femme à leur tête, cependant qu'à Medellín […] ce chiffre s'élève à 41 % dans les quartiers populaires » (De Suremain, 2001, p. 54).

Des cités et des valeurs…

Au cours de son existence, à travers son processus de socialisation, la personne incorpore des normes et des valeurs de certains de ses groupes d’appartenance, tout en en contestant et en en rejetant d’autres. Quelques environnements et événements marquent profondément et déclenchent des changements en profondeur tant dans les représentations que dans les conduites. Dans le modèle théorique de Boltanski et Thévenot (1991), les valeurs propres à chaque cité sont reliées à des ouvrages classiques de philosophie politique.

« L’inspiration dans la Cité de Dieux de Saint Augustin, le principe domestique dans la Politique de Bossuet, les signes de gloire et le crédit de l’opinion dans le Léviathan de Hobbes, la volonté générale dans le Contrat social de Rousseau, la richesse chez Adam Smith dans la Richesse des nations ou l’efficacité industrielle dans le Système industriel de Saint-Simon » (p. 27).

Pour Boltanski et Thévenot, les sociétés complexes « ne se laissent pas enfermer dans aucun des mondes » (1991, p. 243) qu’ils ont identifiés. Dans la vie de tous les jours, les grandeurs peuvent se trouver en intersection. Ce qui permet aux êtres de parvenir à des compromis et d’éviter, même dans des contextes comme ceux que nous décrivons, que leurs conflits dévient toujours vers la violence. A contrario, « les gens seraient indifférents les uns aux autres (comme dans l’état de nature dans sa version rousseauiste) et alors ils ne formeraient pas une cité » (Boltanski et Thévenot, 1991, p. 266).

L’aspiration au lucre caractérise une certaine culture paisa très axée, d’une part, sur les valeurs de la cité marchande dont « les actions sont mues par les désirs des individus qui les poussent à posséder » (Boltanski et Thévenot, 1991, p. 244) des objets comme le prestige ou l’argent. Dans cette cité, la compétition est la valeur suprême, les « petits » sont pauvres et les « grands » sont riches. D’autre part, stimulée par une « visée de production efficace qui repose sur des investissements fonctionnels » (Boltanski et Thévenot, 1991, p. 253), la culture paisa accorde beaucoup d’importance aux valeurs de la cité industrielle. C’est en convoquant les valeurs de ces deux cités (marchande et industrielle) qu’il est possible de s’enrichir beaucoup et rapidement pour autant que l’éthique n’interfère guère.

La virilité quant à elle « pourrait se définir comme un ensemble de comportements, d’interdits, de non-dits, de valeurs, d’attitudes, de discours stéréotypiques, etc., qui s’articulent en véritables systèmes idéologiques centrés sur le courage et la force » (Dejours, 2000, p. 277) ainsi que sur « l’aptitude au combat et à l’exercice de la violence » (Bourdieu, 1998, p. 57). Au cours de son histoire, la virilité a « toujours conforté les valeurs traditionnelles ; ainsi, quand la société a fait preuve d’une plus grande tolérance à l’égard de l’«anormalité» […], elle a tiré sur les rênes » (Mosse, 1997, p. 13). Dans un monde domestique qui accorde une importance capitale au respect des hiérarchies et de la tradition, tout comme au rôle central d’un chef, la virilité est fortement sollicitée et valorisée. Ce monde « ne se déploie pas seulement dans le cercle des relations familiales » (Boltanski et Thévenot, 1991, p. 206).

Les grandeurs vont constituer autant d’ordres de généralité, incarnant un fondement d’organisation politique ainsi qu’une conception du bien commun spécifique à chaque cité. Dans la vie quotidienne, les personnes peuvent se déplacer entre plusieurs de ces cités en fonction de chaque situation et de principes utilisés pour légitimer leur position ; principes qu’elles convoquent aussi pour justifier leur action et pour éviter les litiges ou pour les résoudre.

Masculinité et virilisation dans les milieux populaires de Medellín pendant les années du Cartel

À l’époque de Pablo Escobar, le quartier de Lucas est habité essentiellement par des ressortissants de classe moyenne inférieure. Les pères, moins démissionnaires que ceux des quartiers plus populaires, sont pour la plupart ouvriers non qualifiés de l’industrie textile, manutentionnaires, employés de commerce, jardiniers, conducteurs de bus et de taxi, épiciers. Il y a aussi quelques « notables » qui enseignent dans le Lycée La Paz, notamment les professeurs de castillan et d’éducation physique, tous les deux proches amis du père de Lucas qui avait été enseignant à l’école primaire avant de perdre son emploi et de s’acheter un taxi pour faire vivre sa famille. Presque toutes les mères travaillaient exclusivement à la maison. Les pères sont chargés de distribuer à leurs enfants des punitions physiques relativement fréquentes.

Lucas décrit son père comme un homme qui assume les responsabilités financières et éducatives de son statut mais qui, en même temps, est souvent absent, buveur, coureur, agressif.

À l’adolescence, il ne me frappait plus avec sa ceinture. Il m’administrait un fort coup-de-poing lorsqu’il me trouvait insolent.

Lucas évoque une bagarre entre ses parents lorsqu’il avait 14-15 ans. Son père criait fort, pouvait casser ou brûler des objets mais il ne le frappait pas fréquemment et jamais sans motif. D’ailleurs il n’a jamais tapé ni sa mère, ni sa sœur :

Ma mère était très vulnérable et avait l’air de souffrir beaucoup de leur relation. Une fois elle a demandé à son frère de venir nous chercher car elle était terrorisée par mon père qui était hors de lui. Mon oncle maternel faisait 20 cm de plus que mon père mais c’est mon père qui l’a fait courir. Nous avons tous fini au poste de police et le chef m’a fait la morale me disant que j’étais déjà assez grand et que je devais prendre mes responsabilités.

Environ une année après cet incident, Lucas s’est bagarré à coups de poings avec son père. Les affrontements de ce type entre pères et fils n’étaient pas rares dans le quartier.

À partir de 11 ans, Lucas fait partie du même groupe de garçons qu’Oscar, un enfant turbulent du même âge que lui. Appelés « galladas5 » à Medellín, ces groupes établissent une sorte de ranking ordonné en fonction de la force et de l’habileté montrées au cours des bagarres (Burgos, 2004) ainsi que d’autres activités physiques. Être généreux et dépensier avec ses congénères contribue aussi à être bien placé dans cette hiérarchie informelle. Ces groupes pourraient être assimilés à ce que Boucher (2009) appelle clan. S’appuyant sur des travaux d’autres auteurs, Boucher établit une différence entre, d’un côté, le clan, qui n’a pas une vocation délinquante mais dont certains de ses membres commettent des contraventions et parfois même des délits, et de l’autre le gang. Ainsi le clan consiste en « de jeunes regroupés spontanément sur de bases ludiques, affectives, relationnelles, générationnelles, sociales et territoriales ». Le gang réunit quant à lui un groupe « de jeunes organisés de façon hiérarchique avec des objectifs communs en matière de délinquance » (Boucher, 2009, p. 221).

Lorsqu’il atteint ses 13 ans, la gallada de Lucas est composée d’une petite vingtaine de garçons dont une minorité est en rupture scolaire ; Oscar en fait partie. Le groupe passe énormément de temps à discuter au coin d’une rue, à faire des promenades dans la forêt toute proche pour y construire des cabanes. Parfois, ces garçons emmènent chez eux des pommes de terre qu’ils cuisent au charbon. Rojo se rappelle : « Oscar a volé de l’argent à son père. Il a acheté à boire et à manger et a invité tout le monde faire un pique-nique dans la forêt. Pour une fois, on a eu plus que des pommes de terre carbonisées ! ».

Avant 14 ans, Lucas a de plus en plus de conflits avec Oscar et commence à avoir peur de lui. Pendant plus d’une année, Lucas fuit Oscar chaque fois qu’il arrive. C’est seulement à 15 ans qu’il ose enfin l’affronter. Ils se battent deux fois le même jour à coups des poings jusqu’à ce que d’autres adolescents les séparent. Il raconte :

Après notre bagarre, Oscar m’a laissé tranquille. Je ne comprenais pas trop pourquoi car il n’avait peur de rien ni de personne… Parfois il invitait tout le monde à manger dans une cafétéria du parc d’Envigado. Lorsque l’on avait fini de manger, il nous disait de partir et il s’en allait en dernier, sans payer. Cette cafétéria a alors engagé un gardien. Oscar nous a encore invités et nous a de nouveau dit de partir avant lui. On n’était pas encore très loin, lorsqu’il s’est levé et a nargué le gardien : « Salut mon pote, à la prochaine » Et il est parti sans payer et… sans courir.

À partir de cette bagarre, l’image que Lucas projette devant les autres et sa propre estime s’améliorent. En faisant front à Oscar, Lucas fait un usage légitime « de la partie haute, masculine » (Bourdieu, 1998, p. 23) de son corps et restaure son honneur, ce qui montre comment « la virilité doit être validée par les autres hommes, dans sa vérité et sa violence actuelle ou potentielle, et certifiée par la reconnaissance de l’appartenance au groupe de «vrais hommes» » (Bourdieu, 1998, p. 58).

Un des indices permettant de déduire l’appartenance à une gallada est d’avoir le privilège d’intégrer l’équipe de football qui la représente lors d’un « desafío6 » contre une autre gallada. Lucas se souvient : « Ces matchs étaient durs, physiques. Si quelqu’un d’une autre gallada me bousculait, Oscar lui rentrait dedans à la première occasion, avant même que je puisse le faire à mon tour ». On voit comment la vengeance « est avant tout une charge » (Bourdieu, 1998, p. 57) que la virilité fait porter aux hommes. À 16 ans, Oscar commence à « travailler » – c’est l’expression consacrée – comme homme de main d’un baron de la drogue. Les jeunes tueurs interviewés par Salazar avouent : « L’argent est la vie ». « Pour l’argent je fais n'importe quoi. » « Pour du pognon je tue n’importe qui. » (Salazar, 1990, p. 197). Tavo, proche d’Oscar, évoque cette période :

Oscar racontait certains boulots. Des petits voyous, dont l’activité trop visible générait de l’insécurité dans le quartier, gênaient le boss d’Oscar qui s’occupait de grosses affaires. Deux d’entre eux étaient frères. Ils étaient noirs et minces. Comme il y avait dans le jardin zoologique de Medellín une panthère noire célèbre, on avait donné à ces frères le surnom des « panthères ». Oscar a tué le premier et il s’est pointé à la veillée... Lorsque le survivant l’a vu, il a essayé de venger la mort de son frère. Mais Oscar y était allé pour le tuer aussi et il l’a fait devant l’assistance7.

Le geste d’Oscar illustre comment « les manifestations (légitimes ou illégitimes) de la virilité se situent dans la logique de la prouesse, de l’exploit, qui fait honneur » (Bourdieu, 1998, p. 25). Oscar, à la manière de « l’homme «vraiment homme» […] se sent tenu d’être à la hauteur de la possibilité qui lui est offerte (par son patron en lui ordonnant de tuer les panthères) d’accroître son honneur en cherchant la gloire et la distinction dans la sphère publique » (Bourdieu, 1998, p. 57). Cette masculinité hyper-virile peut être associée aux valeurs de cités domestique et marchande. Oscar veut gagner beaucoup d’argent et très vite, ce qui peut être relié à la cité marchande où l’intérêt personnel est la « vraie motivation » (Boltanski et Thévenot, 1991, p. 246) et « les gens sont détachés les uns des autres » (Boltanski et Thévenot, 1991, p. 248). C’est en donnant libre cours à son ego que la dignité de la personne s’accomplit. Le tueur à gages va jusqu’au bout de la logique marchande et transforme la vie de ses victimes, et même la sienne, en objets de transaction économique.

Entre 13 et 15 ans, Lucas a des graves problèmes de discipline à l’école. Il est suspendu, d’abord une journée, puis deux, enfin trois… Son père est convoqué. Après l’avoir suspendu trois jours de suite sans que le comportement de Lucas ne s’améliore, le collège des professeurs décide de l’expulser définitivement. Le père de Lucas fait recours contre cette décision. Appuyé par ses amis, les professeurs de castillan et d’éducation physique, qui connaissent bien toute la famille, il réclame et obtient une dernière opportunité pour son fils. Lucas préférerait arrêter l’école mais son père l’aurait cadré : « Tu peux si tu veux mais tu ne resteras pas chez moi sans étudier et sans travailler, et comme tu ne sais rien faire, tu devras vendre des journaux en porte à porte ».

Lucas saisit la dernière opportunité que lui offre son lycée. Il devient plus prudent mais reste toujours turbulent. Il raconte :

Nous étions 44 élèves lors de ma dernière année au Lycée de La Paz. Les professeurs manquaient parfois sans être remplacés. Dans ces circonstances, j’ai eu une fois une bagarre dans la classe avec « Chicho ». Il voulait se venger et m’a dit qu’il m’attendrait à la sortie. J’ai traîné un peu mais je ne pouvais pas rester à l’intérieur après la fin des classes. Quand je suis finalement sorti, Chicho était encore plus énervé car je l’avais fait attendre. Il y avait du monde. J’avais un peu peur mais j’ai réussi à me maîtriser et je lui ai foutu une raclée. Peu de temps après cette bagarre, Chicho a tué un autre adolescent de son quartier d’un coup de couteau. Il était encore mineur et apparemment il avait agi en légitime défense. Il nous restait seulement quelques semaines de cours. Le juge des mineurs ne voulait pas que Chicho arrête si près de la fin et il l’a laissé terminer le lycée. Comme sa famille avait peur de la vengeance de la famille du défunt, Chicho se faisait toujours accompagner par son père. C’était rassurant pour eux et… pour moi aussi.

Pour Aristote, la virilité est enracinée dans la nature de l’homme mais elle « peut être également une vertu morale, ce qui suppose que le vice soit également possible. Vice qu’il décrit comme excès ou défaut de virilité : la témérité et la crainte » (Folscheid, 2013, p. 18). En revanche, dans les milieux populaires de Medellín à l’époque du Cartel, la témérité est une qualité valorisée comme en témoigne un élève de 12 ans, lorsque Salazar (1990, p. 208) lui demande ce qu’il aimerait devenir quand il sera plus grand.

J’aimerais bien être un tueur respecté comme Ratón8, dont la famille est aussi respectée. Ratón a déjà été tué mais il était discret et il descendait celui qui lui manquait de respect. Il traînait par-ci, par-là, toujours avec un [pistolet] 9 mm et si quelqu’un le fixait, il demandait : «tu veux ma photo ?» Et si l’autre répondait, il le tuait, il lui crachait dessus et partait en rigolant. J’aimerais bien être comme lui !

Ces propos peuvent être reliés au monde domestique : « Le climat dont seront imprégnés les enfants dès leur plus jeune âge […] aura une influence décisive parce que «l’enfant aime imiter». «Jouer aux grandes personnes» est un des «passe-temps favori» de l’enfant » (Boltanski et Thévenot, 1991, p. 217).

Étudiant le rôle de la famille patriarcale dans la construction de la masculinité, Haroche répertorie une série des caractères valorisés traditionnellement comme « l’orgueil, la fierté, la quête de prestige, imposant des idéaux d’honneur et des valeurs de courage, d’endurance, inévitablement de dureté vis-à-vis de soi comme à l’endroit d’autrui » (Haroche, 2013, p. 40). Nous les retrouvons aussi dans la masculinité violente de la cité (domestique) de Medellín à l’époque du Cartel. Lucas rapporte une histoire tragique sur laquelle lui, Tavo et Rojo ont eu l’occasion de revenir à plusieurs reprises. Elle est loin de représenter un cas isolé, comme le mettent en évidence les multiples ouvrages d’auteurs qui se sont penchés sur cette époque (Salazar, 1990 ; Vallejo, 1994 ; Franco, 1999 ; Burgos, 2004 ; Abad, 2007).

En grandissant, je fréquentais moins les potes de la gallada, j’étais l’un des rares à faire l’Uni, mais je continuais à les voir au coin de la rue et à jouer au foot avec eux les week-ends. J’allais aussi boire des bières avec Rojo, que je considère toujours comme mon frère. Une fois, un matin très tôt dans le bus, on m’a raconté que Sam, un pote de « la gallada », avait reçu six coups de feu pendant la nuit. Il était à l’hôpital dans un état grave. J’ai été à la fois bouleversé et déconcerté. Sam était charismatique et tranquille. Personne ne lui avait jamais cherché des histoires. Il était fort et mesurait presque deux mètres ! En rentrant le soir au quartier, j’ai appris que Sam avait passé la soirée à boire avec Oscar. Très ivre, il aurait dit à Oscar : «Tu m’aimes tellement, que tu serais incapable de me faire du mal». Oscar avait alors sorti son pistolet et vidé son chargeur sur Sam. Le surlendemain, je suis allé le voir. Il était conscient, plein de tuyaux partout. Oscar était assis sur un fauteuil. Bourru, lorsqu’il m’a vu, il a tourné la tête, comme d’habitude. D’après ce qu’on disait, il ne quittait son fauteuil que pour aller aux toilettes. Sam a survécu mais il n’était plus le même après cette histoire…

La virilité aurait été « essentiellement construite pour protéger l’individu de sa peur de l’étranger » (Dejours, 2000, p. 279). C’est un peu comme si Oscar incarnait l’idéal type de l’homme viril qui exhibe sa toute-puissance tout en craignant dans son for intérieur, par-dessus tout, sa propre faiblesse. Il cache mal ses sentiments et ses émotions mais croit garder, à sa façon, la maîtrise et le contrôle de soi-même, y compris lorsqu’il boit de l’alcool. Oscar n’est pas épargné par « l’idéal impossible de virilité (qui est) le principe d’une immense vulnérabilité. C’est elle qui conduit, paradoxalement, à l’investissement, parfois forcené, dans tous les jeux de violence masculine » (Bourdieu, 1998, p. 57).

Discret, sachant se faire respecter sans faire exhibition de sa force et se conduisant habituellement « sans choquer, agacer ou gêner les autres » (Boltanski et Thévenot, 1991, p. 217), Sam se présente, en principe, comme un « grand être » du monde domestique. Or, sous l’influence de l’alcool il a agi « avec ostentation » (Boltanski et Thévenot, 1991, p. 220), ce qui ne correspondait pas à son rang. Le temps d’un soir, il s’est conduit en petit être du monde domestique, « attirant l’attention » (Boltanski et Thévenot, 1991, p. 220) de son tortionnaire. Oscar se sent comme trahi par ce défi inattendu de la part de Sam et la trahison révèle particulièrement les êtres petits de la cité domestique.

Dejours (1998 [2009]) fait la distinction entre courage et virilité. Cette dernière n’est jamais discrète. Pour exister, elle doit s’exhiber, les autres doivent la constater tandis que le courage consisterait à savoir se passer du regard d’autrui, voire à savoir le défier. Dans sa caractérisation du tueur à gages de Medellín, Salazar constate : « On n’est pas un «vrai mec» pour que personne ne le sache mais pour être craint et admiré9 » (1990, p. 205). Oscar s’arrange pour faire connaître ses « exploits » virils. Il n’a en revanche pas le courage de reconnaître son affection pour Sam. « La virilité, on le voit, est une notion éminemment relationnelle, construite devant et pour les autres hommes et contre la féminité, dans une sorte de peur du féminin, et d’abord de soi-même » (Bourdieu, 1998, p. 59).

Le rapport d’Oscar avec Sam était pacifique tant que leurs interactions se déployaient en respectant les grandeurs du monde domestique. En faisant étalage de l’affection qu’Oscar lui portait, en le défiant ouvertement, Sam a brouillé les repères d’Oscar et leur relation est tombée dans le registre de la violence. Du coup, si Sam « s’est fait tirer dessus », c’est parce qu’il a trop parlé et que ce qu’il a dit a été pris par Oscar comme une provocation. « Tu n’as pas été capable de te taire, non ?10 » demande le père de Santiago à son fils, dans le témoignage de Burgos (2004), lorsqu’il le voit rentrer, encore une fois, avec l’œil au beurre noir. Dans ce schéma, si le rôle paternel consiste à apprendre à son enfant qu’il faut savoir se taire, le rôle social attribué aux pères et aux hommes en général est d’initier les jeunes à la masculinité traditionnelle. De cette manière, la virilité est « apprise et imposée aux garçons par le groupe d’hommes au cours de leur socialisation pour qu’ils se distinguent hiérarchiquement des femmes » (Welzer-Lang, 2006, p. 129).

Dans cette perspective, le monde domestique, très hiérarchisé, s’organise à partir du respect strict des traditions. Après leur bagarre, le père de Lucas lui aurait dit : « Je préfère que tu te sois battu avec moi. Car si tu n’es pas capable de te défendre, alors tu ne vaux rien ». Lucas doit apprendre à se battre s’il ne veut pas être la honte pour sa famille et les garçons de sa gallada. C’est aussi le seul moyen d’appartenir à cette « maison des hommes » (Welzer-Lang, 2000) qu’est la rue. Par ailleurs, dans le monde domestique, « les êtres sont immédiatement qualifiés par la relation qu’ils entretiennent avec leurs semblables. Cette relation est une relation d’ordre lorsque les êtres appartiennent à la même maison » (Boltanski et Thévenot, 1991, p. 210).

Pour ce qui est des « panthères », elles se présentent en permanence comme les petits êtres du monde domestique caractérisés par leur tendance « à parler fort, c’est-à-dire plus haut que ne le voudrait leur grandeur, à se faire remarquer, à se montrer sans-gêne » (Boltanski et Thévenot, 1991, p. 220), ce que le patron d’Oscar ne peut tolérer car cela porte préjudice à la bonne marche de ses affaires qui doivent se déployer sub rosa.

Même si Oscar ne porte pas Lucas dans son cœur, il intervient pour le défendre lors des desafíos. Agissant de cette manière, il se conduit comme les grands êtres du monde domestique qui ont « des devoirs («plus encore que des droits») à l’égard de leur entourage et, plus particulièrement, à l’égard de ceux qu’ils comprennent et dont ils sont, par conséquent, responsables » (Boltanski et Thévenot, 1991, p. 214). On voit dans certaines attitudes d’Oscar une illustration de la manière à travers laquelle les dominants, tout en profitant de leur statut, se trouvent en même temps « dominés par leur domination » (Bourdieu, 1998, citant Marx, p. 76). Du coup, ils sont en permanence sous tension et se sentent obligés d’assumer des risques.

Paradoxalement, dans ces circonstances, l’État est visible par son absence. La police se présente dans le quartier pour harceler les jeunes, pour les poursuivre lorsqu’ils insultent les policiers dans des jeux de provocation mutuels. La police passe aussi pour récolter les pots de vin payés par les barons de la drogue pour qu’elle ne ferme pas « les cuisines », ces laboratoires clandestins où la feuille de coca est transformée en pâte de coke pour l’exportation. C’est en travaillant dans ces laboratoires que plusieurs copains de Lucas ont eu de graves accidents qui les ont défigurés à vie. La seule présence de l’État, le seul organe du monde civique est l’école. Elle sera d’une grande utilité dans la vie de Lucas.

D’une part, la situation familiale de Lucas ne favorise pas l’investissement dans les tâches scolaires. D’autre part, sa position devant ses pairs du quartier aura une influence paradoxale dans son rapport à l’école. La période où Lucas n’a pas su affronter Oscar est l’une des plus difficiles de sa vie. Il ne se souvient pas avoir subi des moqueries directes de la part de ses copains. Son auto-estime est pourtant faible. Ce n’est pas un hasard si pendant cette même époque la scolarité de Lucas pose problème. Dans ce contexte, l’école lui offre néanmoins les deux dimensions essentielles du lien social : reconnaissance et protection. La première peut se traduire par la formule « compter pour quelqu’un » tandis que la seconde peut s’interpréter comme la possibilité de « compter avec quelqu’un » (Paugam, 2008). Le commentaire de son ancien professeur de chimie, lors d’une rencontre des années après son baccalauréat, illustre ce point : « J’ai eu des centaines d’élèves pendant ma carrière. Je ne me rappelle pas de la majorité d’entre eux. En revanche, je me souviens de ceux qui étaient particulièrement indisciplinés et de ceux qui étaient très bons. Et vous étiez les deux à la fois ! ».

À l’école, « les garçons transgresseurs, indisciplinés, violents, monopolisent l’espace, l’attention ainsi que l’énergie des adultes et la parole de tous » (Ayral, 2011, p. 142). Lucas se sent malmené dans « ses » maisons, c’est-à-dire en famille et dans la rue, dont Oscar, ou plutôt sa peur de l’affronter, l’a exclu. Du coup, Lucas va trouver à l’école un moyen de renforcer son identité masculine en instrumentalisant les punitions qui lui sont infligées. (Ayral, 2011). Sans le vouloir, l’école offre vraisemblablement à Lucas un terrain où sa masculinité peut être mieux reconnue que dans les rues. À l’école, c’est lui qui fait désordre, il fait rire et conteste l’autorité dans un cadre qui offre tout de même la présence rassurante des adultes, y compris lors du conflit avec Chicho qui doit se faire accompagner par son père. De plus, pour la dernière année d’études, les résultats académiques de Lucas surprennent ses proches, sa famille et ses professeurs, ce qui procure aussi à Lucas satisfaction et espoirs pour son avenir.

Conclusion

Pour les garçons qui ont grandi dans les milieux populaires à l’époque du Cartel, la survie est le résultat d’un équilibre entre apprendre à se battre, savoir se taire et avoir de la chance. Si Lucas n’apprend pas à se battre, il ne peut pas avoir accès au monde des hommes, c’est la mort sociale qui l’attend. S’il ne sait pas se taire, s’il se montre provocateur ou irrespectueux, sa destinée peut être la mort prématurée. Adolescent, il peut parfois manquer de discernement pour saisir et respecter les hiérarchies du monde domestique. Dans ce cas, c’est la chance qui l’a préservé. Une fois, à 17-18 ans, alors qu’il rentrait au quartier tard le soir après avoir bu quelques bières, il n’a pas cédé le trottoir à un adulte. « Tu as eu du cul », a dit Rojo, « celui que qu’on vient de croiser c’était Tato, le patron d’Oscar… »

À vingt ans, Oscar, échappant à tout contrôle, est devenu gênant, voire trop dangereux, y compris pour son propre chef. Lucas avoue son soulagement lorsqu’il a appris qu’Oscar avait été abattu. Quel regard pose-t-il aujourd’hui sur les questions abordées dans cet article ? Comment voit-il sa masculinité ? Est-il un initiateur comme son père l’a été pour lui ? De quel type ? Comment imagine-t-il l’avenir de sa ville et de son pays d’origine ?

Avant d’aborder ces questions, caractérisons la masculinité du temps du Cartel comme étant virilisée à outrance, violente et… pénétrante. Ainsi, après une longue période sans être vu dans le quartier, Oscar s’exclame lorsque Tavo lui reproche son excessive minceur : « Tant que je bande, peu importe le reste ! ». Comme le rappelle Bourdieu, « les attestations de puissance sexuelle » (1998, p. 18) sont indissociables de la virilité. La culture de la colonisation paisa s’actualise dans ce type de masculinité dominatrice qui favorise les dispositions guerrières et qui est fonctionnel en regard des acteurs du conflit colombien : l’armée, les guérillas, les paramilitaires, les narcotrafiquants ainsi que d’autres bandes de délinquance organisée. Dans ce contexte, il est aisé de recruter de la « chair à canon » et de légitimer les attitudes violentes par la dangerosité des ennemis et de l’activité elle-même. Ce n’est pas un hasard si dans le langage courant on se réfère à une série d’activités illégales – et qui vont de la participation à la fabrication de la pâte de coke, à l’attaque des banques, jusqu’au meurtre sur commande – comme étant des « boulots ». Le constat selon lequel « ces idéologies de la virilité se trouvent ainsi régulièrement activées et stabilisées par les rapports sociaux de travail » (Dejours, 2000, p. 278), prend ici un sens très spécifique à la réalité de Medellín.

Dans une cité domestique « où les êtres doivent assurer la permanence et la continuité d’une tradition » (Boltanski et Thévenot, 1991, p. 216), désobéir à la chaîne de commandement constitue une faute. Il y existe une relation de domination entre celui qui domestique et ce qui est domestiqué. Dans ce processus, le dernier doit perdre, au moins, sa dangerosité. Ainsi, le patron d’Oscar va ordonner son « abattage » au moment où il constate que celui-ci n’est plus domesticable.

Comme le Cartel, toutes les forces qui prescrivent la domestication des humains, autrement dit leur confinement à des affaires privées, ainsi que leur soumission à un ordre immuable, se relient à la cité domestique. Dans l’histoire colombienne, tous les acteurs du conflit ainsi que d’autres institutions telles que l’église – qui a spirituellement cautionné la guerre – ou les syndicats d’entrepreneurs et des gros propriétaires terriens qui l’ont financée, sont des forces contraires aux valeurs du monde civique. La guerre met en échec le processus de domestication de la violence et favorise en revanche la domestication du langage et de la sexualité. En Colombie, des journalistes, humoristes, professeurs, écrivains et d’autres artistes ont payé de leur vie leurs tentatives d’exprimer librement leur pensée. « Les plus grands selon l’inspiration sont souvent méprisés du monde […], tel est le cas, entre autres, des femmes, des naïfs, des fous, et aussi celui des poètes, des artistes (de même «nature que la femme») […] » (Boltanski et Thévenot 1991, p. 201). Au niveau collectif aussi, les êtres qui tentent des critères de grandeur différents que ceux du monde domestique le payent cher. Les mouvements LGTB (Lesbiennes, Gays, Bi et Trans de France) et féministes, tout comme les hommes ne correspondant pas au modèle de masculinité dominante, ont aussi été durement réprimés. À ce titre, le taux de féminicides est élevé et les agressions de femmes sont fréquentes. Le cas de Paola Andrea Salgado, persécutée en raison de ses positions favorables à l’avortement, est un exemple de discrimination en raison de sa défense de l’égalité de genre.

Les postures adoptées par le Procureur Général de la République en place entre 2009 et 2016 illustrent le projet de domestication poursuivi par le secteur le plus réactionnaire de l’establishment. Sont connues ses prises de position officielles en faveur de la restriction de « manifestations excessives d’affection » entre collégiens, comme les baisers et les embrassades, et contre l’avortement ou l’éventualité de la fin des discriminations en raison de l’orientation sexuelle.

Dans le monde civique, la loi est « une forme de grandeur particulièrement appréciée » (Boltanski et Thévenot, 1991, p. 231). À l’époque du Cartel, la loi de l’État ne s’applique que rarement ou arbitrairement. Dans sa fable des Troglodytes, Montesquieu (1995 [1721]) raconte l’histoire d’un peuple devenu « bon » suite à un processus de « purification » par une maladie qui tue les « méchants ». Dans cette situation, ce peuple de Troglodytes n’a pas besoin du droit car la vertu seule assure le respect des promesses et la sécurité (matérielle et juridique) de tous. Avec la croissance démographique, les Troglodytes demandent au plus sage d’entre eux de leur donner des lois qui les obligeront à continuer à faire tout ce qui auparavant était confié à la bonne volonté. Ils ont perdu confiance dans leurs coutumes qui assuraient le bon fonctionnement de leur société. Ils apprennent que les vertus dépendent de la subjectivité, du bon vouloir et que seul un droit fort et efficace peut les stabiliser. Confier au droit, à la loi le rôle d’établir et de fixer certaines régulations sociales suppose une prise de conscience du caractère faillible des humains, dont l’existence sociale ne doit pas être à la merci de leurs propres vertus instables.

Cette fable prend tout son sens devant la dégradation de la situation en Colombie. De manière générale, « tous les exclus », écrit Mosse, ont « en commun de s’opposer à l’idéal viril » (Mosse, 1997, p. 17). Dans ce sens, d’une part, les mouvements sociaux et politiques ont toujours poursuivi leurs revendications en vue d’une meilleure distribution de la richesse et de moins de discriminations à l’égard de secteurs marginalisés : communautés noires et amérindiennes, femmes, population LGTB, travailleurs informels, sans abris… D’autre part, certains secteurs de l’establishment, ont pris conscience qu’il convenait d’appliquer enfin le droit pour tenter de mettre un frein à la violence. Ainsi, en 2006, la Cour Suprême de Justice ouvrait diverses investigations pénales à l’encontre d’environ 70 députés et sénateurs du parlement. En 2007, nombre d’entre eux ont été arrêtés, et condamnés par la suite, sous l’accusation, entre autres, d’avoir protégé et favorisé l’activité de bandes terroristes ou de groupes paramilitaires d’extrême droite liés aux narcotrafiquants. La plupart de ces parlementaires étaient des alliés politiques d’Alvaro Uribe, président de la République de 2002 à 2010, qui s’est construit l’image médiatique du « «vrai homme», travailleur infatigable, discipliné, aux mœurs saines, simple et têtu comme un bon fermier paisa » (Viveros, 2015, p. 48). Ennemi personnel des guérillas, Uribe incarne l’éthique marchande et la masculinité domestique, guerrière. En octobre 2015, le Fiscal Général de la Nation demande qu’Uribe soit investigué pour son implication en 1997, lorsqu’il était gouverneur d’Antioquia, dans un massacre de 15 personnes. Même si cette investigation a peu de chances de traduire Uribe devant la justice, elle met en évidence comment les valeurs du monde civique se déploient. Sous cette impulsion, les négociations pour la fin du conflit politique armé entre le gouvernement et les Forces Armées révolutionnaires de Colombie (FARC) ont finalement abouti en novembre 2016.

À Medellín aussi, la situation a évolué. Cette ville a connu un investissement important en matière d'éducation et de sécurité, notamment entre 2004 et 2011, lorsque deux maires consécutifs ont été élus sans le soutien des partis politiques traditionnels mais avec celui de mouvements sociaux. Certains observateurs estiment qu’aujourd’hui, le nombre de meurtres a diminué de 80 % par rapport à l’époque du Cartel (Brodzinsky, 2014). Pour d’autres, cette diminution serait encore plus importante11.

La masculinité étant une construction sociale, les changements de contexte ont une influence sur son expression. Dans cette perspective, Faur (2004) constate qu’en Colombie aussi les hommes des secteurs moyens s’occupent un peu plus et mieux de leurs enfants que ne se sont occupés d’eux leurs propres parents. Cependant, cette auteure montre empiriquement que cette implication relativement récente concerne surtout la socialisation des enfants que certains pères conduisent désormais « au parc ou au musée pendant que les femmes se consacrent surtout aux activités liées à la préparation de repas, à l’hygiène et à d’autres délices de la vie quotidienne » (Faur, 2004, p. 63).

L’épigraphe de cet article rappelle à quel point la masculinité domestique hyper-virile est un habitus (Bourdieu et Passeron, 1970) très enraciné chez les hommes socialisés dans les milieux populaires à l’époque du Cartel. Leur agir est ainsi fortement imposé par un système de dispositions les conditionnant à faire, percevoir et juger d'une manière prédéterminée. Ils activent leur disposition guerrière, verbalement ou physiquement, pour se protéger, pour dominer ou pour régler leurs conflits. Cependant, la masculinité ne s’acquiert pas pour toujours. Elle doit être réaffirmée au cours de l’existence notamment au travers de trois conditions : premièrement, la propagation d’une lignée, deuxièmement l’approvisionnement et troisièmement la protection de la famille résultante (Faur, 2004). L’homme qui accomplit ces trois critères peut se sentir confirmé, rassuré et, paradoxalement, dans certaines conditions, il peut aussi se libérer des contraintes que la masculinité guerrière fait peser sur lui. L’habitus, en effet, ne détermine pas l’agir d’une façon inéluctable et pour toujours.

Lucas a eu l’occasion de remplir ces trois conditions, ce qui lui a permis d’abord d’inhiber et de déconstruire l’ancien habitus. Il a pu commencer à le modifier par la suite en s’appuyant sur d’autres changements intervenus dans sa vie, qui ont favorisé l’expression d’une nouvelle masculinité ouvertement sensible, moins guerrière, plus « civique ». Tout d’abord, la masculinité hyper-virile étant d’abord défensive (Castelain Meunier, 2013 ; Dejours, 2000 ; Bourdieu, 1998), l’émigration en Suisse, pays bien plus pacifique que la Colombie, rend la vieille masculinité moins utile qu’elle ne l’était dans l’ancien environnement hostile. Ensuite, sachant que l'influence des mouvements féministes a entraîné des mutations dans l’expression de la masculinité (Castelain Meunier, 2005 ; Bourdieu, 1998), il est évident que le nouveau milieu impose d’autres adaptations. Ainsi, l’ancienne masculinité peut être encombrante si l’on veut rencontrer des femmes qui attendent, voire exigent, des rapports de genre égalitaires, différents de ceux favorisés par la masculinité traditionnelle. Mais encore, les études longues stimulent le développement de la réflexivité et la distanciation critique avec l’ancienne masculinité en particulier, et avec les anciens habitus en général. Finalement, la vie adulte ouvre à certains des voies de confirmation de la masculinité qui ne passent plus par les démonstrations de la virilité mais par l’amélioration du niveau socio-économique et par la reconnaissance sociale.

Castelain Meunier fait état de l’existence d’un « masculin défensif opposé à l’avancée du droit des femmes perçue comme une menace à l’affirmation masculine » (Castelain Meunier, 2013, p. 47-48), incarné par la figure du Procureur colombien évoqué ci-avant, qu’elle distingue d’un « masculin en mouvement » qui se caractérise par une valorisation de la sensibilité et une ouverture à l’expression des sentiments tout en rejetant la séparation hiérarchique entre le public et le privé (Castelain Meunier, 2005). Cette masculinité sensible et émotive s’associe mieux avec les cités civique et inspirée qu’avec les cités marchande et domestique qui caractérisent la masculinité hyper-virile et défensive. Pour accéder à la « grandeur inspirée », le masculin sensible doit sacrifier « des formes de stabilisation et des appareils qui assurent, dans d’autres mondes, l’identité de la personne ». Il accepte des risques considérables et rejette « les habitudes, les normes, les principes sacro-saints » (Boltanski et Thévenot, 1991, p. 202). Si dans le monde marchand, le grand être doit brider ses émotions, dans le monde inspiré pour être grand il faut les laisser s’exprimer librement. Au temps du Cartel l’expression de l’affection entre pères et fils est systématiquement censurée à Medellín (Abad, 2007). En revanche, le père qui assume une masculinité sensible n’est plus obligé d’établir des distinctions entre ses garçons et ses filles lorsqu’il s’agit de leur témoigner son amour. Dans le même sens, il n’interdira pas à ses garçons de pleurer ou de l’embrasser, comme cela arrive à Medellín aux parents soucieux de socialiser leurs enfants dans une masculinité traditionnelle.

Par ailleurs, la cité inspirée, dont les valeurs supérieures sont l’imagination et la créativité, est propice à l’innovation et valorise des êtres qui, dans d’autres cités, sont souvent dépréciés. Du coup, la masculinité sensible serait plus respectueuse des femmes et de la diversité, et, en conséquence, plus ouverte au partage des tâches ménagères. Faur rappelle que les femmes consacrent en moyenne « deux fois plus de temps que les hommes à leurs enfants » (2004, p. 62). À titre d’hypothèse, qui nécessitera une vérification empirique, nous postulons que ce partage des tâches est plus équitable, sans être encore égalitaire, lorsque l’homme adopte sérieusement une masculinité sensible. Dans cette configuration, si la qualité de l’homme pourvoyeur a été associée à la masculinité dominante (Viveros, 2015), cette caractéristique peut aussi être présente chez le masculin sensible, avec la différence qu’ici l’homme négocie plus volontiers les tâches avec la femme, dans l’intérêt de la famille. Cet aspect peut être relié aux valeurs de la cité civique où les personnes « sont susceptibles, en écoutant la voix de leur conscience, de subordonner leur volonté propre à la volonté générale » (Boltanski et Thévenot, 1991, p. 231).

Les vieux habitus ont cependant la peau dure et reviennent par des voies détournées et inattendues. Lors d’une négociation familiale à propos de la pertinence d’avoir un chien, les hommes manifestaient leur préférence pour un gardien mâle puissant alors que les femmes préféraient une femelle joueuse et énergique de taille moyenne, ce qui bloquait la décision. Il est vrai que les revendications des femmes constituent aussi un puissant facteur poussant les hommes à assumer une nouvelle masculinité. Dans cette optique, et c’est aussi une hypothèse, l’homme qui adopte une masculinité sensible et émotive assume non seulement des tâches socialement valorisées mais partage également davantage les activités les plus ingrates de la vie de couple tout en se montrant plus ouvert à la transaction, ce qui permet à la famille d’adopter une régulation moins guerrière des conflits. D’une part, les grands êtres de la cité inspirée expriment librement et généreusement des sentiments comme l’amour (Boltanski et Thévenot, 1991). D’autre part, l’expérience amoureuse favorise l’instauration d’une « sorte de trêve miraculeuse où la domination semble dominée, ou, mieux, annulée, et la violence virile apaisée (les femmes, on l’a maintes fois établi, civilisent en dépouillant les rapports sociaux de leur grossièreté et de leur brutalité) » (Bourdieu, 1998, p. 117). Les postures familiales autour du choix du chien peuvent être interprétées comme une métaphore de la prégnance de « l’inconscient androcentrique » (Bourdieu, 1998, p. 110-111). En ouvrant aux hommes de notre dernière illustration l’accès à un processus éducatif, leur permettant de dépasser progressivement l’ancien habitus viril, le « masculin en mouvement » (Castelain Meunier, 2005), sensible, émergé dans cette famille, introduit une faille dans la structure favorisant chez les hommes l’adhésion à la préférence des femmes qui, en fin de compte, privilégie le potentiel ludique et relationnel sur le potentiel défensif et guerrier.

 

Bibliographietop


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Notestop


*. « Dans la vie, qu’on le veuille ou non, il faut se battre continuellement, contre tout et contre tous, d’une manière ou d’une autre. Jusqu’à la mort, je crois » (Burgos, 2004, p.  28). Les citations théoriques sont présentées telles qu’elles figurent dans les ouvrages de référence. Si une partie de la citation apparaît en italiques, c’est que l’auteur cité l’a rédigée ainsi. Les citations empiriques sont présentées en italiques.

1. Hormis les personnages historiques, les témoins sont identifiés par un prénom d’emprunt. Nous les remercions ainsi que Marie-Christine Josso tout comme Didier Pingeon, Janie Bugnion et Marie-Noëlle Schurmans pour leurs relectures de l’article.

2. Dans la préface à l’édition française du livre d’Abad (2010), Mario Vargas Llosa le décrit comme « une saisissante immersion dans l'enfer de la violence politique colombienne, dans la vie et l'âme de la ville de Medellín ». Ces mots pourraient aussi décrire les textes de Vallejo (1994) et de Franco (1999) qui ont respectivement donné lieu aux films de mêmes titres de Barbet Schroeder et d’Emilio Maillé.

3. Une septième cité (la « cité du projet ») fait l’objet d’une publication ultérieure (Boltanski et Chiapello, 1999).

4. « Consiga la plata mijo, Consígala honradamente. Y cuando no lo vea la gente…¡Consiga la plata mijo! »

5. Le mot « gallada », issu du castillan local, évoque un essaim de coqs.

6. (Un) défi.

7. À cette époque, 95 % des meurtres restent impunis (Salazar, 1990, p. 190).

8. (La) souris.

9. « No se es varón para que nadie lo sepa, sino para ser temido o admirado ».

10. « No fuiste capaz de quedarte callado, ¿no? »(Burgos, 2004, p. 23).

11. Le maire actuel, qui prétend poursuivre la politique de ces deux prédécesseurs concernant la réduction de la pauvreté, des inégalités et d’exclusion, déclare : « En 1991, nous avons atteint un taux record de 390 homicides pour 100 000 personnes. Aujourd’hui, c’est une ville résiliente, qui est passée du statut de ville la plus violente du monde à celui de la ville la plus innovante et est parvenue à réduire de 95 % ce taux d’homicides » (Grandadam, 2015).

 

Pour citer cet articletop


Référence électronique

Fernando CARVAJAL, "Se faire mâle dans le Medellín des années du Cartel", Sciences et actions sociales [en ligne], N°7 | année 2017, mis en ligne le 3 mai 2017, consulté le 19 novembre 2017, URL : http://www.sas-revue.org/index.php/n-conception/40-n-7/varia-n7/88-se-faire-male-dans-le-medellin-des-annees-du-cartel

 

Auteurtop


Fernando CARVAJAL
Université de Genève
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N°7Année 2017 : Jeunesses et marginalités

Varia

Repenser la marginalité sociale

L'accompagnement de personnes dites « marginalisées » par une équipe hors les murs

Baptiste Godrie, Aude Fournier, Christopher McAll

Résumé | Index | Plan | Texte | Bibliographie | Notes | Citation | Auteur


Résumés top


Français

En s'appuyant sur une étude de cas réalisée en milieu urbain au Québec, cet article propose une réflexion sur le concept de populations marginalisées et sur les interventions qui leur sont adressées. Après une revue de la littérature sur les pratiques de proximité et l'intervention auprès de populations dites « marginalisées », nous faisons état de données empiriques recueillies au Québec auprès d'une équipe du réseau public de la santé et des services sociaux. En rejoignant les personnes dans leur milieu de vie, les intervenants de cette équipe sont eux-mêmes devenus à la marge des lieux habituels d'intervention.

English

Following a case study in urban areas in Quebec province dealing with the analysis of outreach practices developed by a team of public health and social services toward people called "marginalized", we analyze the "marginalization" faced by the latter by the institutions with which they have a weak link or no link at all. In the experience of this team, the workers themselves became "marginal", taking some distance away from the places where the services are usually provided and developing creative practices of social ties.

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Mots-clés : Marginalité sociale, pratiques de proximité, accompagnement, création de liens sociaux, effets de l'intervention

Key words : Social marginality, outreach practices, accompanying, creative practices of social ties, effects of intervention

Plantop


Proximité et accompagnement. L’intervention auprès des populations marginalisées

Combler un vide. Le discours des personnes rencontrées par l’équipe
« J’ai tout perdu »
Réduit « à ses limites »
« J’ai trouvé ça bien qu’ils soient là »

Un accompagnement créateur de liens. Le discours des intervenants
Porte d’entrée
Créer des ponts
Autonomie ambiguë

Conclusion : Redessiner les frontières de la marginalité

 

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Les politiques publiques et les programmes d’intervention en matière de santé et de services sociaux visent à mettre les personnes « au centre » de l’intervention, selon l’expression consacrée. Dans cette perspective, les personnes en situation de pauvreté sont souvent perçues comme des populations en marge du réseau public qu’il s’agirait de réintégrer. Mais que se passe-t-il pour les personnes dont les besoins, pour différentes raisons que nous allons évoquer, ne sont pas ou peu comblés par les interventions qui ont lieu dans les différents points de service du réseau de la santé et des services sociaux ? Les enjeux soulevés par ces personnes ont conduit à l’émergence de pratiques de proximité dites d’ « outreach » qui se sont développées pour rejoindre et accompagner les populations dites « marginalisées » dans leurs milieux de vie (Denoncourt et al., 2000 ; Baillergeau et Bellot, 2007 ; Hurtubise et Babin, 2010 ; Bureau et Sainsaulieu, 2012).

Dans les administrations publiques, la généralisation des pratiques de gestion telles que le benchmarking (Bruno et Didier, 2013), qui visent à évaluer les processus décisionnels et les interventions par le biais de mesures quantitatives, établissent une pression statistique et un gouvernement des chiffres d’une ampleur inédite (Chauvière, 2013 ; Ogien, 2013 ; Desrosières, 2014 ; Supiot, 2015). Nous verrons que l’accent sur l’évaluation chiffrée a tendance à fragiliser les interventions d’outreach, hors les murs et reposant sur des interactions informelles. Plus les intervenants sont proches de leur public et situent leurs interventions dans la perspective d’un accompagnement adapté aux besoins des personnes, plus il apparaît difficile pour eux de produire des données quantitatives. Pour le dire autrement, plus ils travaillent à la marge des institutions, plus leur action devient difficilement saisissable par les institutions et donc relativement invisible.

L’article s’appuie sur une recherche-action participative réalisée avec une équipe du réseau public de la santé et des services sociaux dans un contexte urbain au Québec qui a développé des pratiques d’outreach auprès de personnes en situation de pauvreté. Cette recherche-action participative visait alors à cerner l'impact de l’équipe sur les conditions de vie et le bien-être des personnes ayant bénéficié de ses services1 . L'enquête de terrain s'est déroulée pendant 6 mois, durant lesquels nous avons accompagné, pour l'un d'entre nous à temps plein et, pour l'autre, à temps partiel, l'équipe dans son travail quotidien. Il s'agissait, d'une part, d'assurer une présence auprès des membres de l'équipe dans les locaux du centre de santé et de services sociaux dont ils dépendaient et, d'autre part, de les accompagner sur le terrain dans une douzaine de ressources communautaires à destination de personnes en situation de pauvreté (une soupe populaire, un organisme d'habitation sans but lucratif, des ressources d'aide pour les personnes avec des problèmes de santé mentale ainsi qu'une caravane d'intervention mobile). Cette présence sur le terrain nous a permis de réaliser une quarantaine d'heures d'observation des interactions entre les intervenants (de l'équipe et de ces associations) et le public qui fréquentent ces ressources.

Nous avons échangé de manière informelle avec plusieurs dizaines de personnes à propos des raisons de leur présence dans ces ressources, mais également à propos de leur bien-être, loisirs et de leur rapport à l'équipe (degré de connaissance des intervenants, de leur mandat, utilisation ou non de leurs services et satisfaction le cas échéant). Parfois, plusieurs personnes étaient présentes à une même table et donnaient leur avis sur l'équipe, mais aussi plus généralement sur les services sociaux et de santé, et évoquaient les difficultés qu'elles vivaient dans l'accès à ces services. La durée de ces échanges était variable, de quelques minutes à une demi-heure. À ce matériel, s'ajoutent des entrevues qualitatives individuelles approfondies (d'une durée d'une heure trente) et enregistrées avec huit personnes présentant des profils variés, notamment en ce qui a trait aux problèmes qui les amenaient à rencontrer l'équipe (santé mentale, toxicomanie, itinérance), mais aussi en termes d'âge et de genre. Pour être éligibles, ces personnes devaient avoir rencontré l'équipe à au moins deux reprises dans la dernière année et être disposées à se faire enregistrer. Les personnes avaient le choix de réaliser ces entrevues à domicile ou directement sur place dans les ressources. Les entrevues individuelles réalisées avec ces personnes comprenaient deux parties. La première, de type semi-directif, avait pour but de comprendre en profondeur le déroulement des rencontres avec l’équipe, ce qui conduisaient les personnes à la fréquenter, ainsi qu’à comprendre les rapports qu’elles entretenaient avec les autres ressources qu’elles fréquentaient ou choisissaient de ne pas fréquenter (Poupart, 1997 ; Savoie-Zajc, 2009) ; la deuxième, de type récit de vie, dans laquelle les personnes étaient amenées à faire le récit de leur vie centré autour des conditions de vie et de santé (Bertaux, 2005 [1997]).

Des entrevues semi-dirigées ont également été menées avec les sept membres de l'équipe occupant des fonctions d'intervention (infirmières, travailleurs sociaux et organisateur communautaire) et de gestion. Les intervenants étaient invités à faire le récit des trois dernières interventions, ce qui nous a permis de recueillir un échantillon d'une quinzaine d'exemples d'intervention. Cette façon de faire offre l'avantage d'écarter le biais présent lorsque les intervenants choisissent les exemples qu'ils racontent, notamment dans un contexte où ils souhaitent mettre en avant les effets positifs de leur présence sur le terrain. Enfin, cinq entrevues avec des intervenants/responsables de ressources associatives dans lesquelles l'équipe intervenait ont permis de mieux cerner les raisons qui les avaient amenés à faire une place à l'équipe dans leurs locaux, la spécificité du suivi offert par les membres de l'équipe et le profil des personnes qui fréquentent ces ressources.

Ces entrevues visaient à comprendre la manière dont les personnes aidées existent dans le discours des intervenants de l'équipe, mais également à la manière dont ces intervenants existent dans le discours des personnes (Anadon, 2006). Plutôt que de voir des individus isolés, les récits de vie font exister les personnes dans une multitude de rapports avec divers acteurs (amis, propriétaires de logement, parents, employeurs), dont les intervenants du réseau de la santé et des services sociaux, et permettent une compréhension fine de l'impact de l'équipe dans leur vie. L'entrevue de type récit de vie peut donner lieu à un témoignage plus libre que celui livré dans le cadre d'une intervention, notamment par le plus grand temps alloué et du fait que l'intervieweur n'occupe pas une fonction de gestionnaire ou d'intervenant au sein du réseau de la santé et des services sociaux et qu'il n'a donc pas de services ou de soins à offrir. Par ailleurs, compte tenu de l'appréciation globalement positive des services de l'équipe par les personnes, il ne faut pas sous-estimer le fait qu'elles se soient servies des entretiens comme une tribune pour défendre l'importance de ces services.

Après une revue de la littérature sur les pratiques de proximité et l’intervention auprès de populations dites « marginalisées », nous faisons, dans un deuxième temps, état de la manière dont ces personnes se définissent, de la place que les intervenants de l’équipe occupent dans leur vie et des transformations de l’équipe au contact des personnes qu’elle rencontre. Pour ce faire, nous décrivons le quotidien de personnes ayant ou ayant eu auparavant des contacts avec l’équipe d’intervenants, dans un troisième temps, de croiser leurs regards avec ceux des intervenants. En conclusion, nous analysons de quelle manière cette expérience est susceptible d’alimenter la réflexion sur le concept de populations marginalisées et la manière de concevoir les interventions publiques qui leur sont adressées. L’idée principale que nous souhaitons illustrer, dans l’expérience de cette équipe, est que ce sont les intervenants eux-mêmes qui sont devenus des « marginaux » en s’éloignant des lieux habituels où s’octroient les services et en développant un accompagnement créateur de liens sociaux. En acceptant de rejoindre les personnes dans leur milieu de vie, les intervenants de cette équipe ont pu occuper une place significative à leurs yeux, leur permettant d’obtenir des services personnalisés et auxquels elles n’auraient pas eu accès autrement, mais se mettant du même coup dans une position de relative fragilité vis-à-vis de leur établissement. 

Proximité et accompagnement. L’intervention auprès des populations marginalisées

Les réflexions sur les concepts de « marginalité » et d’ « exclusion sociale » en lien avec celui de « prise en charge » institutionnelle des populations en situation de pauvreté occupent historiquement un pan important des recherches en sciences sociales. Dans leurs analyses du processus de désaffiliation et de disqualification sociale, Castel (1994) et Paugam (2004 [1991], 2005) théorisent les dimensions relationnelles des processus d’exclusion. Ce dernier inscrit son analyse constructiviste de la pauvreté dans la voie inaugurée par Simmel (1998[1908]) pour qui les personnes « pauvres », tout comme les personnes dites marginalisées, existent dans leur lien avec la société, notamment par le biais des rapports qu’elles entretiennent ou n’entretiennent pas avec les institutions et les programmes sociaux qui les ciblent et les construisent comme objets d’intervention. Les concepts de marginalité et d’exclusion et, plus récemment de vulnérabilité sociale, sont au cœur des politiques sociales de lutte contre la pauvreté qui cherchent à mettre l’usager « au centre » des services (Messu, 2010). Ces politiques se heurtent à la difficulté de rejoindre des personnes situées à la périphérie des services publics auxquels elles ont droit, notamment parce qu’elles s’y excluent elles-mêmes en raison de la discrimination et de la stigmatisation qu’elles y subissent, mais aussi en raison de la pauvreté qui affecte leur capacité à se déplacer ou à prendre connaissance des services disponibles (Furtos, 2009 ; Warin, 2011, 2016).

La manière dont les systèmes de santé et de service sociaux « font exister » les personnes peut aussi être pensée en fonction de la « proximité » ou de la « distance » qui caractérise la relation entre l’intervenant et la personne qui fait l’objet de l’intervention. Plus l’intervenant s’approche du milieu de vie de la personne, plus il serait en mesure de rendre compte des réalités qu’elle vit sur les plans matériel et relationnel et de les prendre en compte dans sa pratique (McAll et al., 1997). Les personnes qui ne sont connues que lors de rencontres ponctuelles en établissement (à l’occasion de cliniques sans rendez-vous, par exemple), auraient tendance à n’exister pour les intervenants que sous la forme du problème de santé qui fait l’objet de la visite. Dans ce dernier cas, le penchant à réduire les personnes à des « utilisatrices de services » gravitant autour du système et existant – quand elles traversent le seuil des établissements – en fonction de l’organisation de soins, renforcerait chez les intervenants une vision du monde fondée sur la centralité du système de soins et la marginalité des personnes vis-à-vis de ce système. Ces populations sont alors érigées en « groupes cibles », auxquels se greffent des priorités d’action, avec le risque que cela leur fait encourir en termes de stigmatisation et de marginalisation (Bourgeault, 2003). Quand il s’agit de populations dites « marginalisées » et qui, de surcroît, peuvent vivre de multiples problèmes de santé, on peut finir par se demander si le système de soins ne participe pas lui-même activement à la construction de cette marginalité.

Ce modèle de gestion hiérarchisé serait inapte à répondre aux besoins des populations aux prises avec des besoins sociaux et de santé complexes, comme c’est le cas des personnes sans domicile. Dupuis et Farinas (2009) observent que l’aide aux personnes sans domicile tend plutôt à s’organiser en modèles « organiques », c’est-à-dire faiblement formalisés, et dans lesquels l’organisation des services est pensée de pair avec le travail d’intervention. Ces modèles permettant l’ajustement progressif de l’action sur le terrain seraient plus adéquats et efficaces dans les services sociaux et de santé en général, et plus particulièrement, auprès des populations les plus marginalisées. Au Québec, le réseau communautaire a, depuis longtemps, essayé d’intervenir autrement auprès des populations faisant face à différents types de besoins. On peut identifier ce que LeGoff et al. (2005) ont appelé une approche communautaire « classique », fondée notamment sur la proximité avec les milieux de vie, sur la volonté de traiter la personne comme un « tout » plutôt qu’en fonction d’une seule dimension de ce qu’elle vit et sur la reconnaissance que le bien-être de la personne a des fondements relationnels autant que matériels. Le réseau de la santé et des services sociaux au Québec a été restructuré, dès les années 1970, pour intégrer certains éléments de l’approche communautaire dans les centres locaux de services communautaires (CLSC), avec leur enracinement territorial et, dans certains cas, des services spéciaux adaptés aux besoins des populations locales. Avec la fusion de ces établissements sous la forme de Centres de santé et de services sociaux (CSSS) depuis 2004, puis sous la forme de Centres intégrés de santé et de services sociaux (CISSS) depuis 2015, et les contraintes budgétaires et organisationnelles des dernières années2, l’identification première des personnes comme des « utilisatrices de services » semble, à la lumière de la vision du monde social centré sur le système de soins, prédominer.

Malgré cela, la littérature sur le travail de proximité fait état d’une transformation des pratiques d’intervention au contact de ces populations pas ou peu rejointes au sein des institutions (Denoncourt et al., 2000 ; Baillergeau et Bellot, 2007). Ces transformations feraient partie d’une restructuration globale des institutions publiques suite au passage de l’État-providence à l’État réseaux, entre autres, sous la pression des nouveaux impératifs budgétaires et d’une gestion de type management, de la contestation de la légitimité de son action et de la complexité des phénomènes locaux appelant des réponses spécifiques (Genard, 2007 ; Bureau et Sainsaulieu, 2012 ; Trosa, 2013). Pour Bastien et al., les pratiques de proximité qui se développent se « concrétisent dans l’altérité et de manière pragmatique en écho aux modes de vie des personnes ne pouvant se conformer aux exigences classiques de l’institution » (2007, p. 78). Les intervenants, qui partagent une proximité géographique, relationnelle ou expérientielle avec les personnes qu’ils rejoignent, tendraient à devenir, « à l’image de ceux qu’ils cherchent à aider, des outsiders » (p. 81), afin que l’action puisse mieux prendre en compte leurs besoins et leur contexte de vie. Drulhe et ses collègues ont également documenté différentes pratiques de proximité dans lesquelles le « créneau » de l’action prend forme « par ajustements successifs des espaces et des actions en fonction des personnes qu’elles attirent et, par conséquent, selon les “rejets” et les “demandes” de ces personnes : ainsi les référentiels de l’action ne sont pas déterminés a priori,mais de façon pragmatique en tenant compte du point de vue des usagers potentiels (Drulhe et al., 2001, p. 162). Cette façon d’intervenir est désignée dans la littérature sur l’intervention sociale par le terme d’« accompagnement » (Laurin, 2001 ; Gagnon et al., 2011) qui est décrit comme un « art de l’ajustement », reposant sur l’intuition et l’improvisation (Helson, 2009) et sur l’établissement de relations chaleureuses et égalitaires (Gagnon, 2009). L’accompagnement, qui s’établit dans une relation informelle, semble, selon nous,, une façon particulièrement intéressante de répondre aux besoins des personnes marginalisées par l’intervention dans les murs des institutions du réseau de la santé et des services sociaux.

C’est ce que nous souhaitons, du moins, examiner en portant notre attention sur l’expérience d’une équipe d’intervenants. Lors de sa naissance, en 2001, cette équipe du réseau public de la santé et des services sociaux souhaitait rejoindre ces personnes dites « itinérantes ou à risque de le devenir », mais également agir en amont de la perte du domicile, de manière à stabiliser les conditions de vie des personnes en situation de précarité et éviter qu’elles ne se retrouvent à la rue. Pour ce faire, elle s’est inspirée du modèle de reaching out développé par l’Équipe itinérance de Montréal (McKeown et Plante, 2000 ; Denoncourt et al., 2000), qui vise à rejoindre les personnes là où elles se trouvent pour les aider à satisfaire leurs besoins. La nouvelle équipe, composée d’infirmières et de travailleurs sociaux, a donc tissé un certain nombre de partenariats avec des ressources spécialisées en santé mentale, des soupes populaires, des motels, des habitations à loyers modiques et une ressource mobile d’intervention dans une perspective de réduction des méfaits. Elle souhaitait ainsi rejoindre une gamme des personnes identifiées comme présentant un « risque » d’itinérance, notamment des personnes avec un problème de santé mentale ou de toxicomanie, des jeunes adultes sortant d’institutions, des femmes en difficulté, des personnes sortant de prison ou d’hôpitaux psychiatriques et des « chambreurs ». Qu’en est-il exactement de ces personnes et de leur situation lorsqu’elles rencontrent l’équipe ?

Combler un vide. Le discours des personnes rencontrées par l’équipe

Les personnes rencontrées par l’équipe vivent toutes en situation de pauvreté – qu’elles reçoivent des prestations de l’aide sociale, soient au chômage ou aient un emploi précaire – et ont subi ou subissent encore des rapports qui les maintiennent à la marge ou à l’extérieur de différents espaces sociaux.

« J’ai tout perdu »

Plusieurs évoquent leur parcours comme une expérience de refoulement et de mise à l’écart suite à divers événements. Les expériences répétées de violence conjugale ont peu à peu enfermé Catherine3 dans un monde fait de consommation et de peur, aboutissant à la perte de son emploi à la suite d’une arrestation sur la route en état d’ébriété : « J’ai perdu mon emploi (…) j’ai tout perdu. Il y avait une faille dans mon système ». Elle dit alors être « tombée » dans un cycle de consommation-prostitution-itinérance et contracte le virus de l’hépatite C. Elle souhaite pouvoir redevenir camionneuse, alors qu’aujourd’hui, elle existe d’abord en tant que « toxicomane ».

Pour plusieurs, le refoulement à la marge ou l’exclusion de certaines sphères de la vie (notamment, du monde du travail) survient en lien avec le développement de problèmes de santé mentale, eux-mêmes parfois évoqués en rapport avec les conditions de travail ou diverses expériences qui « rendent malades ». Il y a vingt ans, Denis raconte un épisode d’hospitalisation qui a été déterminant dans la suite de son parcours. Il soutient qu’il a été traité en « santé mentale », alors que son problème relevait de la santé physique : « Ils m’ont soigné pendant soixante jours à l’intérieur des murs [du département de psychiatrie d’un hôpital montréalais], ils m’ont bourré de médicaments. » Ses problèmes mentaux commencent, selon lui, à sa sortie en raison du sevrage des médicaments qui le rendaient « confus ». On diagnostique alors chez lui un problème de schizophrénie, puis il quitte son emploi et traverse une période de perte de stabilité : « J’étais un peu désorganisé quand je suis arrivé du foyer. Je n’avais plus de ménage, je n’avais plus rien (…) ». Il habite désormais dans un logement communautaire, dont il est membre du CA, et organise des activités sociales avec les résidents. André se considère, quant à lui, avant tout comme un homme « marginal », que ce soit par son histoire de vie, les choix qu’il faits ou par son mode de vie qui indispose les autres citoyens. Il a vécu dans l'Ouest du Canada, travaillant de ses mains dans des métiers difficiles. Il se définit comme un « alcoolique » qui aime vivre en solitaire sans qu'on lui dicte ce qu'il a à faire. Lors de l’entretien, il vit dans la rue suite à son exclusion d'une maison de chambres dans laquelle il a vécu deux mois. Il ne s'y sentait pas apprécié et n'aimait pas les règlements contraignants qui l'obligeaient à ne pas y consommer de l’alcool alors qu'il ne voit rien de mal à cela.

Ces personnes sont à la recherche d’espaces dans lesquels elles peuvent exister à part entière, être elles-mêmes, ne pas se sentir jugées ou marginalisées, et « rebâtir quelque chose de neuf » autour d’elles. Pour plusieurs, cela passe d’abord par la construction d’un chez soi où elles se sentent bien, comme en témoigne Caroline. Celle-ci se réjouit d’avoir enfin trouvé un logement qui lui convient dans un organisme sans but lucratif (OSBL) d'habitation, dont le loyer peu élevé lui permet d’avoir un budget moins serré et de se procurer des petits « luxes » auxquels elle n’avait pas accès auparavant. D’autres recherchent plutôt des espaces qui permettent de sortir de l’isolement de leur logement (qui, à la longue, risque de faire « péter les plombs ») ou des rapports négatifs qui y sont associés (par exemple, des voisins qui consomment et vendent de la drogue). En l’absence d’un logement, dans le cas d’André, c’est le café situé dans la galerie d’un centre commercial qui représente cet espace d’interaction, un lieu pour échanger, raconter son vécu aux autres et apprendre avec eux toutes sortes de choses sur la vie. C’est un lieu dans lequel il se sent moins marginal, n’étant pas soumis aux rapports de contrôle avec la police qu’il vit lorsqu’il est dans la rue et aux rapports méfiants et dévalorisants du propriétaire de la maison de chambres qu’il habitait.

Ainsi, si le récit de ces personnes s’articule autour de rapports et d’espaces d’exclusion ou de marginalisation, il est également fait de rapports et d’espaces dans lesquels elles ont le sentiment d’être au « centre » de l’action et d’être reconnues comme des personnes à part entière. Ces derniers sont ceux auxquels elles s’accrochent pour maintenir ou améliorer leur bien-être.

Réduit « à ses limites »

Les personnes rencontrées ont, pour la plupart, des problèmes de santé qui requièrent un suivi ou, du moins, une vigilance particulière en plus des services de l’équipe. Loin d’être accompagnées, les personnes sont « prises en charge » par les institutions. Certaines d’entre elles se heurtent à des délais d’attente pour recevoir des services, à la complexité des démarches, aux portes qui se ferment définitivement lorsqu’elles manquent des rendez-vous à répétition en raison de problèmes de consommation, à la rigidité de services standardisés, ou enfin, au fait que certains de leurs besoins ne sont pas pris en compte, comme celui de parler ou d'être avec quelqu'un. Par exemple, en raison de sa consommation, Catherine manquait ses rendez-vous avec des médecins ou les décommandait à la dernière minute. Ces derniers lui ont progressivement fermé les portes de leurs cabinets.

Dans ce qui est rapporté par les personnes, tout se passe comme si les intervenants rencontrés ne s’occupaient que de la santé au sens strict, sans avoir le temps de se préoccuper du bien-être de la personne : « Même si j’ai un médecin, il n’a pas le temps de parler d’insomnie et de trucs pour mieux dormir. Le médecin, ça ne l’intéresse pas vraiment de savoir notre vie de ce côté-là. Il faut avoir des problèmes précis. » Ce sentiment d'être toujours dans l'urgence face aux spécialistes (« Ils vous poussent souvent. ») conduit Denis à reporter ses questions au prochain rendez-vous, souvent distant de plusieurs mois, à minimiser, voire à « oublier » sa demande (« Je ne lui en ai pas reparlé et j'ai oublié lors de ma dernière visite »), entraînant, possiblement, une aggravation de certains problèmes. L'aspect anonyme du réseau public de santé, qualifié de « machine  », avec ses démarches complexes (« Il y en a qui sont pris avec les papiers du gouvernement »), conduit certaines personnes à ne plus faire valoir leurs droits ou à ne plus faire appel à certains services, ce qui rejoint certains constats établis ailleurs (Warin, 2016).

Ces services renvoient également des personnes à leurs propres limites, surtout dans le domaine de la santé mentale où certains psychiatres feraient fi des aspirations des personnes, entretenant un manque de confiance en elles et une peur de changer leur situation : « Les psychiatres n'arrêtent pas de te parler de tes limites, de tes limites, puis de tes limites. Donc, à un moment donné, tu te sens tellement limitée que tu as peur. » Ces témoignages ne mettent pas tant en cause la compétence des acteurs du réseau qu’ils attirent l’attention sur le sentiment des personnes interrogées de ne pas y avoir leur place, d'être mises sous pression, de ne pas être considérées autrement que comme un « numéro » (« Me faire traiter comme un numéro, oublie ça »), en somme, de ne pas avoir d'importance. C’est particulièrement présent dans le cas d’Hugo, dont les problèmes cardiaques et de diabète se seraient aggravés à la suite de « mauvais traitements ». Ces rapports témoignent de luttes permanentes pour être reconnu, pour être traité dignement, et pour que sa parole et la connaissance de son corps et de ses besoins soient prises en compte.

« J’ai trouvé ça bien qu’ils soient là »

Lors de l’enquête, l’équipe d’intervention tenait des « cliniques biopsychosociales » à une fréquence régulière dans douze lieux, principalement des ressources communautaires, mais également dans certains espaces privés (le café d’un centre commercial, des motels). En offrant des cliniques biopsychosociales dans les milieux de vie des personnes, ses interventions visent à répondre à certains de leurs besoins mais, avant tout, à leur garantir une accessibilité aux divers services auxquels elles ont droit. Comment cette équipe apparaît-elle dans ces vies racontées ?

Catherine a rencontré les membres de l'équipe itinérante dans la caravane mobile d'un organisme de réduction des méfaits de la toxicomanie. Suite aux premières rencontres durant lesquelles elle se montre distante, elle développe progressivement un rapport privilégié avec les membres de l'équipe, qui ont su prendre leur temps et la « laisser parler » : « J'étais froide avec eux autres. (…) Je rentrais, je prenais mes affaires [les pipes de crack et les préservatifs], je faisais prendre ma tension et je m'en allais. » C’est à eux qu’elle parle pour la première fois de ses problèmes et de sa volonté de s’en sortir : « Je ne parlais pas vraiment à personne d’autre de ma condition. J’ai trouvé ça bien qu’ils soient là, même si c’est un geste pour prendre ma tension. (…) je les ai sentis comme des amis. » Elle estime aujourd’hui être « rendue à la fin du parcours », en partie grâce à l’accompagnement de l’équipe pendant un an et demi en collaboration avec d’autres organismes afin de la soutenir dans ses démarches. À propos de l'équipe, Catherine ne parle pas d'intervention, mais de « présence » et de « soutien ». Dans sa description de l'équipe, les actes médicaux ne sont pas centraux. Elle parle d' « attention », de petits « gestes » qui ne sont « pas grand-chose » mais qui ont été déterminants dans son cas. Parfois, ce qui peut paraître le plus banal au regard des critères de l'institution, peut avoir le plus d’impact sur les personnes, ainsi qu’en témoigne une autre personne : « Des fois, tu ne les utilises même pas [les services de l'équipe], mais de savoir qu’ils sont là, des fois, c’est toi qui réponds toi-même à tes questions. Mais des fois, tu te dis “Ah, tiens, je vais en parler à [l’infirmière], je me demande quelque chose.” »

Ces exemples font écho à d’autres récits dans lesquels l’action de l’équipe se caractérise par une reconnaissance globale de l’autre (« Elle est venue pour moi. »), de son vécu (se sentir « compris »), de ses aspirations et des connaissances qu'il possède sur ce qu’il vit4. Les intervenants ne limitent pas leur action à des dimensions matérielles ou de santé physique et les personnes peuvent y exister dans leur globalité5. Les rapports développés avec l'équipe sont placés sous le signe du plaisir et de l'affectivité, comme en témoigne un homme qui « se sent vivre » au contact des intervenants et se laisse aller à ses émotions avec eux : « On se dit bonjour, on jase un petit peu. Parfois on rit. Des fois je ris, des fois je pleure. »

L’équipe se caractérise également par une présence dans des milieux de vie significatifs aux yeux des personnes. Caroline rencontre les intervenants de l'équipe itinérante trois fois par mois dans la salle commune des habitations où elle réside, durant les déjeuners communautaires. Les services qu'elle reçoit (prise de tension à chaque visite, établissement des courbes des taux de diabète, pansement des plaies aux pieds) sont appréciés, car ils sont gratuits, personnalisés et lui évitent d'avoir à se déplacer. Par leur proximité et leur présence régulière, les membres de l’équipe calment les angoisses (« C'était un vide qu'il y avait. On n’était plus porté à appeler le docteur »), encouragent à consulter tel ou tel service et facilitent le cheminement des personnes dans le réseau en référant à d’autres intervenants. Les membres de l'équipe favorisent des relations et un mode d'entraide durables entre les résidents d’un logement social qui se parlent davantage entre eux, même lorsqu’ils ne sont pas présents : « Elle [l'infirmière] nous fait parler entre voisins, ceux qui ont à peu près les mêmes maladies, comment aider l'autre. Elle ouvre les portes pour que le monde s'aide ».

Au-delà de la qualité des liens établis, l’impact de l’équipe sur la santé physique et mentale des personnes est également tangible, selon les témoignages. Il peut s'agir, par exemple, d'une personne qui attribue la baisse du nombre de ses hospitalisations à la fréquentation de l’équipe ou d'une personne qui perd du poids et retrouve une meilleure forme physique ainsi qu’une image positive d'elle-même après avoir reçu des conseils en matière d’alimentation.

Un accompagnement créateur de liens. Le discours des intervenants

Déplaçons-nous maintenant du côté des intervenants de cette équipe. L’équipe a, au fil du temps, non seulement rejoint des personnes sans domicile, mais également une multitude de personnes avec des profils variés (par exemple, des personnes toxicomanes, victimes de violence conjugale, avec des revenus précaires), dont les besoins n’étaient pas comblés par le réseau de la santé et des services sociaux : « Des personnes me disent : “Je ne suis pas itinérante, puis je n’en ai pas de médecin et je n’ai aucune idée comment en trouver parce qu’il n’y en a pas de disponible.” »

Porte d’entrée

L’équipe rapporte, dans ses bilans annuels, les interventions suivantes : sensibiliser un propriétaire de maison de chambres à la maladie d’un résident pour éviter son expulsion ; aider un parent à entretenir sa relation avec son enfant atteint d’une maladie mentale ; référer un homme séparé en désintoxication pour qu’il puisse revoir sa fille, ou encore, aider un homme âgé vivant des épisodes d’itinérance à prendre son traitement. Un intervenant témoigne de sa dernière rencontre avec un homme qui fréquente l’équipe de manière « régulière », soit une fois toutes les trois semaines. Il est inscrit dans le réseau de santé, avec un suivi en psychiatrie et auprès d’une équipe spécialisée en déficience intellectuelle, mais ne respecte pas la posologie de son traitement. Selon l’intervenant, son rôle consiste à donner des conseils pratiques concernant le traitement (l’usage de dosettes, le rappel et l’organisation des heures de prise des médicaments) et à offrir une écoute avec le moins de limite de temps possible. En dépit de rencontres fréquentes avec la personne, l’intervenant n’identifie pas sa pratique à un suivi, mais plutôt à un accueil : « Il vient nous dire bonjour, puis il a besoin, je pense, d’attention, de contact, de chaleur. Il va toujours nous embrasser en arrivant et en partant, puis, il veut toujours faire prendre sa tension, prendre sa glycémie, même s’il n’a pas de problèmes. »

Une infirmière de l’équipe se distancie d’une logique d’ « intervention » et de référence des personnes vers le réseau institutionnel, pour s’inscrire dans une logique d’« accueil » :

Je vois une différence entre accueil et intervention. L’intervention, c’est dans notre jargon à nous (...) : on ouvre un dossier, on a une demande précise, on fait un suivi. Tandis que l’accueil, c’est bien simple, c’est une présence. Ça va passer par « Comment ça va ? » « Il neige, il pleut. » De façon informelle, je vais demander « Voulez-vous prendre votre pression ? » (…) J’attends qu’ils m’ouvrent une porte.

L’intervention se définit, d’après elle, comme une réponse à une demande précise qui respecte les critères d’une institution, caractérisée par l’ouverture d’un dossier et la mise en place d’un suivi planifié. Comme l’accompagnement décrit précédemment, l’accueil consiste plutôt à bâtir, au rythme de la personne, un climat de confiance propice à l’expression de ses besoins et à la formulation d’une demande de services : « C’est sûr que l’action principale, c’est quand même de l’écoute, de créer la meilleure relation possible avec ces gens-là, une relation de confiance pour que si, à un moment donné, ils ont besoin de quelque chose et qu’ils ont envie de faire une démarche, ils vont nous trouver. »

Les enjeux de santé physique des personnes servent généralement de porte d’entrée pour aborder d’autres difficultés : « Il y a beaucoup de choses qui sont faites juste par prise de tension artérielle : “T’es stressé, qu’est-ce qui se passe ?” Donc là, tu te sers de la pression pour entrer dans d’autres choses… “Ah, je me suis fait couper [de mon chèque de prestations d’aide sociale]”, “Il y a quelqu’un qui est mort”, “J’ai re-consommé”, “J’ai telle problématique”, “Ça marche pas”. » La présence continue de l’équipe favorise l’émergence de demandes qui, autrement, ne seraient peut-être pas formulées et permettant parfois une action préventive susceptible d’éviter la dégradation de certaines situations (par exemple, l’intervention auprès d’un propriétaire de logement qui évite l’expulsion d’un locataire). Dans plusieurs cas, l’équipe dit « rattacher du concret » à leurs angoisses afin que les personnes aient davantage d’emprise sur leur situation. La clarification des demandes et des besoins des personnes est présentée comme un préalable crucial à la relation qui s’établit. Une infirmière de l’équipe observe qu’une meilleure compréhension de leur santé ou de leur maladie permet une plus grande assiduité dans la prise des traitements ainsi qu’une meilleure gestion du stress qui peut se traduire par une baisse de fréquence des visites à l’urgence, voire une baisse du traitement. Dans plusieurs cas, la présence régulière des intervenants de l’équipe dans les milieux de vie des personnes et la stabilité du personnel semblent favorables à la création d’un lien de confiance, à la satisfaction de besoins de santé, à l’accompagnement des personnes dans leur rétablissement ainsi qu’à leur soutien dans les projets qu’elles portent.

Créer des ponts

D’ordinaire, la simple référence des personnes à des professionnels du réseau se solde souvent par un échec, ces dernières ne se sentant pas comprises, respectées ou subissant de la stigmatisation et des exclusions à répétition, ce que déplore un membre de l’équipe : « Lorsque tu amènes quelqu’un à l’hôpital pour la énième fois, par exemple, en psychiatrie, et que la personne, vingt-quatre heures après, on la retrouve dehors, pas plus soignée, pas de suivi, ces choses-là… » Les intervenants sont ainsi conduits à négocier aux personnes un parcours au sein du réseau de la santé et des services sociaux, notamment lorsque les besoins dépassent les compétences de l’équipe et nécessitent un suivi d’un autre ordre6. Il peut aussi s’agir, par exemple, d’outiller les personnes pour qu’elles arrivent mieux préparées aux consultations avec leur médecin, ce qui vient équilibrer les rapports de pouvoir avec les professionnels de la santé et des services sociaux.

La population rencontrée par les intervenants de l’équipe est décrite par l’un d’eux comme étant dans une « zone grise », dans l’angle mort du réseau de services pour différentes raisons, dont les difficultés de transport, le manque d’argent et/ou d’information sur les services, le contact anonyme et rigide dans les établissements de santé et la stigmatisation qu’elles peuvent subir de la part de divers professionnels. La rigidité des critères d’accès aux services est également centrale dans les propos, comme en témoigne une travailleuse sociale de l’équipe à propos d’une personne dont la situation ne cadrait pas avec les différentes ressources auxquelles elle s’adressait, contribuant à renforcer son isolement :

En psychiatrie, ils vont dire « bien non madame, vous n’avez pas de maladie mentale comme telle ». (…) La ressource, ça ne fitait [correspondait] pas nécessairement, ce n’était pas une madame pour [X, une ressource]. Pour [Y, une autre ressource d’urgence], elle n’avait pas de revenu. Ça fait que c’est tout ça à un moment donné. T’as plus de point de référence parce que tu n’as plus de contact avec sa famille. Son réseau social, c’est très restreint, parce que madame, avant de prendre son traitement, elle était toujours souffrante, toujours en plainte, donc personne ne voulait s’approcher de cette personne et être ami avec elle. Donc c’est là que le trou se creuse, puis que tu tombes dedans…

Cette dame subissait de la violence conjugale de la part de l’homme avec lequel elle vivait. Lorsqu’elle s’est décidée à quitter son logement, elle s’est retrouvée dans une situation fragile et a été amenée à côtoyer l’équipe, qui a mobilisé les « moyens du bord » pour arriver à créer un « réseau » d’aide autour d’elle et stabiliser sa situation. Ils l’ont accompagnée dans ses démarches de demande d’aide sociale de manière à ce qu’elle reçoive un revenu de subsistance tout en la mettant en contact avec différentes ressources d’aide pour se reloger et obtenir un soutien alimentaire. Aujourd’hui, alors qu’elle n’est plus en situation de précarité résidentielle, elle maintient le contact avec l’équipe : « c’est des gens qui veulent quand même garder contact avec toi, parce que t’es comme important pour eux autres, puis tu ne t’en vas pas. Ça fait deux ans, puis toi, tu n’es pas parti. Tu ne l’as pas dompée [laissée tomber]. »

Pour mener à bien son travail, l’équipe crée des ponts (qualifiés de « voies d’accès ») avec le réseau et, par la suite, accompagne les personnes dans le système pour qu’elles puissent développer un réseau d’aide professionnel fondé sur la confiance et exister dans des espaces où elles ne sont pas toujours reconnues : « c’est de les défendre un peu lorsqu’ils doivent faire affaire avec des services (…) de transmettre l’information, puis de dire, voilà ce qui se passe avec cette personne-là, voilà c’est quoi le problème et là, vous ne l’avez pas soignée, puis vous la garochez [jetez] dehors. » Par la souplesse de son action et sa présence dans des milieux de vie significatifs pour les personnes, l’équipe est parvenue à développer au fil du temps un climat favorable à la formulation de demandes et au partage d’expériences vécues en lien avec leur santé et bien-être, qui ne trouvent pas nécessairement de réception dans le réseau classique. Elle parvient aussi à rejoindre des personnes qui y sont inscrites qui se situent à l’extérieur de celui-ci, qui ne reçoivent pas les services dont elles auraient besoin et auxquels elles ont droit.

Autonomie ambiguë

L’autonomie importante dont les intervenants disposent dans la définition de leurs pratiques permet une approche davantage « négociée » et sur mesure avec les personnes : « Il n’y a pas personne qui est là pour nous mettre des bâtons dans les roues. On est assez autonome, puis ça, j’aime beaucoup ça. La pleine autonomie dans ce qu’on fait et dans ce qu’on veut développer. » Sur le terrain, les intervenants ont adapté le cadre normatif d’intervention qui avait cours dans leur établissement. À la fin de chaque clinique tenue dans les ressources, les membres de l’équipe remplissent une fiche de leurs interventions, dans laquelle ils consignent des renseignements tels que l’âge, le sexe et le profil de la personne, ainsi que les actes qu’ils effectuent. Ces fiches sont anonymes et, sauf dans les cas nécessitant un suivi approfondi et une référence dans le réseau, l’équipe ne tient pas de dossiers. Cette façon de faire reflète l’importance du respect des règles de confidentialité de certaines ressources et la réalité de certains personnes, qui se promènent de ressources en ressources, et se sentent plus à l’aise avec un suivi informel sans rendez-vous et dans les milieux de vie.

L’absence de dossiers est également motivée par la nature même de la demande des personnes, qui pourrait être qualifiée de « non-demande » du point de vue de l’intervention, dans le cas de personnes qui viennent parler, prendre un café, demander des nouvelles ou se libérer de la pression qu’ils subissent au travail. Ces fiches sont en revanche inutiles pour les institutions de santé qui évaluent la qualité des interventions et des programmes d’après une liste de critères formels et quantitatifs. La difficulté à mettre en avant l’impact de l’équipe sur le bien-être des personnes qu’elle fréquente avec les critères classiques d’évaluation produit un malaise auprès des intervenants, qui ont le sentiment de ne pas être reconnus pour ce qu’ils font. En l’espèce, l’absence d’un financement récurrent de l’équipe affecte la qualité de sa pratique, en entraînant notamment un roulement important des intervenants, leur présence à temps partiel (préférant maintenir un temps partiel dans une équipe pourvue d’un financement stable) et une certaine « démotivation ». L’autonomie de l’équipe apparaît ainsi ambiguë : d’une part, elle permet de mieux coller aux réalités du terrain et, d’autre part, elle produit une certaine précarité de ses intervenants en mal de reconnaissance de la part de leur établissement.

Conclusion : Redessiner les frontières de la marginalité

Notre analyse souligne la nécessité de mieux articuler les notions de centre et de marge dans la littérature sur l’intervention publique de proximité. Quatre constats se dégagent particulièrement de celle-ci. Premièrement, l’action sur le terrain dans des lieux de vie a fait naître un public jusque-là occulté, exclu ou stigmatisé par le réseau de la santé et des services sociaux de cette région. Le contact avec ces populations met à nu les failles d’un système qui prétend agir pour tous, mais qui peut, malgré lui, contribuer à la reproduction d’inégalités sociales. Les termes mobilisés par les personnes pour exprimer leur expérience dans le réseau institutionnel traduisent des rapports de « marginalisation » (Paugam, 2004 [1991]) dans lesquels elles n’existent plus comme des personnes à part entière, mais en périphérie de leur propre vie et réduites, aux yeux d’autrui, à leurs difficultés et à leurs manques (Bourgeault, 2003). Face à cette mise à la marge de populations qui ne rentrent pas dans les catégories administratives existantes qui fragmentent les personnes en fonction des problèmes qu’elles rencontrent (itinérance, toxicomanie, santé mentale), l’équipe offre une approche souple et « créatrice de liens ». En étant située hors les murs et en déjouant les silos d’intervention institutionnels, elle rejoint des personnes qui se situent dans les « zones grises » du réseau de la santé et des services sociaux.

Deuxièmement, par son action, l’équipe contribue à redessiner les frontières de la marginalité. Pour s’adapter aux populations exclues ou à la marge du réseau de la santé et des services sociaux, c’est l’équipe elle-même qui a été amenée à se faire « itinérante », à « l’image de celles qu’elles cherchent à aider » selon l’expression déjà rapportée de Bastien et al. (2007). En s’éloignant des lieux habituels où se donnent les services, les intervenants sont accueillis dans des lieux où « quelque chose de l’ordre de la vie collective peut se réaliser », comme l’évoquent Drulhe et al. (2001, p. 172). Ce faisant, les personnes recevant les services de l’équipe ne sont plus perçues comme « marginales » (par rapport aux services) ou comme de simples figurantes dans une mise en scène centrée autour des établissements de soins comme c’est le cas dans la tradition d’analyse initiée par Simmel. En se situant à la marge des espaces institutionnels conventionnels, ce sont plutôt les intervenants qui deviennent des acteurs périphériques dans la vie des personnes qui sont, quant à elles, mises au centre. Cette position n’enlève rien à leur pertinence ou à leur présence significative dans la vie des personnes, mais reflète la place rarement centrale qu’ils occupent dans les vies racontées7 qui sont ponctuées d’une multitude d’autres rapports sociaux qui peuvent aller dans le sens de l’action de l’équipe, mais également agir en sens contraire.

Troisièmement, l’action de l’équipe offre un exemple d’accompagnement personnalisé des populations porteur de reconnaissance. Plutôt que de chercher à faire rentrer les personnes dans les « cases » d’un réseau qui tend à les marginaliser, les intervenants ont développé des pratiques plus « organiques » (Dupuis et Farinas, 2009) et adaptées aux réalités observées sur le terrain. La présence dans les milieux de vie des personnes, le type de suivi mis en place (non intrusif, sans dossier, informel) et le fonctionnement en dehors du cadre normatif de l’intervention des centres de santé et de services sociaux apparaissent favorables à l’établissement d’un lien avec des personnes dont les besoins ne correspondent pas (ou partiellement) aux critères de certains programmes institutionnels. Pour certaines personnes, la présence respectueuse peut devenir un des éléments centraux d'une reconnaissance sociale rassurante qui est, au demeurant, mise en cause par d’autres acteurs. Grâce aux références, à la sensibilisation des acteurs du réseau, à son rôle de défense des droits et à sa participation au projet de vie des personnes, l'équipe transforme non seulement le rapport des personnes au réseau de la santé – favorisant ainsi l’établissement de relations porteuses de mieux-être et de reconnaissance – mais semble participer à la transformation des institutions elles-mêmes. En contribuant à briser l’alternative suivante à laquelle les personnes sont confrontées : s'adapter à des services qui ne leur conviennent pas ou se tenir en périphérie et utiliser les ressources communautaires, l’équipe fait le pari qu’il est possible de créer des parcours personnalisés au sein même du réseau de la santé et des services sociaux. Dans la mesure où il est reconnu à sa juste valeur par les établissements, ce type d’action peut jouer un rôle-clé pour faire évoluer la structure de services de manière à ce qu’elle soit mieux adaptée aux populations les plus susceptibles de vivre des rapports inégalitaires. Pour reprendre les termes de Castoriadis (1975), c’est alors que ce qui pouvait être vu précédemment comme une « société au service de ses institutions » peut devenir un « ensemble d’institutions au service de la société ».

Ces réflexions ne sont pas sans susciter des interrogations sur les limites d’une reconnaissance sociale qui passerait uniquement par les institutions de santé et de services sociaux quand, dans le même temps, des groupes plus aisés de la population ont une reconnaissance en dehors des institutions. À notre sens, l’accompagnement porteur de reconnaissance dont l’équipe offre un exemple ne doit pas se substituer à un programme politique plus vaste de réduction des inégalités socio-économiques. Également, cet accompagnement doit également être le plus respectueux possible de la vie privée des personnes et temporaire, le temps qu’elles puissent retrouver un statut social ou des relations leur permettant d’accéder à d’autres formes de reconnaissance sociale.

Quatrième et dernier constat : malgré un apport qui apparaît bénéfique à bien des égards pour les personnes approchées par l’équipe, il semble que ce type d’intervention soit de plus en plus menacé dans l’organisation actuelle des services au Québec. Le contexte d'évaluation de l'efficacité des interventions du réseau de la santé et des services sociaux, peut nuire à la mise en évidence de l’impact des pratiques « hors cadre », chaleureuses et fondées sur des échanges informels auprès des personnes. Le caractère « frontalier » des équipes (avec un pied dans le réseau, et un autre dans le milieu de vie des personnes), ainsi que leur approche large du bien-être des personnes, fondent les conditions de leur succès autant que les causes de leur précarité au sein d’établissements centrés sur une conception restreinte des besoins des personnes et demandeurs de preuves de leur efficacité.

 

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Notestop


1. Nous réalisons ici une analyse inédite de ces données recueillies il y a plusieurs années (Fournier et al., 2007) et qui n’ont à ce jour fait l’objet d’aucune publication scientifique.

2. On peut ici se référer aux analyses qui mettent en avant l’impact de la Nouvelle gestion publique sur les services publics à la suite de l’introduction de mécanismes systématiques de reddition de comptes, de cibles à atteindre et de multiplication d’indicateurs d’efficacité (Fortier, 2010).

3. Les noms utilisés dans cet article sont fictifs.

4. Ces dimensions – qui reposent sur la confiance, l’écoute et la réciprocité – font écho à celles repérées par les théoriciens de la reconnaissance sociale tels que Renault (2004) et Honneth (2006).

5. Par opposition, les personnes ressentent un certain éclatement de l’existence face aux différents intervenants qu’ils rencontrent comme l’illustre ce propos : « J'ai plusieurs médecins parce que j'ai plusieurs maladies ».

6. Paradoxalement, alors que ces personnes ne peuvent pas être identifiées, dans l’ensemble, à la catégorie de « personnes itinérantes » au sens de « sans domicile », elles se trouvent transformées en « itinérantes » par un système qui les renvoie de ressource en ressource (des centres de santé de première ligne à l'hôpital en passant par les autres ressources gouvernementales et communautaires), sans pour autant offrir de réponses adéquates à leurs besoins.

7. Dans le meilleur des cas, les rencontres avec les intervenants de l’équipe durent une heure toutes les deux à trois semaines.

 

Pour citer cet articletop


Référence électronique

Baptiste Godrie, Aude Fournier, Christopher McAll, "Repenser la marginalité sociale. L'accompagnement de personnes dites « marginalisées » par une équipe hors les murs", Sciences et actions sociales [en ligne], N°7 | année 2017, mis en ligne le 3 mai 2017, consulté le 19 novembre 2017, URL : http://www.sas-revue.org/index.php/n-conception/40-n-7/varia-n7/107-repenser-la-marginalite-sociale

Auteur


topBaptiste Godrie
Université de Montréal
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Aude Fournier
Département de sciences humaines du Cégep de Victoriaville
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Christopher McAll
Université de Montréal et CREMIS
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Droits d'auteur


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