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N°6 | L'intervention sociale collective et communautaire : réalités, atouts et limites

Compte rendu

Le « community organizing » : pour un réformisme démocratique radical

Hélène Balazar, Agir en démocratie, Ivry-sur-Seine, Éditions de l'Atelier, 2015, 160 p.

Manuel Boucher

Plan | Texte | Bibliographie | Notes | Citation | Auteur


 Plantop


Développer le pouvoir des plus démunis

Mettre les relations humaines et le pouvoir au centre de la politique

Partager les responsabilités

Développer le pouvoir de tous

BBCO et CDC

Des organisations communautaires de type politique et d’inspiration libérale agissant pour le « bien commun » de façon conviviale

Ambivalences et contradictions des organisateurs

Pragmatisme radical et « grassroot democracy »

Démocratie et conflit

 

Texte intégraltop


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Dans la préface du livre d’Hélène Balazard intitulé Agir en démocratie (2015), Khaled Ghrissi et Solène Compingt, tous les deux militants actifs de l’Alliance citoyenne de l’agglomération grenobloise, résument assez bien l’optique des principaux promoteurs du « community organizing1 » en France : « penser le rôle structurant des relations de pouvoir et ainsi explorer une autre composante de la démocratie, celle de l’interpellation citoyenne. » (p. 8) Le but de l’Alliance citoyenne est « la construction du bien commun en n’oubliant personne, la poursuite de la démocratie comme un idéal à atteindre et comme son moyen. » (p. 9) En ce sens, les membres d’Alliance citoyenne s’inscrivent dans la filiation d’intellectuels qui, comme Pierre Rosanvallon2, plutôt que de remettre radicalement en question la République, en appellent à sa transformation par le développement de « forces démocratiques autonomes » en capacité d’être des contre-pouvoirs des gouvernants. Le but revendiqué par l’Alliance citoyenne de Grenoble est, en effet, « la construction du bien commun en n’oubliant personne, la poursuite de la démocratie comme un idéal à atteindre et comme son moyen. » (p. 9)

Dans la pratique, l’Alliance citoyenne s’adresse d’abord aux « personnes qui ont habituellement peu de pouvoir » afin qu’elles s’organisent de façon autonome des institutions. Il s’agit « de pouvoir interpeller les collectivités locales et les entreprises et négocier avec elles des solutions aux problèmes vécus. » (p. 8) Pour construire le processus d’autonomisation démocratique des personnes et des groupes « qui ont habituellement peu de pouvoir », les militants de l’Alliance citoyenne mobilisent des « individus issus des quartiers différents », autrement dit des quartiers populaires et des « communautés », la communauté étant définie comme « un ensemble de personnes vivant sur un même territoire (collectivité) ou formant une association (culturelle, professionnelle, religieuse, politique, de loisir, etc.). » (p. 149)

Au sein du processus de community organizing, l’Alliance citoyenne s’appuie sur deux types d’acteurs principaux croisant leurs savoirs : celui d’« organisateur », autrement dit, un employé d’une organisation communautaire qui doit accompagner l’« auto-organisation d’un collectif » (p. 150) et de « leader », c’est-à-dire un membre actif de l’organisation communautaire qui participe « à mobiliser de nouvelles personnes et à relayer, voire prendre le rôle des « organisateurs » (p. 150) : « L’Alliance citoyenne développe des leaders relationnels en les formant à des méthodes de construction citoyennes qui mettent les personnes vivant les problèmes au cœur du processus de décision. Pour cela, elle se dote d’un outil : des « organisateurs » qui, employés par l’organisation, facilitent le passage à l’action collective, dans un rôle à la croisée de celui du syndicaliste et de l’agent de développement local. » (p. 8-9)

Dans ce cadre, en tant que politiste mais aussi militante de l’Alliance citoyenne, Balazard a synthétisé la démarche du community organizing dans un livre à destination, notamment, de ceux qui souhaitent renforcer les capacités d’agir des citoyens les plus démunis en capitaux sociaux et économiques et faire vivre la démocratie participative. En effet, en s’appuyant sur son expérience au sein de deux organisations communautaires plébiscitant le community organizing : London Citizen3 au sein de laquelle elle a effectué le travail de terrain de sa thèse en science politique et Alliance citoyenne de Grenoble4 où elle agit en tant qu’activiste, dans son ouvrage, Balazard propose des pistes pour répondre à trois grands défis démocratiques inscrits dans le community organizing :

Développer le pouvoir des plus démunis

Faisant le constat que dans la société néo-libérale contemporaine, « l’incapacité des plus démunis à influer sur les politiques publiques comme privées qui les concernent se paye directement par une aggravation des inégalités » (p. 13), Balazard affirme que le community organizing doit relever le défi de l’accroissement du pouvoir politique de la majorité de la population et plus spécifiquement des personnes et des groupes les plus dépourvus en capitaux sociaux, culturels et économiques. Autrement dit, il s’agit de développer l’empowerment des « subalternes », l’empowerment étant défini comme un « processus de développement du pouvoir d’un individu ou d’un collectif. » (p. 149) Favoriser l’empowerment des personnes et des groupes les plus éloignés des sphères du pouvoir établi pour rétablir une sorte d’équilibre dans la répartition du pouvoir politique nécessite alors de reconnaître l’utilité des « corps intermédiaires » et leurs capacités de pression et de lobbying : « Dans le community organizing, la communauté est l’espace de mobilisation, mais a aussi un sens social et politique : c’est un « corps intermédiaire », en référence à la philosophie anglo-saxonne, libérale et pluraliste. » (p. 24) Il s’agit, en effet, de reconnaître des groupes ou des communautés organisés dans la société ayant un intérêt commun, plus ou moins formalisé (associations, collectifs, corporations, syndicats…), faisant l’intermédiaire entre « l’individu et l’État » : « Pour s’attaquer à cette inégale répartition du pouvoir politique dans la société, il faut dans la pratique reconnaître le rôle politique des réseaux de relations, des groupes d’intérêt, des associations, autrement dit, des communautés (au sens large d’un groupe d’individus réunis autour d’une valeur, d’une appartenance ou d’un intérêt commun). » (p. 13)

Néanmoins, Balazard souligne que la reconnaissance des communautés et corps intermédiaires est conditionnée par le partage des idéaux d’égalité et de fraternité de ces groupes d’intérêt formels ou informels. Pour illustrer ce que recouvre le défi du développement du pouvoir d’agir des plus démunis, Balazard cite l’une des propositions du rapport Pour une réforme radicale de la politique de la ville. Ça ne se fera plus sans nous (Bacqué et Mechmache, 2013) remis en juillet 2013 au ministre de la Ville et auquel elle a participé. Dans ce rapport, en effet, il est notamment proposé d’institutionnaliser un « droit d’interpellation » des citoyens pour améliorer le fonctionnement démocratique. D’ailleurs, c’est justement parce que cette proposition n’a pas été retenue dans la loi pour la ville et la cohésion urbaine (février 2014) qu’un collectif d’habitants et d’associations de quartiers populaires ont créé la coordination nationale « Pas sans nous » [passansnous.fr] dont l’un des objectifs principaux est ce « droit d’interpellation ».

Mettre les relations humaines et le pouvoir au centre de la politique

Très critique à l’encontre d’une forme de démocratie représentative complexe, figée et institutionnalisée dont l’objectif principal est devenu la reproduction d’une petite élite qui fait carrière en politique plutôt que de servir le bien commun, Balazard soutient l’idée d’une nécessaire redistribution du pouvoir et de son exercice. Pour redistribuer le pouvoir, il s’agit, en effet, de former au « leadership », c’est-à-dire à la capacité d’exercer le pouvoir, le plus grand nombre de citoyens pour qu’ils participent à combattre les abus de pouvoir et d’élitisme : « C’est l’apprentissage de capacités collectives nouvelles qui permet de changer les rapports de pouvoir. » (p. 17)

Partager les responsabilités

Il s’agit de favoriser l’émergence d’une « société civile », autrement dit, des individus et des groupes « en opposition aux « élites » économiques et politiques » (p. 150) en capacité de demander des comptes aux acteurs et institutions qui exercent des responsabilités collectives. Ce processus d’« accountability » doit ainsi favoriser la construction d’une société moins hiérarchique et plus transversale au sein de laquelle les responsabilités sont partagées. Dès lors, tout en critiquant l’empowerment de type néo-libéral qui sert l’économie plus que le développement du pouvoir des plus démunis, Balazard loue la « coresponsabilité » sociétale » illustrée, notamment, par la responsabilité sociale des entreprises (RSE) : « La RSE est « la responsabilité d’une organisation vis-à-vis des impacts de ses décisions et de ses activités sur la société et sur l’environnement. » (p. 21)

Développer le pouvoir de tous

Dans le premier chapitre, Balazard présente sa conception du community organizing en rappelant que « le défi principal de ce mode d’organisation de la société civile est de développer le pouvoir de tous, et notamment de ceux qui en ont le moins, afin d’améliorer la justice sociale et l’autonomie de la société. » (p. 24) Ainsi, selon l’auteur, le community organizing vise d’abord à soutenir, voire à organiser « la participation de ceux qui ne se mobilisent pas spontanément contre les injustices vécues. » (p. 28)

Balazard décrit cinq caractéristiques des membres d’une community organization : « Premièrement, il ne s’agit pas que de personnes ayant déjà un rôle de direction ou de représentation. Deuxièmement, certains membres sont issus de communautés marginalisées, non représentées par ailleurs. Troisièmement, ce sont des personnes directement concernées par des campagnes menées par l’organisation (par définition d’une community organization), et qui, quatrièmement, n’avaient auparavant pas conscience de leur pouvoir. Cinquièmement, ce sont des personnes que les personnels politiques ou les services publics ont l’impression de ne pas atteindre. » (p. 79-80) Comme déjà souligné, grâce à la mobilisation d’organisateurs, des community organizers, employés directement par une community organization, généralement composée d’habitants, les organisateurs accompagnent un processus de « participation ascendante » (bottom up) définie ainsi : « Démarche participative venant des citoyens (« de la base ») en direction des décideurs (« vers le haut »), elle s’oppose schématiquement à la participation descendante (venant des décideurs en direction des citoyens). La première correspond à une demande de participation, la seconde à une offre. » (p. 150)

Les acteurs du community organizing veulent donc faire émerger des collectifs de citoyens et des leaders qui, grâce à l’accompagnement d’un organisateur, vont façonner « leur propre agenda politique » mais aussi demander « des comptes aux élites économiques et politiques du territoire sur lequel ils s’organisent afin d’obtenir des améliorations concrètes de leurs conditions de vie » (p. 28) touchant à une pluralité de questions (logement, emploi, santé, alimentation, éducation, sécurité…). Comme le souligne Balazard, « le principe de base du community organizing est l’auto-organisation des personnes concernées par les problèmes traités. » (p. 29)

En revanche, même si l’ensemble des expériences du community organizing vise l’amélioration de la vie concrète des habitants, notamment des plus défavorisés, et la justice sociale, à l’échelle locale, il existe différentes formes d’« auto-organisation collective ». Ainsi, Balazard distingue deux principales tendances : d’une part, une tendance liée aux organisations indépendantes et radicales et de l’autre, une tendance liée au développement communautaire.

BBCO et CDC

Au sein des organisations indépendantes et radicales, Balazard souligne qu’aux États-Unis ou en Grande-Bretagne, il existe deux tendances. En effet, certaines organisations s’adressent en priorité à des individus tandis que d’autres réunissent d’abord « divers groupes de la société civile préexistant sur un territoire (congrégations religieuses5, associations, écoles, syndicats…), on parlera alors de broad-based community organizing. » (p. 31)

Pour Balazard, les BBCO6 considèrent que « l’unité n’est pas l’individu mais la communauté. » (p. 66). Généralement, les BBCO s’inscrivent dans une optique purement « alinskyenne » du nom du fondateur des premières community organizations à Chicago à la fin des années 1930. Autrement dit, « les administrateurs de ces organisations sont issus des membres et emploient des « organisateurs » professionnels pour soutenir le travail de mobilisation. Un des objectifs est la lutte pour la justice sociale via l’interpellation des pouvoirs en place, la réclamation de comptes (accountability) et la proposition de solutions. » (p. 32)

Parallèlement aux BBCO, Balazard décrit les organisations de développement communautaire appelées dans les pays anglo-saxons des community development corporations. Dans les faits, Balazard souligne que les CDC sont généralement des organisations de proximité qui offrent différents services dans le logement, l’emploi, l’accompagnement scolaire, l’action sociale...). En outre, au sein de ces organisations, bien souvent innovantes, « une partie de la direction est assurée par les personnes concernées par ce « développement ». » (p. 32-33)

Dans la réalité, Balazard fait remarquer que les politiques de promotion du développement communautaire « visent le renforcement de l’intégration des habitants autour de projets reliés aux structures de pouvoir en place. Dans d’autres, c’est plus spécifiquement le développement d’entreprises ou de projets contrôlés par ceux et celles qui y travaillent ou qui consomment les produits ou les services qui est recherché. » (p. 33)

Pour autant, mobilisant les travaux d’Hélène Bacqué (2005) sur les organisations de développement communautaire aux États-Unis, Balazard souligne que dans le contexte néo-libéral des pays anglo-saxons, les CDC s’inscrivent, bien souvent, dans un processus de marchandisation de la gestion urbaine et sociale, au sein duquel les CDC sont mis en concurrence limitant ainsi le volet politique de leur action : « Ces organisations dépensent en effet une partie de leurs ressources à se faire la compétition pour obtenir telle subvention ou tel marché de gestion de service, si bien que les finalités initiales d’amélioration des conditions de vie des habitants sont mises de côté. » (p. 34) En fait, en décrivant ces deux tendances, celles des BBCO et des CDC, Balazard illustre l’ambivalence de la rhétorique de la responsabilisation des individus et des groupes développée par les promoteurs de l’organisation communautaire. En effet, affirmant nettement un choix pour la tendance associée aux BBCO, Balazard indique que la « règle d’or » du community organizing exposée par Edwards Chambers (2004, p. 7), le continuateur de la pensée et de l’action d’Alinsky, autrement dit, « ne jamais faire pour les autres ce qu’ils peuvent faire pour eux-mêmes » peut servir, d’une part, un réengagement politique dans le cas des BBCO qui ne remettent pas en question l’État-providence et d’autre part, dans certaines versions des CDC, un projet néo-libéral d’instrumentalisation politique : « D’un côté, le community organizing dans sa version radicale prône avant tout l’exercice d’un contre-pouvoir et n’appelle pas au désengagement des institutions publiques et privées, mais plutôt à leur interpellation par une société civile organisée. C’est la responsabilité de la participation « politique » des membres de la cité qui est mise en avant. (…) D’un autre côté, des politiques publiques ou des programmes des bailleurs internationaux utilisent cette même rhétorique de responsabilisation pour justifier la privatisation de l’action sociale et urbaine, tout en en gardant le contrôle politique. (…) Autrement dit, dans le premier cas, les citoyens acquièrent le pouvoir de « faire faire », alors que dans le second cas il s’agit essentiellement du pouvoir de « faire » (gérer des logements, une crèche, ou tout autre service, ou créer une entreprise, faire des études, etc.). » (p. 34-35)

Des organisations communautaires de type politique et d’inspiration libérale agissant pour le « bien commun » de façon conviviale

Comme déjà indiqué, Balazard est impliquée dans deux organisations : London Citizens et l’Alliance citoyenne qui « ont pour objectif de développer le pouvoir politique d’un grand nombre d’habitants, et notamment de ceux qui sont le plus éloignés de la politique (les jeunes, les étrangers, la classe populaire, etc.), afin de contrebalancer l’influence croissante des intérêts des plus puissants. » (p. 35). Au-delà de l’assistance sociale se focalisant d’abord sur « la marginalisation de type socio-économique », pour Balazard il s’agit de favoriser une « assistance politique » des exclus politiques. Reprenant les arguments d’Alinsky (1965, p. 41) critiquant l’assistance, il s’agit d’affirmer que « pour sortir de la « pauvreté économique », il faudrait d’abord sortir de la « pauvreté de pouvoir ». » (p. 38) Balazard plébiscite donc en France le développement d’une version « radicale et indépendante » du community organizing se centrant sur des actions participant à réduire les inégalités politiques. Il s’agit, en effet, de combiner « justice sociale et autonomie de la société » : « Ces organisations rassemblent des écoles, des églises, des mosquées, des syndicats, des universités, des associations et tous types de collectifs dont les membres souhaitent œuvrer ensemble pour le bien commun. Ce « bien commun » se définit en continu grâce à de nombreuses occasions de rencontres et d’échanges où les participants partagent leurs envies, colères et intérêts. Des campagnes citoyennes sont ensuite menées sur les sujets identifiés par les participants. Ces deux organisations développent ainsi la capacité de leurs membres à créer de nouvelles relations de pouvoir afin de faire entendre leurs demandes et d’amener les décideurs politiques, administratifs ou privés à rendre des comptes. » (p. 36)  

Sur le terrain, dans ce type de community organizing, les organisateurs doivent favoriser la construction du leadership (« prendre conscience que chacun peut contribuer au changement d’une situation insatisfaisante ») chez les personnes qui n’ont pas déjà une position de leader : « Les organisateurs ont donc pour but de développer le « pouvoir » des individus pour en faire des leaders. Le pouvoir est pensé comme une capacité de comprendre, d’intervenir, d’influencer et de faire valoir ses intérêts et ses droits dans un système ouvert. Le pouvoir ne se mobilise pas, ne se donne pas, mais se développe. » (p. 39-40) Balazard indique que « les membres ou employés de London Citizens parlent alors de « construction de pouvoir » ou de « développement de leaderships ». L’Alliance citoyenne parle de « développement du pouvoir citoyen », qu’elle définit comme une « capacité collective à se faire entendre, pour les personnes pauvres et éloignées des lieux de décision classiques. » (p. 40) 

Pour construire le « bien commun », les community organizers ne cherchent pas à se substituer à la diversité des modalités d’expression politique ou syndicale (partis, syndicats, associations) déjà existantes mais plutôt à diversifier cette offre en proposant des formes « innovantes » d’organisation collective pour qu’un plus grand nombre de citoyens, notamment les moins engagés dans la co-construction de la société, deviennent des citoyens actifs participant également à l’« arène démocratique » : « Aller vers des communautés déjà un minimum « organisées » facilite le travail de mobilisation. Cela permet de toucher un plus grand nombre de personnes avec des ressources limitées. Cette caractéristique correspond également à un objectif politique : valoriser et démocratiser les corps intermédiaires de la société civile. » (p. 66)

Ambivalences et contradictions des organisateurs

Les community organizations luttent collectivement contre les injustices en demandant des comptes aux élites politiques et économiques. Pour construire cette lutte collective, les community organizations emploient des organisateurs7 qui, comme l’écrit Balazard, « ont la délicate mission de n’être là qu’en soutien et au service des membres. Leur position d’employés permanents pourrait en effet les amener à diriger et mener eux-mêmes les actions et négociations, là où les membres, en tant que bénévoles, ont souvent moins de temps à consacrer à l’organisation. » (p. 88)

Dans la pratique, les organisateurs sont chargés de « mener des campagnes à différentes échelles, développer les compétences de leadership chez de nombreuses personnes et construire des relations de confiance entre les différentes « communautés » et individus qui composent la société civile. » (p. 108)

Par l’intermédiaire de « stages, réunions, actions collectives, rencontres en tête à tête », les organisateurs développent des activités « politiques, formatrices et conviviales ». Néanmoins, à l’instar de l’ensemble des intervenants sociaux promouvant une dynamique participative, Balazard note que les organisateurs d’une community organization sont face à un dilemme : « Comment accompagner tout en permettant l’émancipation des « accompagnés » ? » (p. 88)

Comme d’autres organisations sociales, les community organizations doivent s’organiser pour éviter ce que Balazard appelle une « dérive oligarchique » et « bureaucratique » pour permettre la participation des bénévoles. Les organisateurs, en effet, parce qu’ils sont confrontés à une exigence particulière, celle de permettre que « les principaux concernés » par des problèmes à résoudre soient les premiers acteurs de la résolution collective de ces problèmes, les organisateurs « doivent surmonter la contradiction de leur propre rôle ainsi que le dilemme de l’autogestion qui réside dans le fait que plus les initiatives des participants augmentent, plus le problème de la gestion se complique. » (p. 101)

Pour Balazard, la manière de résoudre ce dilemme pour les organisateurs est certes qu’ils doivent rendre des comptes régulièrement de leur action aux membres de l’organisation qui les emploient mais surtout qu’ils reconnaissent le paradoxe de leur rôle : alors que le travail des organisateurs consiste, en particulier, de « faire agir les autres » (c’est-à-dire les principaux concernés) en mobilisant de fortes capacités relationnelles et des capacités d’animation et d’organisation collective, ces capacités renforcent le pouvoir des organisateurs sur les individus et les groupes devant, à terme, s’auto-organiser. Par conséquent, conscients de ce paradoxe, il est de la responsabilité des organisateurs de maintenir les objectifs initiaux du community organizing : permettre aux leaders (les principaux concernés impliqués dans une campagne d’action collective) de défendre eux-mêmes leurs propres intérêts ce qui signifie que les organisateurs ont la responsabilité, malgré les obstacles, de transmettre aux leaders leurs pouvoirs et ainsi de ne pas se rendre indispensables. Dans l’idéal, « un organisateur doit souvent changer de « territoire » pour construire à nouveau des relations et éviter d’exercer une trop forte domination sur les membres. » (p. 104)

Dans l’action, les organisateurs sont encouragés par les community organizations à faire du « one-to-one », c’est-à-dire des entretiens en tête-à-tête avec des personnes qu’ils ne connaissent pas pour favoriser des relations interpersonnelles et construire un sentiment d’appartenance collectif propice à la construction d’un bien commun et de relations « intra et inter-communautaires ». S’inscrivant dans une dynamique de « démocratie relationnelle », en plus des entretiens en tête-à-tête, les organisateurs proposent donc, comme l’écrit Balazard, « des rencontres conviviales pour définir et s’approprier le « bien commun ». » (p. 93)

Ainsi, décrivant une manifestation collective (70 personnes environ) sur la finance organisée par London Citizen dans une église de la City de Londres, Balazard note que, « comme tous les événements d’une community organization, l’ambiance est conviviale » (p. 94) mais également que l’organisateur « participe à donner un ton émotionnel à la rencontre. Les émotions, également suscitées par des témoignages lors des assemblées, ont leur rôle en politique. (…) Lors de l’assemblée des délégués, des témoignages de membres concernés personnellement par les problèmes traités permettent aux participants de se sentir touchés par la réalité décrite et de s’engager en faveur de propositions de campagne correspondantes. Ils suscitent une émotion partagée, source d’identité collective qui permet de souder le groupe en le mobilisant dans une même colère, ou plus généralement en induisant un sentiment de communion. » (p. 95-96)

Des « rituels relationnels » favorisent la reconnaissance et l’engagement des individus et des groupes inscrits dans une démarche de community organizing : « Grâce à la construction de relations de confiance, les individus prennent conscience de leur capacité d’action à mesure que celle-ci est mise en valeur par leur interlocuteur. Leur présence à une réunion ou une action collective est reconnue comme précieuse. Leur avis compte. Leurs expériences passées sont valorisées. Ils sont considérés comme des acteurs et non comme des bénéficiaires d’une organisation caritative ou des individus passifs. Ce processus de reconnaissance leur permet de « s’appréhender à la fois comme possédant une valeur propre et comme étant des membres particuliers de la communauté sociale » ainsi formée. » (p. 99)

Comme le souligne Balazard, l’espace du broad-based community organizing s’inscrit dans une filiation philosophique politique anglo-saxonne « communautarienne » de type « libérale et pluraliste8 » : « C’est de la possibilité (libéralisme) pour chaque individu ou groupe d’agir en poursuivant ses intérêts propres (pluralisme) que découle un cadre institutionnel pouvant assurer le plus grand niveau de bien-être à la population. La valorisation des communautés renvoie également à la philosophie communautarienne. (…) Dans la continuité de la tradition démocrate américaine, il s’agit de « défendre la société contre l’oppression de ceux qui la gouvernent » et « garantir une partie de la société contre l’injustice de l’autre ». Les promoteurs du broad-based community organizing se rapprochent ainsi des « communautariens modernes » ». (p. 42-43)

Balazard rappelle que la « philosophie communautarienne » (Putnam, 1995) inspirée de la philosophie pragmatiste (Mead, 1963) considère, notamment, que « des « réseaux denses d’interactions » rendent possibles des liens de réciprocité, de confiance, de communication et de coopération, permettant à des « dilemmes d’action collective d’être résolus  ». » (p. 89) Clairement, les community organizers inspirés par la philosophie communautarienne voyant dans l’engagement dans des communautés un moyen de contrer, « par le bas », les forces économiques et politiques d’un capitalisme triomphant ou d’un État tout puissant, aspirent à allier des communautés entre elles afin qu’elles deviennent des « institutions intermédiaires » capables de produire des « contre-pouvoirs ». Dans ce cas, comme l’écrit l’auteur « au sein de la société civile, ce n’est pas la concurrence mais la coopération entre les différents groupes de la société qui est visée pour aboutir à un bien commun. Il s’agit de créer un univers dans lequel les différentes communautés constitutives de la société trouvent ce qu’elles ont en commun et non ce qui les divisent. » (p. 44)

Dans cette perspective, c’est en associant des groupes « autonomes et actifs » en conflit contre les élites politico-économiques et défendant des intérêts particuliers ou communautaires que peut, paradoxalement, être défendu le « bien commun ». Ainsi, idéalement, cette forme de community organizing (BBCO), comme le souligne Balazard, « propose une alliance entre les différentes « petites sociétés » décrites par Tocqueville pour tenter de reformer une « grande société », où la coopération rend instinctive la préoccupation de tous pour l’intérêt général. En liant engagement communautaire et engagement public, le broad-based community organizing connecte les problèmes privés avec les problèmes publics et permet une montée en généralité des différents intérêts particuliers et donc la construction du bien commun. » (p. 46) Dans cette optique, les promoteurs du BBCO ne prônent pas la simple conscientisation des citoyens les plus défavorisés face aux processus producteurs d’inégalités et d’injustices mais leur responsabilisation politique. En fait, il s’agit de construire un processus de « responsabilisation réciproque » des citoyens, des institutions et des entreprises qui serait nécessaire à la construction du bien commun : « Au final, la clarification des responsabilités des différents acteurs de la démocratie commence par la responsabilisation politique des citoyens : s’organiser pour faire entendre sa voix et pouvoir mettre les autres acteurs en face de leurs responsabilités. La rhétorique de la responsabilisation n’est pas seulement valable pour les citoyens, elle vaut aussi et avant tout pour les institutions publiques et les entreprises, appelées à rendre des comptes. » (p. 49)

Pragmatisme radical et « grassroot democracy »

Face aux problèmes vécus, les organisateurs sont invités à construire un pouvoir collectif en capacité de peser sur les pouvoirs établis. Tout en visant l’engagement dans l’action politique du plus grand nombre, il s’agit ainsi de combattre le fatalisme en apportant des solutions concrètes aux gens grâce à la « lutte constante ». Dès lors, pour ne pas décourager les participants fraîchement engagés dans un processus de construction d’un pouvoir collectif, Balazard souligne que, d’un point de vue méthodologique, les community organizers sont incités, dans un premier temps, à mener des « petites luttes » qui, une fois menées, pourront rapidement aboutir à des victoires qui sont nécessaires pour fédérer un groupe d’action en constitution : « Les campagnes et actions menées doivent être efficaces. Il ne s’agit pas de « lutter contre » mais de proposer des solutions et d’obtenir des victoires suffisamment rapidement. Même si, à présent, certaines campagnes sont de grande envergure au Royaume-Uni, les organisateurs encouragent constamment les leaders à en mener à des échelles très locales, pour pouvoir les gagner rapidement. Ces petites luttes permettent de renforcer la capacité d’action et la motivation des membres impliqués. » (p. 47)

Balazard insiste pour souligner que les méthodes du community organizing reposent sur « un savoir pratique » : « Agir avec pragmatisme, c’est notamment envisager d’abord le changement à petite échelle, au niveau individuel et local, non pas pour s’y enfermer mais pour construire progressivement et durablement un savoir pratique et une capacité collective d’action. Petit à petit, le changement est souhaité et envisageable à une échelle plus grande. » (p. 56). Si Balazard articule « pragmatisme » et « radicalisme », c’est en référence au « pragmatisme philosophique », en particulier celui de John Dewey (1939). Dans les faits, selon Balazard, il s’agit d’aller du « monde tel qu’il est » au « monde tel qu’il devrait être ».

En proposant une alternative au communisme et au capitalisme, finalement, Alinsky et ses adeptes aux États-Unis et en France, en revendiquant un « pragmatisme radical » plébiscitent non pas un changement radical et révolutionnaire mais un « réformisme radical ». Aux États-Unis, ce réformisme radical est également associé au mouvement dit de « grassroot organizing ». En effet, cherchant à faire participer au processus démocratique le nombre le plus large possible de citoyens et à rendre les BBCO les plus représentatifs des composantes ethniques et culturelles des espaces où ils agissent (Balazard parle de « ressemblance qualitative avec la population du territoire »), les activistes de ces organisations défendent l’idée d’une « grassroot democracy » stipulant la légitimité de la « base », celle des militants et des habitants, à s’opposer aux élites politiques et économiques ainsi qu’aux « experts ». Balazard parle ainsi de « mise en scène » par les community organizations de leur diversité (âges, milieux sociaux, origines ethniques et religieuses) : « La mobilisation recherchée par une community organization est donc autant quantitative que qualitative. Cet appel à une riche palette de la société reflète une attention particulière à être représentatif. Ainsi, lorsque l’on assiste à une réunion ou à une assemblée de ces organisations, on est frappé par le nombre et la diversité des participants. On a l’impression que tous les âges, couleurs, croyances, et milieux sociaux sont représentés. » (p. 71)

Démocratie et conflit

Pour les acteurs du community organizing prôné par Balazard, le « pouvoir » et le « conflit » sont loin d’être des notions taboues, bien au contraire. En effet, pour Balazard, considérant qu’« avoir du pouvoir, c’est notamment définir ses propres solutions aux problèmes rencontrés » (p. 111), c’est donc « le partage du pouvoir qui seul peut combattre l’excès de pouvoir. » (p. 112) Dans cette optique, dans la tradition alinskyenne mais aussi du philosophe Paul Ricoeur (1998), le « conflit » est alors reconnu et perçu comme une notion féconde au service de la démocratie : « Assumer le conflit, c’est reconnaître que des intérêts divergents peuvent exister, que la démocratie doit permettre de trouver des solutions à ces tensions. » (p. 112)

Pour les acteurs du community organizing, considérant que les relations de pouvoir sont mouvantes puisqu’elles sont « tantôt conflictuelles, tantôt coopératives » et, par conséquent, comme le stipule Chambers (2004), qu’il n’existe pas « d’alliés ni d’ennemis permanents », « la reconnaissance de l’existence d’un conflit est une étape souvent nécessaire à l’obtention d’un rapport de force suffisant pour pouvoir négocier avec des personnes aux intérêts parfois opposés, avec les décideurs, aussi divers que les grandes entreprises, les ministères ou les autorités locales. » (p. 113)

Dans le community organizing, le conflit n’est pas qu’un concept philosophique ou sociologique mais bien une action concrète. Pour le community organizing, en effet, « le pouvoir se développe dans l’action ». D’ailleurs Balazard note que les actions sont « un terrain d’apprentissage pour les leaders. En organiser régulièrement permet de construire et souder un collectif, ainsi que de donner l’occasion à de nombreuses personnes de développer leurs compétences de leadership. La simple démarche de déposer collectivement une lettre, plutôt que de l’envoyer depuis un ordinateur, peut par exemple constituer une « action ». » (p. 129) Ainsi, dans le community organizing, le conflit est d’abord mobilisé dans le cadre de « campagnes » qui font suite à « enquête » (Balazard indique que « la phase de l’enquête est en général une opportunité pour le développement de nouvelles alliances ») impliquant « des membres et les alliés de circonstance » qui préparent « la construction de la revendication et l’identification » d’un « adversaire commun ».

Les community organizers mettent ainsi en œuvre une posture « pragmatique radicale » inspirée du syndicalisme d’action directe où il s’agit de « définir des revendications ni trop faciles, ni trop dures à faire aboutir » : « Les revendications portent toujours sur la mise en avant d’une solution précise. Par exemple, se battre pour un salaire décent et non « contre la pauvreté », un enjeu qui apparaît trop abstrait. De plus, pour impliquer toujours de nouvelles personnes et ne pas les décourager, il faut qu’au moins certaines campagnes aboutissent assez rapidement afin de prouver qu’il est possible, en s’organisant, de transformer des relations de pouvoir et d’apporter des changements concrets. » (p. 120) Reprenant une des « tactiques de conflits » énoncées par Alinsky pour donner du pouvoir aux subalternes, le community organizing préconise de « personnaliser, figer et polariser » un responsable désigné comme « adversaire » : « Il s’agit donc, dans un premier temps, de choisir un adversaire et de persister. » (p. 123)

Néanmoins, s’inscrivant dans une forme de « réformisme radical », le community organizing préconisé par Balazard assume la construction d’un rapport de conflit personnalisé et polarisé à condition que celui-ci demeure « convivial » et puisse aboutir à des négociations et des solutions : « Dans le Community organizing, ces actions sont non violentes, originales et amusantes afin que tous les participants y trouvent leur place et y prennent part avec plaisir. » (p. 126) Balazard indique qu’ « avec pragmatisme, London Citizens félicitera ses anciens adversaires en invitant leurs représentants à ses assemblées annuelles. Après la confrontation, viennent la négociation et la construction de relations de confiance. » (p. 124)

En résumé, en rappelant que pour Alinsky, « le pouvoir n’est pas seulement ce que vous avez, mais ce que l’ennemi pense que vous avez » (Alinsky, 1972) et considérant que le « pouvoir de déranger » des « Have-Not » (Piven et Cloward, 2004) se développe dans l’action, Balazard souligne que l’Alliance Citoyenne parle des « quatre marches du pouvoir » pour décrire le processus qu’elle met en œuvre pour passer du conflit à la négociation : « Elle distingue ainsi l’organisation, la demande concrète, l’action directe non violente et la négociation. » (p. 125)

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Le community organizing décrit par Balazard est finalement une méthode et un courant de pensée qui souhaite rendre effectif le fonctionnement démocratique en assumant l’idée que l’organisation de la société produit des contradictions et des conflits entre différents acteurs et institutions détenteurs d’un certain pouvoir politique, économique et culturel. Ces tensions peuvent cependant devenir créatrices à condition que le pouvoir soit partagé avec le plus grand nombre, en particulier avec ceux qui ne disposent pas de beaucoup de capitaux (social, économique, culturel) et que les détenteurs du pouvoir rendent des comptes (accountablity) aux citoyens responsabilisés et rendus actifs dans le processus de construction démocratique.

Comme mode de mobilisation citoyenne, le community organizing, d’une part, veut d’abord répondre aux défaillances de la démocratie représentative : « La légitimité des initiatives citoyennes peut ainsi reposer sur la pertinence de la réponse qu’elles apportent à la crise de la démocratie et notamment aux limites du système représentatif. Les démarches de représentation des citoyens peuvent dans ce sens servir la démocratie » (p. 85). D’autre part, le community organizing se veut également être une réponse aux formes d’instrumentalisation des dispositifs institutionnels de démocratie participative critiqués par Balazard : « Les dispositifs participatifs institutionnels sont régulièrement critiqués pour leur absence d’influence sur la décision et pour le risque d’instrumentalisation des citoyens ou des associations qui y participent. Ils ne font souvent que reproduire, voire aggraver, au niveau local ce qui se passe à des échelles plus larges en termes de déséquilibre des pouvoirs. La participation institutionnelle est souvent circonscrite aux besoins des plus puissants sans donner aux habitants la possibilité de s’organiser, en amont, pour développer leurs propres points de vue sur ce qui doit être fait. » (p. 83) En ce sens, le community organizing s’inscrit dans une démarche de démocratie participative ambitieuse pouvant être associée à une forme de « démocratie radicale » (Cohen et Fung, 2011, p. 115-130). Le community organizing participe d’abord au maintien de la cohésion sociale plutôt qu’à l’organisation d’un changement social radical et révolutionnaire : « Alors que la référence au « citoyen ordinaire » renvoie également à la figure centrale de tout processus de démocratie participative ambitieux – notamment parce que la démocratie participative se construit pour répondre aux limites de la démocratie représentative -, elle y est souvent difficilement effective. C’est également en contrepoint des limites des dispositifs participatifs que le community organizing se légitime. » (p. 82)

Critique quant à la dynamique néo-libérale productrice d’inégalités et d’injustices sociales, le community organizing plébiscité par Balazard s’inscrit, néanmoins, dans une dynamique libérale devant articuler « justice sociale et autonomie ». Dans la pratique, entre la posture « descendante » propre à l’État-providence mettant l’accent sur l’organisation publique de la solidarité et l’égalité des droits, Balazard préfère la posture « ascendante » mettant l’accent sur l’autonomie des acteurs responsabilisés dans un processus d’empowerment accroissant le pouvoir des citoyens ordinaires. Pour Balazard, en effet, alors que la première posture favorise le maintien dans l’assistanat, la seconde posture, celle d’un « empowerment radical »permet de « redistribuer le pouvoir » et de soutenir les « sans (trop) de pouvoir » : « L’action du community organizing va ainsi à l’encontre d’une double illusion, celle, française, d’une politique descendante décidée par une technocratie objective, et celle, portée par la version néo-libérale de l’empowerment, de l’autorégulation des communautés et individus par le marché. » (p. 140-141)

Le community organizing de Balazard part du principe qu’il est nécessaire « d’accompagner la participation ascendante » des plus éloignés des pouvoirs établis en construisant « un processus d’éducation à la politique » des personnes habituellement éloignées de la politique pour des raisons sociales, économiques et culturelles. Grâce à des campagnes locales où se forment des alliances de circonstance, il s’agit de construire du « commun » et de réenclencher un processus démocratique au sein duquel les citoyens, grâce à leur engagement continu, rendent la démocratie vivante : « On part de ses préoccupations quotidiennes puis on découvre la complexité de l’organisation de la vie en société. On prend conscience de l’interdépendance des problèmes individuels et de la nécessité de trouver des solutions collectives. On apprend à comprendre et à coopérer avec des personnes aux intérêts, valeurs et cultures différents, voire divergents. On se confronte à l’altérité. On s’allie. On construit du commun. On agit. On apprend de ses réussites et de ses échecs. On recommence. » (p. 141-142)

Cette forme de community organizing loue un type de démocratie où les citoyens qui ne font pas partie de l’élite politique et économique, par des actions collectives concrètes et en permanence renouvelées, constituent « un rapport de force entre les citoyens et l’ordre social et économique en vigueur. » (p. 142). En revanche, le community organizing décrit et pratiqué par Balazard ne doit pas être perçu comme en opposition à la démocratie représentative, bien au contraire. Par la construction d’un rapport de force entre les citoyens et les différents ordres politiques et économiques établis, il s’agit de revivifier et fortifier la démocratie représentative en faisant participer plus de personnes au processus démocratique. L’activation des citoyens ordinaires plébiscitée par le community organizing ne consiste donc pas à renverser le système représentatif mais plutôt, justement, (considérant que « la découverte et le débat sont le propre de la démocratie ») à éviter que ce système finisse par disparaître au fur et à mesure que les citoyens considérant que leurs besoins et problèmes quotidiens ne sont pas assez pris en considération se désintéressent totalement du fonctionnement démocratique. Dès lors, Balazard affirme que le community organizing complète le système représentatif « en augmentant le nombre de joueurs » et « en ajoutant par exemple un contrôle populaire, un droit d’interpellation ». (p. 142) Le community organizing prôné par Balazard est donc, bien que critique, fortement optimiste : « Agir en démocratie, c’est être à la fois optimiste et critique. C’est oser et reconnaître qu’une contradiction doit être source de créativité et non de repli théorique (s’arrêter à l’analyse d’une situation insatisfaisante). » (p. 142)

Dans ce cadre, le community organizing développé par Balazard ne s’oppose pas à la République mais à l’« extrémisme universaliste » qui, en ne reconnaissant pas les communautés comme des acteurs et forces vives de République, favorise le communautarisme et le repli sur soi : « En commençant par agir pour ses intérêts personnels, on peut ensuite, à force de rencontres et de débats, s’intéresser et se mobiliser pour le « bien commun », la République. (…) De plus, reconnaître les communautés comme des relais pour la construction du bien commun permettrait de limiter les dérives dites communautaristes. (…) Étant ignorées, voire stigmatisées et discriminées, des personnes peuvent en effet plus facilement se retourner vers d’autres repères que ceux d’un universalisme incompris, voire perçu comme injuste et intolérant. La notion de communauté est traditionnellement peu légitime dans l’espace public et politique français. Mais les communautés ethniques et religieuses, au même type que les communautés « perçues comme légitimes » (parfois beaucoup plus fermées sur elles-mêmes que les premières), telles que les associations, les clubs, les écoles, et les syndicats, jouent cependant un rôle important dans la vie quotidienne de très nombreux citoyens. Elles ont toutes comme fonction politique l’insertion de leurs membres dans un réseau de relations sociales. » (p. 144-145)

Pour Balazard, lorsque les citoyens défendent leurs intérêts particuliers et communautaires, ils se mobilisent donc pour le « bien commun et la République ». Par conséquent, selon Balazard, la République ne devrait pas se méfier des « catalyseurs et organisateurs » d’actions collectives et communautaires mais bien plutôt les soutenir, notamment, en finançant des fonds pour l’interpellation citoyenne : « Dans le monde tel qu’il devrait être, un « fonds pour l’interpellation citoyenne » autonome pourrait permettre à des initiatives citoyennes de se financer en toute indépendance et avec l’argent de la communauté nationale (…). Dans le monde tel qu’il devrait être, un « revenu de base citoyen », des « congés payés de citoyenneté » ou la généralisation de l’indemnisation des participants aux concertations organisées par les institutions permettraient à chacun d’avoir les ressources (notamment le temps) pour prendre part comme il l’entend à la politique, à l’organisation de la vie en collectivité. » (p. 146-147)

En définitive, le community organizing analysé et proposé par Balazard contient, indéniablement, un caractère innovant pour la situation française. Néanmoins, certaines critiques et questionnements m’apparaissent devoir être posés. En effet, ayant le souci de donner des pistes d’action pour revivifier la démocratie, lorsque Balazard fait la promotion du community organizing celle-ci ne développe-t-elle pas une vision irénique des relations sociales produites dans le cadre des community organizations ? Pour Balazard citant Chambers les community organizations « retissent la structure sociale d’une communauté au-delà des races, religions, territoires et classes. Elles génèrent du capital social qui permet non seulement de rendre la vie vivable mais aussi de lui donner un sens.  » (p. 54) Pourtant, la mise en scène de la diversité et de l’unité de cette diversité dans les quartiers populaires peut également être interprétée autrement. En effet, cette mise en scène ne participe-t-elle pas d’abord à l’aménagement du « ghetto » au lieu d’agir à sa disparition ? Même s’il est particulièrement limpide que les promoteurs des BBCO, contrairement à ce que certains contradicteurs leur reprochent, n’agissent pas pour une société « communautarisée » mais bien multiculturelle, pour autant, la reconnaissance et la valorisation des différences culturelles des « citoyens ordinaires » les plus marginalisés ne participent-t-elles pas à maintenir des formes d’organisation sociale à partir de critères ethnoculturels affaiblissant ainsi des formes d’organisations sociales et de luttes structurées sur des bases politiques et sociales assumant, dans certains cas, la construction d’un « rapport de classe » mais aussi la dénonciation de formes d’instrumentalisation et d’aliénations ethnico-religieuses ? Dans ce cas, les community organizers sont-ils d’abord des acteurs de la transformation sociale comme les promoteurs du community organizing le proclament ou plutôt des acteurs de la pacification sociale ? Dans la pratique, en proposant de faire participer les individus et les communautés appelés « citoyens ordinaires » (« grassroot membership ») au processus démocratique, les community organizers agissent-ils effectivement pour la repolitisation des rapports sociaux ou au contraire n’accompagnent-ils pas, paradoxalement, la dépolitisation, la déconflictualisation (au sens de déconstruction de la conscience de classe) et la racisation en responsabilisant des individus et des groupes mobilisés sur des bases identitaires et morales ? En creux, Balazard ne reconnaît-elle pas dans la conclusion de son ouvrage (p. 143) que si l’influence du community organizing se déploie aujourd’hui en France, c’est que la société française s’inscrit de plus en plus dans un modèle néo-libéral qui s’est d’abord développé dans les pays anglo-saxons là où sont nées les premières expériences de community organizing ? Sont-ce les citoyens précarisés qui ont le plus besoin du community organizing ou les promoteurs de l’ordre néo-libéral qui souhaitent promouvoir des organisations sociales intermédiaires en capacité d’activer, de responsabiliser et de pacifier des citoyens potentiellement dangereux pour l’ordre social et économique ? En effet, d’une certaine façon, le community organizing, même lorsqu’il se définit comme « radical » accompagne, grâce à la promotion de la responsabilisation des citoyens, notamment les plus précaires, le besoin de régulation sociale des sociétés néo-libérales. En organisant et en faisant participer les citoyens en colère à la résolution de leurs problèmes par la conflictualisation plutôt que par la violence, le community organizing, au bout du compte, favorise le maintien du système néo-libéral. En effet, dans ce cas, la conflictualisation plébiscitée par les community organizers permet, paradoxalement, l’aménagement et le contrôle des désordres des inégalités produits par les sociétés capitalistes « hyper-libérales ».

 

Bibliographietop


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Notestop


1. Selon Balazard, le community organizing est l’« auto-organisation de la société civile à l’échelle d’une communauté (souvent « espace géographique ») visant l’amélioration des conditions de vie et l’émancipation des personnes mobilisées. » (p. 149) 

2. Dans la société postindustrielle produisant, notamment, des services, de la précarité et des désillusions démocratiques favorables à la poussée des populismes et du racisme, Pierre Rosanvallon, historien engagé et professeur au collège de France, continue sa quête pour combler la « mal-représentation » de nombreux citoyens ne se sentant plus représentés par les partis traditionnels. En effet, alors que depuis déjà plusieurs années, il participe à renouveler le débat démocratique en publiant des essais pouvant éclairer la « nouvelle question sociale et économique » (collection La République des idées aux éditions du Seuil ; collection La vie des idées aux éditions PUF), en janvier 2014, Rosanvallon lance le projet « Raconter la vie » qui est à la fois une nouvelle collection d’ouvrages courts et un site Internet participatif (raconterlavie.fr). À travers ce projet, il s’agit de construire une sorte de « parlement des invisibles » : « L’objectif de Raconter la vie est donc double : « il est de faire sortir de l’ombre des existences et des lieux. Mais il est aussi de contribuer à la formation de nouvelles catégories pour appréhender la société d’aujourd’hui et en comprendre plus efficacement les ressorts et les problèmes. Il a dans ce cadre une triple dimension : politique, sociale, morale. » (Rosanvallon cité par Joseph Confavreux, « Représenter les invisibles, la République dévidée »,Médiapart.fr, 6 janvier 2014, p 2).

3. London Citizens a été créée en 1996 sur les bases développées par Saul Alinsky. Voir Balazard, 2012.

4. Suite à une expérimentation menée par l’association ECHO signifiant « Espace des habitants et des communautés organisées », une partie de ses militants originaires des champs du travail social ; de la politique de la ville et de la démocratie participative ont fondé l’Alliance citoyenne en 2012 sur des bases similaires à celles de London Citizens. Voir [http://www.centres-sociaux.fr/files/2012/12/Livret-ECHO.pdf].

5. À l’instar d’Alinsky à Chicago qui entretenait des relations ténues avec des représentants de l’église catholique (sur le site internet de Industrial Areas Foundation, à propos de la mission de l’IAF, il est écrit ceci : « The work of the Industrial Areas Foundation flows directly from a commitment to Judeo Christian and democratic values. » (voir [www.industrialareasfoundation.org]), Balazard souligne qu’au sein des associations qu’elle a étudiées en Grande-Bretagne (par exemple, Balazard indique que la Church of England Society à travers le Church Urban Fund participa dans les années 1980 au financement de Citizens UK (Jamoul, 2006)) et en France, les relations avec les organisations religieuses sont plébiscitées car, généralement, elles représentent des relais intéressants pour entrer en relation avec des citoyens éloignés des circuits politico-institutionnels classiques : « Les institutions religieuses en général représentent ainsi un bon relais pour la construction de relation, l’intéressement des citoyens à la construction d’un bien commun et la reconnaissance de la capacité d’action de chaque individu, notamment au sein des communautés les plus défavorisées. » (p. 69)

6. Balazard précise qu’aux États-Unis, dans une broad-based community organization (BBCO signifie « à large base »), généralement, « seuls des groupes d’individus, formels ou non, peuvent adhérer. » (p. 37), néanmoins, dans le cas de l’Alliance citoyenne, « un modèle mixte » a été adopté puisque parallèlement aux groupes et aux organisations, des individus peuvent s’engager dans cette community organization et même devenir des « leaders », c’est-à-dire des membres actifs de l’organisation. Selon Balazard, ce modèle permet ainsi d’atteindre les personnes les plus isolées qui ne sont donc pas membres de collectifs pouvant faire partie d’une broad-based community organization : « C’est pour répondre à cette limite que l’Alliance citoyenne a, depuis 2015, rendu possibles les adhésions individuelles. Elle emploie même des organisateurs chargés spécifiquement d’aller vers des individus isolés et de les aider à s’organiser, en s’appuyant sur le modèle de mobilisation de community organizations ». (p. 40) Dans la pratique, Alliance citoyenne est composée d’un conseil d’administration (élu par les membres d’une assemblée générale). Ce CA pilote l’organisation (campagnes d’action, gestion des financements, embauche des organisateurs). Pour une description du fonctionnement d’une community organisation, voir p. 37.

7. Pour Balazard, les organisateurs sont des « entrepreneurs de mobilisation » : « L’«auto-organisation  de la société civile prônée par le community organizing dépend paradoxalement des entrepreneurs de mobilisation que sont les organisateurs et les membres les plus actifs. » (p. 101) En effet, un organisateur est « catalyseur d’actions collectives » qui doit au moins remplir trois grandes missions : construire une « large alliance » en recrutant et fidélisant de nouveaux membres d’une community organization; former et développer le « leadership » des membres ; déployer des campagnes « ayant pour but de faire rendre des comptes aux élites politiques et économiques sur des problèmes qui concernent les membres. » (p. 103). Dans la pratique, l’organisateur favorise ainsi l’identification de problèmes partagés par une communauté et l’organisation d’actions collectives pouvant aboutir à des négociations. Un organisateur doit « accompagner le passage à l’action d’habitants porteurs de revendications. Il s’agit alors d’aller vers de nouveaux publics, d’organiser des rencontres sur les sujets mis en avant par les habitants et de repérer les liens possibles entre eux. » (p. 104)

8. Balazard souligne que pour Edwards Chambers, « la démocratie est (alors) définie comme l’articulation collective des intérêts individuels. » (p. 93)

 

Pour citer cet articletop


Référence électronique

Manuel Boucher, "Hélène Balazar, Agir en démocratie, Ivry-sur-Seine, Éditions de l'Atelier, 2015, 160 p.", Sciences et actions sociales [en ligne], N°6 | année 2017, mis en ligne le date 31 janvier 2017, consulté le 16 décembre 2017, URL : http://www.sas-revue.org/index.php/38-n-6/compte-rendu-n6/101-le-community-organizing-pour-un-reformisme-democratique-radical

 

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Manuel Boucher
Directeur scientifique (HDR) du Laboratoire d'Etude et de Recherche Sociales (LERS) de l'IRTS-IDS Normandie et membre associé au Centre d'analyse et d'intervention sociologiques (CADIS-EHESS-CNRS)
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