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N°6 | L'intervention sociale collective et communautaire : réalités, atouts et limites

Actes

La question du contrôle social chez Robert Castel

Relecture d'un texte de 1987

Michel Chauvière

Plan | Texte | Bibliographie | Notes | Citation | Auteur


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Contexte
Un bref commentaire

L'argumentaire de Robert Castel en 1987
Le noyau théorique
L'irruption du politique, un « ébranlement venu d'ailleurs »
Une notion bricolée

Quelques commentaires en guise de conclusion

 

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Vers 1984-85 un groupe de travail s’est régulièrement réuni au domicile de Robert Castel pour échanger sur la question du contrôle social. Il n’en est rien sorti en termes de publication, sauf peut-être l’idée d’organiser un jour une rencontre sur ce sujet avec l’appui de la MIRe.

Suite ou pas, en 1987, Robert Castel participe avec une trentaine de chercheurs au colloque international organisé à Caen par le Centre de recherche sur le travail social, animé par Didier Le Gall, Claude Martin et Marc-Henry Soulet, sur L’éclatement du social, Crise de l’objet, crise des savoirs ? Sa contribution à cette manifestation est intitulée « De l’intégration sociale à l’éclatement du social : l’émergence, l’apogée et le départ à la retraite du contrôle social ». Elle sera publiée une première fois dans le numéro 20/60 de 1988 de la Revue internationale d’action communautaire (RIAC), éditée à Montréal, puis une seconde fois dans un ouvrage produit par l’université de Caen en mai 1989, que l’on peut considérer comme un supplément à la revue du CRTS.

Je me propose de rappeler brièvement le contexte du débat sur le contrôle social durant les années 1970 et au début 1980, puis je présenterai l’argumentation de Robert Castel en me tenant au plus près de son texte, avant d’en tirer quelques enseignements pour la recherche et les pratiques sociales aujourd’hui.

Contexte

La question du contrôle social n’est pas nouvelle dans la sociologie académique. Déjà Durkheim avait bien perçu l’importance de la contrainte pour l’intégration. En 1967, la Revue française de sociologie titrait « Régulation sociale, contrainte sociale et social control »1. Cependant, de nombreux auteurs pensent que notre contrôle social est une mauvaise traduction de social control, qui serait en réalité plus proche de l’idée de régulation sociale. Aujourd’hui, on en donne généralement la définition suivante, dont Wikipédia rend compte de façon acceptable parce que suffisamment relative et ouverte : « Le contrôle social désigne l'ensemble des pratiques sociales, formelles ou informelles, qui tendent à produire et à maintenir la conformité des individus aux normes de leur groupe social. Ses modalités varient d'un type de société à l'autre. Ses effets sont discutés : ciment de la cohésion sociale pour les uns, il est un instrument de domination pour les autres. »2

En France, cette notion a effectivement connu une apogée (pour parler comme Robert Castel) au cours des années 1970, et en parler ici, que la formule soit effectivement employée ou non, c’est re-parcourir ces années-là au plan de la recherche et des mobilisations plus ou moins militantes. Cette apogée se découvre spécialement dans deux domaines : celui de la justice, à commencer par celle des mineurs, et celui de la psychiatrie ; contrôle social a diffusé plus lentement et de façon moins élaborée, semble-t-il, dans le champ du travail social d’assistance et de protection. On en trouve aussi des traces importantes, avec parfois d’autres formulations, dans le champ scolaire (chez Pierre Bourdieuet Jean-Claude Passeron dans leur critique du système d’enseignement (Bourdieu et Passeron, 1964) puis la reproduction et la violence symbolique (Bourdieu et Passeron, 1971), chez Christian Baudelot et Roger Establet analysant l’école capitaliste en France (Baudelot et Establet, 1972), chez Fernand Oury et Jacques Pain quand il déconstruisent l’école caserne (Oury et Pain, 1972), etc.) ainsi que dans le domaine sportif, chez Jean-Marie Brohm et sa sociologie politique du sport (Brohm, 1976) ou chez Georges Vigarello et son ouvrage de référence sur le corps redressé (Vigarello, 1978) sans oublier les luttes féministes et les approches libertaires après mai 68. Encore que sous cet angle, ce soit plus souvent un slogan, un étendard, un mot valise, qu’une catégorie analytique critique, élaborée.

Voyons d’abord quelques références dans le champ Justice :

1) Le Renvoi du déviant : des modes informels aux systèmes institutionnels de contrôle de la déviance, une recherche pour le CORDES obtenue en 1974, achevée en 1977, de Claude Faugeron, Monique Fichelet et Philippe Robert (Faugeron et al., 1977) ;

2) L’ouvrage de Pierre Lascoumes, Prévention et contrôle social. Les contradictions du travail social (Lascoumes, 1977), largement inspiré du document précédent auquel il a participé ;

3) Toute la littérature professionnelle et militante diffusée par la revue Actes. Cahiers d’action juridique, à partir de 1974 (éditions Solin), où écrit également Pierre Lascoumes3. Rappelons également que Surveiller et punir de Michel Foucault paraît aux mêmes dates, en 1975 (Foucault, 1975).

Qu’en dit-on du contrôle social dans ce cadre ? S’agissant des liens entre déviance et contrôle social, pour les trois auteurs du rapport au Cordes : « toute déviance a besoin d’être instituée et elle ne peut l’être que par le contrôle social qu’on lui applique, et donc par un acte de pouvoir (p. 11) », « le contrôle qui paraît purement réactionnel, postérieur à l’acte déviant, lui est en fait antérieur puisqu’il l’institue dans son effectivité » (p. 12). C’est pourquoi « le contrôle social constitue bien une problématique autonome pour la sociologie de la déviance. Il s’ensuit que si l’on perçoit et se représente la déviance sur le mode de la différence, c’est dans le contrôle social lui-même qu’il faut rechercher le siège de cette différence (p. 12). Après avoir effectué cette reformulation, ils montrent en outre que l’investigation ne peut se borner à la seule intervention des différents appareils (pénal, social, santé-psychiatrie) et doit mobiliser d’autres mécanismes moins formalisés comme la « reportabilité », combinaison de la visibilité de l’acte et du renvoi, lui-même soumis à des conditions objectives mais aussi idéologiques et subjectives, le mécanisme du renvoi étant le plus souvent occulté pour cause de consensus, etc.

Dans le domaine de la psychiatrie et de la psychanalyse : on pense évidemment au fond de carte que constitue la critique foulcadienne du pouvoir depuis Histoire de la folie (Foucault, 1961), aux travaux de Deleuze et Guattari (1972, 1980), à ceux du CERFI4, ainsi qu’au courant dit globalement de l’antipsychiatrie, incarné notamment par Franco Basaglia (1970) le réformateur italien, dont Robert Castel est très proche, mais aussi les Anglais Ronald Laing ou David Cooper (1970), dont il est plus distant.

Robert Castel lui-même contribue à la critique de la psychanalyse (Castel, 1973) et de la psychiatrie (Castel, 1976 ; Castel et al., 1979), telle qu’elle se pratique encore à cette période. Il y décrit notamment des positions de pouvoir brutales, ainsi : « des malades mentaux, internés souvent à vie dans les hôpitaux psychiatriques, étaient traités d’une manière évoquant davantage l’obscurantisme que l’on prête au Moyen Âge que ces idéaux démocratiques qui étaient censés présider au fonctionnement des institutions modernes ». Dès 1970, il avait déjà écrit dans la revue Topique : « Le traitement moral. Médecine mentale et contrôle social au XIXe siècle » (Castel, 1970). Tout un programme !

Dans le domaine du travail social, au sens large, le numéro d’Esprit de 1972 « Pourquoi le travail social ? » fait référence en la matière, d’autant qu’il sera réédité une première fois en 1976 sous le titre on ne peut plus explicite « Normalisation et contrôle social (Pourquoi le travail social ?) »5 (à cette veine se rattachera un peu plus tard Lectures sociologiques du travail social paru aux éditions ouvrières en 1985 (Bailleau et al., 1985), imaginé à l’origine pour les 10 ans du numéro d’Esprit). Notons aussi un autre numéro d’Esprit postérieur, dont la problématique aura complétement changé : « À quoi sert le travail social ? », en 1998.

Il faut encore citer La police des familles de Jacques Donzelot, un proche de Robert Castel (Donzelot, 1977), L’enfant et la raison d’État de Philippe Meyer (1977), tous les deux d’inspiration foucaldienne, et de nombreux autres ouvrages du même tonneau6, les travaux du CERFI une nouvelle fois (revue Recherches), les articles de Jeanine Verdès-Leroux dans Actes de la recherche en sciences sociales sur pouvoir et assistance (dont elle tirera un livre critique sur le travail social (Verdès-Leroux, 1976)), et toute une littérature grise militante, etc.

La revue Champ social, également publiée chez Solin dès 1973, prolonge cette critique des contraintes administratives inhérentes au travail social et les effets de normalisation ; elle incarne pleinement une posture militante dénonciatrice7.

Dans un style plus administratif, on n’oubliera pas non plus la revue Droit social de novembre 1974 sur l’exclusion sociale8, qui contient notamment un article de Michel Soulé et de Jeanine Noël, deux pédopsychiatres : « L’exclusion d’une cohorte d’enfants : ceux qu’on appelle cas sociaux », repris de Psychiatrie de l’enfant, 1971, avec un titre encore plus tranché : « Le grand renfermement des enfants dits cas sociaux ou malaise dans la bienfaisance ». C’est en réalité une contribution au rapport Dupont-Fauville sur la protection de l’enfance publié en 1973 ; tout cela précède une étude de RCB lancée en 1978 sur ce même sujet qui aboutira au rapport Bianco-Lamy en 1980. Enfin signalons que la revue Informations sociales de la CNAF publie en 1979 un numéro thématique sur « Le contrôle social : une interrogation pour le travail social »9, dont elle dit qu’elle recouvre deux réalités non sans ambiguïté : la dénonciation du zèle intempestif et l’accusation de normalisation.

Un bref commentaire

Nous sommes encore dans un contexte de développement économique et social relativement soutenu, vécu comme une promesse d’émancipation et boosté par mai 68. C’est sans doute pourquoi la sensibilité aux inégalités et aux formes de domination institutionnelle (école, prison, asile, enfance, sexualité) est si forte. Ces situations inacceptables, dont l’État, ses instruments et ses valets sont facilement rendus responsables, apparaît en contradiction avec le progrès promis à tous et la modernité qui s’amorce. Les luttes anti-institutionnelles des années 1970 et les formulations parfois radicales qui les caractérisent (la thématique du contrôle social appartient à ce répertoire) ainsi que les mobilisations qu’elle suscite sont portées par ces idéaux et ces constats. Incidemment, elle permet aussi à toute une génération de faire une entrée tonitruante dans le champ académique (recherche, universités, Vincennes en particulier dont Robert Castel est l’un des pionniers (Berger et al., 2015), etc.). Les critiques développées à cette époque contre le contrôle social avaient donc deux cibles : les pouvoirs publics (vus comme des appareils idéologiques d’État, dominateurs et contraignants), mais aussi les « missions inavouables » des travailleurs sociaux (parfois qualifiés de social-flics ou d’éducastreurs).

Pourtant dès la seconde partie du septennat de Valéry Giscard-d’Estaing, quelque chose est en train de changer tant du côté économique (Raymond Barre, premier économiste néo-libéral) que du côté sociétal (Rapport Peyrefitte sur la violence, par exemple). En 1981, la gauche arrive au pouvoir avec d’autres promesses d’abord réalisées (abolition de la peine de mort, droits des travailleurs, décentralisation) puis rapidement suivies de nouvelles inflexions (la rigueur, la pauvreté, la cohabitation) entraînant des désillusions sociales (ce que symbolise bien le RMI, mi-solidaire, mi-contractuel, en 1989 qui évoluera du welfare au workfare dans le RSA).

L’argumentaire de Robert Castel en 1987

Le thème général du colloque de Caen étant « L’éclatement du social, crise de l’objet, crise des savoirs ? », pour Robert Castel la question du contrôle social peut être considérée non seulement comme une machine de guerre construite sur la base d’une contestation politique, mais aussi comme l’évaluation critique des stratégies et des coûts de l’État-providence. Il écrit : « Ce qui était, dans la problématique de l’intégration, réparation des dysfonctionnements les plus criants de la société et progrès vers la réduction des inégalités devient, dans celle du contrôle social stigmatisation des plus démunis et déresponsabilisation de l’ensemble des citoyens ». Ce qui est donc en cause, pour lui à titre d’hypothèse de travail, c’est la conception intégrative du social (crise de l’objet) corrélée à ce qu’il appelle la sociologie classique - entendre durkheimienne (crise des savoirs) quand elle vise principalement à restaurer des régulations permanentes, des réciprocités, des solidarités, donner de la consistance au lien social. Ce qui ne manque assurément pas d’actualité. Et pour avancer dans son analyse, il se propose d’examiner dans un premier temps les conditions d’émergence de la notion de contrôle social au croisement, propose-t-il, d’une épistémologie critique et d’une pratique contestataire.

Première questionde Robert Castel : Que visait prioritairement durant les années 1970 la critique dans en termes de contrôle social ? Principalement, répond-il, la critique des institutions et des pratiques du secteur sanitaire et social, et cela sur deux registres : une critique interne de l’autonomie de ces institutions et pratiques qui « n’ont pas une légitimité suffisante pour s’imposer sur la base de l’utilité, de la compétences scientifique ou technique qu’elles s’attribuent » (réflexion épistémologique) et une critique externe, dévoilant les intérêts politiques et sociaux instrumentalisés à travers ces pratiques, quand « les professionnels font aussi davantage qu’ils disent et qu’ils croient qu’ils font » (occultation d’une partie de la réalité). C’est pour Robert Castel une approche très classique qu’il faut continuer de développer.

Seconde question : « Pourquoi une position dont le noyau théorique est au demeurant assez classique a-t-elle pu être chargée de tant de mérite et, inversement de tant de péchés ? » Ce à quoi il répond : « le contrôle social, tel qu’il a opéré en France dans les années 1970 représente moins un concept cohérent que le produit d’un montage ou d’une greffe. Il a servi d’acte de baptême pour une rencontre : rencontre entre un courant de critique épistémologico-institutionnelle, qui a commencé à se développer dès le début des années 1960, et un mouvement social qui a instrumentalisé les apports de cette critique « académique » en les simplifiant, voire en les caricaturant à l’extrême dans le contexte spontanéo-libertaire des luttes anti-institutionnelles et anti-professionnelles de la fin des années 1960 et du début des années 1970. Rencontre donc d’une posture théorique et d’une attitude militante… en partie conjoncturelle… mais non accidentelle ». Suite un exposé des trois périodes : le noyau épistémologique, l’entrée en résonance avec l’activisme militant sectoriel, les effets de ce montage hybride et le déclin par les deux bouts.

Le noyau théorique

Robert Castel le trouve non pas dans le secteur social, à ses yeux « trop inconsistant au sens de manque de dignité théorique et de cohérence pratique » mais dans le secteur psychiatrique. En s’appuyant sur Foucault (Histoire de la folie) et Goffman (Asiles), parues en 1961 dans les deux cas, il dit de la psychiatrie ceci : « profil épistémologique bas (trop lié à des institutions, à des exigences économiques et à des urgences), des pratiques anciennes relevant d’une certaine tactique morale, conservées dans des rites de la vie asilaires et recouvertes par les mythes du positivisme », mais, ajoute-t-il, à cette « inconsistance en termes de savoir » correspond pourtant une « efficacité sociale extraordinaire » lui conférant un « rôle exorbitant en tant que facteur de régulation sociale ». Avec Goffman, il ajoute à propos de l’hôpital psychiatrique que « la caution médicale n’est pas au fondement mais ne représente qu’un des grilles possibles de lecture de ce qu’y s’y passe » et qu’il doit être considéré comme un « microcosme où se lit une combinatoire des rapports de domination ». Si parfois on guérit des malades, « s’y déploie toute une vie souterraine faite d’amour et de haine, de rapports d’assujettissement et de dépendance, de stratégies de survie… »

Ce tableau, que l’on retrouve dans d’autres textes, donne, selon Robert Castel, le noyau de la thématique du contrôle social dans sa double dimension de critique interne d’un ensemble pratique et de dévoilement d’une finalité sociale cachée. Dans la préface de Asiles qu’il rédige en 1967, Robert Castel parlait déjà de « contrôle totalitaire de l’individu ». Les autres auteurs n’en parlent pas aussi explicitement, mais l’idée est là, du moins au plan théorique et avec certains effets sur les pratiques.

L’irruption du politique, un « ébranlement venu d’ailleurs »

Pour Robert Castel, après mai 68, outre le « franchissement des seuils d’audience » des analyses académiques, « une sensibilité antirépressive largement répandue fait caisse de résonance aux critiques des institutions coercitives, de l’arbitraire du pouvoir des professionnels et des hiérarchies rigides ». Soit une articulation entre une dimension idéologique et une dimension pratique. Pour expliquer cela, Robert Castel propose alors trois jalons.

Premier jalon, au plan de la « propagation-vulgarisation » de certaines grilles conceptuelles d’analyse, Robert Castel fait une place importante au succès de la traduction en mai 68 de L’homme unidimensionnel d’Herbert Marcuse (Marcuse, 1968, 1963). Pour lui, Marcuse est le jalon essentiel pour le passage d’analyses sectorielles à dominante épistémologique à l’analyse globale de la rationalité sociale dominante. D’où la reprise mais aussi l’inversion de la thématique du contrôle social, désormais sorti de la problématique de l’intégration. Pour Marcuse, écrit encore Robert Castel, « la rationalité moderne a été confisquée par le « principe de rendement », forme hégémonique du principe social de réalité dans les sociétés industrielles » D’où l’emprise d’une organisation technocratique au service de la productivité et de l’efficacité et de nouvelles formes de contrôle de la diffusion de ces normes dans tout le corps social. Dès lors « la répression de la spontanéité, le renoncement à l’instant et à l’immédiateté du désir, l’intériorisation de la contrainte sociale jusque dans les sphères les plus intimes de la subjectivité (« désublimation répressive ») sont le coût exorbitant que l’homme moderne doit payer pour vivre dans une société pacifiée. » Ce dernier point n’a clairement pas vieilli.

Second jalon, l’articulation de ces dénonciations globales avec les institutions particulières que sont l’asile, la prison et plus tard le secteur social et tous les laissés pour compte. « Les fous, criminels et autres déviants témoignent du refoulé historique sur lequel s’est édifié la société moderne. Celle-ci n’a pu s’imposer qu’en écrasant les différences ou en rejetant dans ses marges ceux qui ne voulaient ou ne pouvaient pas se plier à sa définition restrictive du bonheur normé. ». Et Robert Castel observe alors que « les catégories du discours critique élaborées sur des situations limites servent désormais de fil conducteur pour appréhender la foule des situations quotidiennes à travers lesquelles on peut découvrir les traces d’une répression omniprésente ». Pour preuve, il note la popularité soudaine de l’Histoire de la folie de Foucault.

Dernier jalon, la transmutation d’objets théoriques, nés d’une problématique de recherche, en cibles pratiques qu’il s’agit de détruire et pas seulement d’analyser. Robert Castel évoque alors les « transformations de forme et de contenu de l’action publique : dévaluation de la scène parlementaire et des grands appareils, investissements dans des conflits concrets, institutionnels et professionnels, enjeux immédiats ». Et il souligne que les institutions d’assistance offraient à l’époque un terrain de manœuvre privilégié, comme autant de « fronts secondaires » traversés par des luttes de classes mais aussi des « rapports impitoyables de pouvoir », des phénomènes de violence symbolique, de normalisation et de contrôle. D’où, conclut-il, le recours à des concepts mis en avant par l’approche critique non-marxiste.

Mais Robert Castel n’en reste pas là. S’il critique la faiblesse théorique de l’antipsychiatrie, comme de la plupart des tendances anti-institutionnelles et antiétatiques de cette époque, c’est surtout pour faire remarquer qu’elles s’interdisent d’appréhender les modalités de contrôle les plus fines.

Une notion bricolée

Pour revenir au contrôle social et conclure son propos, Robert Castel insiste d’abord sur le climat de liberté, voire dit-il de désinvolture, qui caractérise la popularisation de la notion de contrôle social, s’agissant le plus souvent « de mobiliser davantage que d’analyser ». Il rappelle aussi, comme il l’avait déjà montré dans Le Psychanalisme, que les « formes les plus modernes du contrôle social fonctionnent sur un mode capillaire en économisant le plus souvent la coercition directe ». D’où l’importance d’analyser plutôt « l’intériorisation des injonctions » que la « panoplie des manipulations ». Mais, note-t-il, avec une certaine malice, « ce ne sont sans doute pas ces interprétations qui ont été principalement retenues pour former l’idéologie dominante du contrôle social. »

Quoi qu’il en soit, selon lui, la problématique durkheimienne de l’intégration est ainsi inversée (renversée) « puisque l’accent est mis sur les contreparties, le prix à payer, pour assumer un principe de réalité sociale indexé en dernière analyse sur la contrainte (coûts pour le sujet social en général et coûts spéciaux pour les individus placés en situation de marginalisation, d’infériorité ou de déviance…). »

Enfin, il s’interroge sur les raisons du discrédit qu’il constate en 1987 de la notion de contrôle social et en retient trois principales : une raison théorique (approche trop globale, trop étato-centrée), des raisons politiques externes (affaiblissement du mouvement social et pragmatisme politique), les transformations intervenues dans le secteur social lui-même (décentralisation, localisation des solidarités, partenariats…). Mais tous les différents sous-secteurs n’ont pas connu les mêmes bouleversements, ni avec les mêmes effets.

Quelques commentaires en guise de conclusion

Ce texte demeure fort intéressant à plus d’un titre. Il porte d’abord un certain nombre de marques de l’évolution de son auteur de la sociologie critique du psychanalisme et de l’ordre psychiatrique (première période de son œuvre) à la sociologie critique de la (nouvelle) question sociale, de la désaffiliation et des pratiques qui s’y rapportent (seconde période).

Reste surtout d’une grande actualité le propos liminaire qui porte sur la double crise de l’objet « intégration » et des savoirs qualifiés de classiques, et sur la nécessité d’une réflexion sur les relations complexes, dans une conjoncture historique particulière, entre les tentatives pour comprendre et les tentatives pour transformer. Aucun support, aucun acte n’est séparable de ses étayages cognitifs, souvent invisibles. Et le tout s’inscrit dans une histoire.

S’agissant du champ psychiatrique, la réflexion de Robert Castel sur le contrôle social est subtile et stimulante : il croise de façon convaincante une mobilisation épistémologique et un mouvement social, puis s’interroge sur une notion bricolée et pourtant non dénuée d’efficacité. Cette approche socio-historique du contrôle social serait évidemment à rapprocher de l’analyse proposée par Philippe Robert et son équipe dans le champ justice. Le travail social, étant lié à l’un et à l’autre de ces deux domaines, est directement concerné par cette dynamique analytico-pratique avec toutes ses contradictions, tout en ayant son histoire propre durant les années 1970, qui serait d’ailleurs à mieux écrire.

La relecture de Marcuse et spécialement de L’Homme unidimensionnel, comme moment d’articulation essentiel, résonne lui aussi très fortement avec l’actualité des années 2000, actualité caractérisée notamment par le gonflement du nombre des désaffiliés et autres surnuméraires, la domination de la gestion actuarielle et suspicieuse en lieu et place des supports de l’État-providence et des valeurs de coopération, la casse des métiers et de nombreux autres éléments du diagnostic contemporain maintenant bien connu.

Finalement, aucune de ces fortes propositions analytiques de Robert Castel n’invalide la possibilité d’utiliser aujourd’hui encore la notion de contrôle social ; au contraire, après cette relecture, elles invitent même à aller plus avant, malgré le discrédit qu’il a cru percevoir et expliquer en 1987. Dans son texte, Robert Castel appelle du reste à cet élargissement, sous certaines conditions, et en cela il était visionnaire des questions qui allaient s’imposer à nous quelques années plus tard. Si le contrôle social est aujourd’hui moins mobilisé, si visiblement il a été supplanté par d’autres : violence symbolique, ordre, police, domination, normalisation, déshumanisation, servitude volontaire, etc., le problème, tout à la fois théorique et pratique, posé demeure et même plus que jamais, d’autant qu’il a pris des formes d’autant plus discrètes qu’elles sont fortement intériorisées.

Au demeurant, quelle que soit la notion utilisée, de ce texte consacré au contrôle social, on peut dégager quelques conditions communes à respecter, si on se refuse à le ranger définitivement parmi les « marronniers » : se rappeler la genèse complexe, théorique et pratique, mais aussi professionnelle et militante, de la plupart de ces notions et l’aspect bricolé, parfois « désinvolte » de leur usage ; face à cela, restaurer l’impérieuse nécessité de la réflexion épistémologique ; reprendre et prolonger le travail de formalisation, partant des exemples passés dans le champ de la justice et celui de la psychiatrique, quand il vise à autonomiser davantage les catégories de ce type en renversant la problématique initiale (ici de la déviance, là de l’intégration) ; les mettre à l’épreuve des modes les plus capillaires et les plus intériorisés observables dans la dernière période, sans céder à l’explication générale, simpliste et quelque peu paranoïaque, par le pouvoir d’État et ses appareils les plus repérables.

C’est en partie ce que tente de faire toute une nouvelle littérature critique apparue ces dernières années à propos de la néo-évaluation, du DSM5 en psychiatrie, des objectifs de performance, du droit des usagers, des directives européennes sur les services, etc., notamment au sein de l’Appel des appels que Robert Castel avait rejoints et soutenus à plusieurs occasions.

 

Bibliographietop


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Soulé M., Noël J., 1074, « L'exclusion d'une cohorte d'enfants : ceux qu'on appelle cas sociaux », Droit social, n° 11, (numéro spécial dir. par J.-M. Belorgey : L'exclusion sociale).

Soulé M., Noël J., 1971, « Le grand renfermement des enfants dits cas sociaux ou malaise dans la bienfaisance », Psychiatrie de l'enfant, vol. XIV, n° 2.

Verdes-Leroux J., 1976, Le Travail social, Paris, éd. de Minuit.

Vigarello G., 1978, Le Corps redressé. Histoire d'un pouvoir pédagogique, Paris, Jean-Pierre Delage, éd. universitaires.

 

Notestop


1. Lécuyer, 1967 (Participent à la discussion : MM. Isambert, Laffay, Lécuyer, Morin, Pages, Reynaud, Stoetzel).

2. Anonyme, « Le contrôle social », Wikipédia, 2015.

3. Ouvrage de synthèse : Délinquance et ordre, Paris, Petite bibliothèque Maspero, n° 213, 1978.

4. Voir les numéros 13 à 46 de la revue Recherches, organe du Centre d’études de recherche et de formation institutionnelle (CERFI), parus entre 1973 et 1982.

5. Esprit, « Pourquoi le travail social ? », n° 4-5, avril-mai 1972 ; rééd. « Normalisation et contrôle social (Pourquoi le travail social ?) », 1976.

6. Citons : Beyssaguet, 1976 ; Aischa, 1980 ; Chauvière, 1980.

7. Ouvrage de synthèse, Champ social, Paris, Petite bibliothèque Maspéro, n°175, 1976.

8. Soulé et Noël, 1971 ; repris dans « L’exclusion d’une cohorte d’enfants : ceux qu’on appelle cas sociaux », Droit social, n°11, novembre 1974 (numéro spécial dir. par J.-M. Belorgey : L’exclusion sociale).

9. Informations sociales, « Le contrôle social : une interrogation pour l’action sociale », n° 4-5, 1979.

 

Pour citer cet articletop


Référence électronique

Michel Chauvière, "La question du contrôle social chez Robert Castel", Sciences et actions sociales [en ligne], N°6 | année 2017, mis en ligne le date 31 janvier 2017, consulté le 20 novembre 2017, URL : http://www.sas-revue.org/index.php/36-n-6/dossiers-n-6/actes-n6/99-la-question-du-controle-social-chez-robert-castel

 

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Michel Chauvière
Directeur de recherche émérite au CNRS
CERSA, université Paris 2
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