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N°6 | L'intervention sociale collective et communautaire : réalités, atouts et limites

Dossier

Le travail social communautaire : une tradition française ?

Manuel Boucher

Résumé | Index | Plan | Texte | Bibliographie | Notes | Citation | Auteur


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Français


À l'instar des États-Unis, en France, au sein du champ de l'intervention sociale communautaire, une diversité d'acteurs sociaux plébiscite la participation des habitants des quartiers populaires à la résolution de leurs problèmes à partir de deux approches principales. D'un côté, des intervenants sociaux adoptent une « approche consensuelle » pour réunir les habitants, les acteurs sociaux et les pouvoirs publics afin qu'ils améliorent et gèrent leur territoire dans une perspective de développement social. De l'autre côté, des intervenants sociaux s'inscrivent dans une « approche conflictuelle » pour favoriser l'action collective et autonome d'habitants en colère afin qu'ils créent un rapport de force et puissent négocier avec les institutions dans une perspective de transformation sociale.

Au sein de cette typologie, la réalisation d'une enquête sur les acteurs de l'intervention sociale collective et communautaire montre que les travailleurs sociaux patentés qui affirment faire du travail social communautaire, dans la pratique, adoptent l'approche consensuelle en tant que « technique d'intégration ». Dans cette perspective, pour ces travailleurs sociaux, l'ouvrage de Marie-Antoinette Rupp, Le travail social communautaire publié en 1972, qui préconisait une approche consensuelle de l'organisation communautaire dans une période de forte intégration sociale reste aujourd'hui encore un ouvrage de référence alors que nous vivons désormais dans une société du risque fragmentée. Cet article propose donc une analyse de ce livre pour mieux saisir les logiques d'action et les objectifs sociopolitiques partagés aujourd'hui par les promoteurs du travail social communautaire en France.

English


Like the United States, in France, within the field of community social intervention, a diversity of social actors plebiscites the participation of inhabitants of working-class neighborhoods in resolving their problems from two main approaches. On the one hand, social actors adopt a "consensual approach" to bring together the inhabitants, the social actors and the public authorities so that they can improve and manage their territory in a perspective of social development. On the other hand, social workers are part of a "conflictual approach" to encourage the collective and autonomous action of angry inhabitants to create a balance of power and to negotiate with the institutions from a perspective of social transformation.

Within this typology, conducting a survey of the actors of collective social and community intervention shows that social workers who claim to do community social work in practice adopt the consensual approach as "integration technique". In this perspective, for social workers, Marie-Antoinette Rupp's book, Community Social Work published in 1972, which advocated a consensual approach to community organization in a period of strong social integration, still remains today a reference work as we now live in a fragmented risk society. This article proposes an analysis of this book to better understand the logics of action and the socio-political objectives shared today by the promoters of community social work in France.


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Mots-clés : Travail social, organisation et développement communautaire, communauté fonctionnelle, État, intégration, socialisation, contrôle social, ordre social, unité nationale, consensus, conflit

Key words : Social work, social organization and development, functional community, state, integration, socialization, social control, social order, national unity, consensus, conflict

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Introduction

Une nébuleuse communautaire

Domestiquer le changement : une double responsabilisation

Une « technique d’intégration » spécifique

Une approche solidaire au service de l’unité nationale

Une approche socialisatrice et intégratrice au service de l’ordre social

Une « approche consensuelle » versus « approche conflictuelle »

 

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Introduction

En France, le nouvel engouement pour des pratiques d’intervention sociale venues des États-Unis comme le « travail social communautaire » est généralement appréhendé comme un moyen de changer les relations asymétriques entre les intervenants sociaux et les personnes qu’ils accompagnent. Cependant, au-delà des discours des acteurs du champ social affirmant la nécessité de faire participer les « usagers » du champ social aux actions d’accompagnement dont ils bénéficient, j’ai souhaité mettre un œuvre un programme de recherche pour penser la dynamique participative et ses enjeux sociopolitiques en interrogeant les concepts (empowerment, pouvoir d’agir, community organizing) et les pratiques mobilisés par les acteurs du champ social dans l’objectif de penser, d’une part, les mutations du contrôle social1 des classes populaires et, d’autre part, des pistes d’amélioration pour démocratiser l’action sociale.

Je mène donc une enquête2 sur les acteurs de l’« intervention sociale communautaire » dans les quartiers populaires, autrement dit, sur les acteurs sociaux qui mobilisent les concepts d’empowerment3, de pouvoir d’agir mais aussi les méthodes du community organizing4. Aux États-Unis, ces méthodes du community organizing ont été impulsées par Saul Alinsky (1909-1972), un « agitateur professionnel » (auteur de Rules for Radical publié la première fois en français sous le titre : Manuel de l'animateur social, Points Politiques, 1976) qui œuvra dans les quartiers pauvres de Chicago, notamment dans le quartier de Back of the Yards durant près de 40 ans jusqu’au début des années 1970, pour organiser des communautés défavorisées plutôt que de participer à leur encadrement dans des programmes d’assistance. Dans la pratique, faisant le constat que l’intronisation du concept d’empowerment en France relance le vieux débat sur les fonctions de l’intervention sociale comme acteur de l’émancipation ou agent de contrôle social, je souhaite approfondir ce « vieux » débat sur les fonctions de l’intervention sociale en étudiant l’action et les raisons d’agir des acteurs sociaux impliqués dans les dispositifs de régulation participatifs, « communautaires » et les politiques d’« empowerment », qu’il s’agisse d’intervenants sociaux mobilisés, notamment parce qu’ils sont issus des quartiers populaires ou d’intervenants sociaux chargés d’organiser, d’activer et de faire participer les populations de ces quartiers à la vie citoyenne.

Dans ce cadre, je formule l’hypothèse qu’à côté des « pacificateurs indigènes5 » (Boucher, 2010) utilisés pour assurer l’ordre et la tranquillité publics, les acteurs sociaux chargés de mener des actions devant favoriser le « pouvoir d’agir » et/ou la « responsabilisation » des populations défavorisées, notamment à partir du « développement social communautaire6 », renouvellent les formes de régulation et de contrôle social. Pour mener ce travail je mobilise ce que j’appelle une « sociologie des turbulences  » (Boucher, 2015). Cette sociologie a pour objectif de fournir un cadre d’analyse pour penser des phénomènes sociaux « sensibles » qui troublent et agitent, de façon plus ou moins bruyante, l’organisation des sociétés tels que la violence, les désordres et leur contrôle.

Une nébuleuse communautaire

Mes investigations réalisées auprès des acteurs politico-institutionnels chargés d'impulser les politiques sociales et de soutenir les initiatives et structures de l’intervention sociale en matière d’intervention sociale collective et communautaire ; des experts agissant en appui de leurs expériences et/ou leurs connaissances afin de structurer ou de soutenir le développement de l’intervention sociale collective et communautaire ; des intervenants sociaux agissant auprès des populations des quartiers populaires ; des militants de l’organisation communautaire agissant en dehors d’une mission expressément confiée par les pouvoirs publics (mouvements issus de la « société civile », de lutte pour les droits des habitants des quartiers populaires, contre les discriminations, le racisme, l’islamophobie, etc.) me conduisent à souligner qu’à l’instar des États-Unis, l’espace de l’intervention sociale collective et communautaire en France est très hétérogène.

En m’inspirant de la grille de lecture de Jean-François Médard affirmant qu’il existe deux principales approches de l’organisation ou de l’intervention sociale communautaire, c’est-à-dire, une approche « consensuelle » et une « approche conflictuelle », je repère plusieurs catégories d’acteurs qui se différencient en fonction des approches « consensuelles » ou « conflictuelles » qu’ils adoptent ; des objectifs sociopolitiques et des logiques d’action qu’ils mobilisent.

Au sein de cette catégorisation, je fais le constat que des travailleurs sociaux intervenant en prévention spécialisée, dans des centres sociaux, dans des équipements municipaux, etc., plébiscitent une forme de travail social communautaire en tant que « technique d’intégration ». Ainsi, je fais le constat que l’ouvrage de Marie-Antoinette Rupp, Le travail social communautaire publié en 1972 reste un ouvrage de référence pour les promoteurs de ce mode d’intervention sociale. Dans cet article, je propose donc de faire l’analyse de ce livre pour mieux saisir les logiques d’action et les objectifs sociopolitiques partagés aujourd’hui par les promoteurs du travail social communautaire en France alors que ceux-ci s’inscrivent toujours dans la perspective développée par Rupp.

Domestiquer le changement : une double responsabilisation

Assistante sociale ayant une grande expérience internationale tant dans les domaines de l’action sociale que de la recherche, Marie-Antoinette Rupp a rédigé plusieurs ouvrages (Rupp, 1969, 1970, 1971) sur le service social et le travail social dont un opuscule sur le travail social communautaire en 1972. Pour celle-ci, cette forme de travail social s’inscrit dans la démarche de l’organisation et du développement communautaires telle que définie par Jean-François Médard. Ce type de travail social requiert la double participation d’experts et de représentants de la population. Pour Rupp, « ce sont les phénomènes du changement rapide et de participation de la population à ce changement, ainsi que la présence d’un professionnel permettant à la communauté de fonctionner face à ce changement, qui constituent les critères du travail social communautaire. » (Rupp, 1972, p. 27)

Contrairement au travail social individuel et de groupe, dans le travail social communautaire, « le travailleur social n’apporte plus une aide directe à des personnes » (1972, p. 7) mais opère un travail collectif « au sein de petits groupes sociaux, groupes professionnels, associations, organisations, institutions, pour que leurs membres prennent des responsabilités, développent leurs aptitudes sociales et, ce faisant, réduisent la distance entre leur propre personne et la société. » (Rupp, 1972, p. 7)

Dans la perspective fonctionnaliste de Rupp, le travail social communautaire a vocation de pallier les désordres produits par le changement au sein d’une communauté. Il s’agit d’aider cette communauté à résoudre les problèmes générés par ce changement et à recomposer des capacités d’intégration, de socialisation et de contrôle social. 

La finalité du travail social communautaire est donc de trouver des solutions aux problèmes engendrés par le changement défini à partir de l’Introduction à la sociologie du fonctionnaliste Guy Rocher. Selon ce dernier cité par Rupp, on peut définir le changement social comme une « transformation observable dans le temps qui affecte, d’une manière qui ne soit pas que provisoire ou éphémère, la structure ou le fonctionnement de l’organisation sociale d’une collectivité donnée. » (Rocher, 1968, p. 22) Autrement dit, pour Rupp, « le travail communautaire ne peut être compris qu’à partir de l’idée de changement, et l’hypothèse sous-jacente au travail communautaire est que le changement social pose problème. » (Rupp, 1972, p. 30)

Pour trouver des solutions aux problèmes de la communauté, il s’agit alors de responsabiliser l’ensemble des acteurs concernés par ces problèmes, professionnels et non-professionnels, pour qu’ils agissent de concert à la résolution des problèmes collectivement diagnostiqués : « Au niveau des individus, des groupes et des associations, en effet, une action est menée afin qu’ils s’organisent pour résoudre leurs problèmes. Il y a coordination des services sociaux et organisation des relations entre ces services et la communauté, c’est-à-dire coopération méthodique de professionnels et de non-professionnels. » (Rupp, 1972, p. 26)

Dans leurs attitudes, les travailleurs sociaux communautaires doivent ainsi réussir à ne pas être perturbés par l’hostilité dont ils peuvent faire l’objet mais aussi rester fermes face aux sollicitions de la communauté constituée ou non en « système d’action » (comité, association) : les travailleurs sociaux « ne sont pas ceux qui font les choses à sa place. Ils sont ceux qui l’aident à réaliser le but qu’elle souhaite atteindre. Ils ne la déchargent pas de la responsabilité de s’organiser et d’agir. Ils l’aident à assumer cette responsabilité. Ils ne sont pas les « agents de changement » qui transforment la communauté. Ils la soutiennent dans son effort de changement. » (Rupp, 1972, p. 86)

Pour faire face à la désorganisation sociale engendrée par le changement, le travailleur social à une responsabilité particulière : « Le travailleur social ne peut pas, devant cette situation de désorganisation de la vie sociale, ignorer ses responsabilités et manquer d’élargir son champ d’action. » (Rupp, 1972, p. 31)

Ainsi, pour éviter que le changement social soit subi par la communauté, le travailleur social communautaire doit l’« organiser et le planifier » : « La réponse à la question : « Pourquoi les travailleurs sociaux font-ils du communautaire ? » devient : Les travailleurs sociaux sont contraints, de par leurs responsabilités professionnelles, de se préoccuper de l’organisation de la vie sociale et de l’adaptation au changement des institutions d’action sociale au niveau des communautés (…). » (Rupp, 1972, p. 32)

Les travailleurs sociaux communautaires ont donc la responsabilité d’organiser et de planifier la transformation d’une « communauté locale ». En effet, pour Rupp, un travailleur communautaire intervient au niveau d’une communauté locale qu’elle définit, en citant Steiner (1930, p. 20), comme « un endroit géographique occupé par des personnes qui constituent une sorte d’organisation commune pour poursuivre leurs intérêts. » (Rupp, 1972, p. 36)

En mobilisant une pluralité de partenaires d’« obédiences diverses » sur un même territoire, le travailleur social doit agir pour que cette pluralité d’acteurs aient une préoccupation commune : « faire fonctionner une communauté locale comme une unité ». (Rupp, 1972, p. 33)    

Le travailleur social doit agir pour construire un sentiment d’appartenance commun nécessaire à la recomposition d’une « communauté intégrée » adaptée au changement, cause de problèmes à résoudre collectivement.

Je la cite : « La prise de conscience par les membres d’une communauté locale, de leur culture, de leurs valeurs, de leurs intérêts partagés, peut donner lieu à la formation d’un grand nombre d’associations volontaires ou de mouvements sociaux de toutes sortes qui témoignent de la vitalité de la communauté. Ces associations et groupements peuvent néanmoins agir séparément, comme des unités isolées, et ne pas avoir le sentiment d’appartenir à une communauté. L’intervention du travailleur social sera nécessaire pour qu’ils travaillent ensemble aux problèmes communs. » (Rupp, 1972, p. 36)

Pour construire cette « unité communautaire », le travailleur social doit organiser sa « communauté fonctionnelle », c’est-à-dire qu’il doit se regrouper avec les groupes formels et informels, les associations professionnelles et non-professionnelles ainsi qu’avec les « bénéficiaires de l’action sociale ».

Pour Rupp, en effet, « c’est au sein de cette communauté fonctionnelle que les travailleurs sociaux communautaires œuvreront au développement et à l’intégration de la communauté locale en assurant le fonctionnement optimum des services sociaux, médico-sociaux, socio-culturels (personnes et équipements) existant sur le périmètre géographique. Les « retombées » du bon fonctionnement de leur communauté fonctionnelle favoriseront l’intégration de la communauté locale. » (Rupp, 1972, p. 34)

Une « technique d’intégration » spécifique

Dans la pratique, Rupp s’inspire des travaux du sociologue canadien Murray Ross (1910-2000) qui, à la fin des années 1960, est considéré comme, l’« autorité » de l’organisation communautaire (Ross, 1967). La démarche du travail communautaire de Ross est associée à une idée centrale : « la participation active de la communauté à la solution de ses problèmes. » (Rupp, 1972, p. 51)

Faire de l’organisation communautaire consiste donc pour les travailleurs sociaux concernés, tout d’abord, à constituer un « comité intergroupe » le plus représentatif possible de la communauté fonctionnelle concernée par des problèmes à résoudre.

À partir du comité intergroupe, il s’agit alors de mettre en place « un processus qui consiste à aider une communauté qui a un problème, à identifier ce problème, à développer sa détermination à vouloir l’affronter, à trouver les ressources (externes et internes) pour le résoudre et, ce faisant, à lui permettre de mieux comprendre son fonctionnement, d’une part, et d’accroître sa capacité d’intégration d’autre part. » (Rupp, 1972, p. 53)

Ce processus est composé de plusieurs étapes qui s’« imbriquent et se chevauchent » :

- identifier les problèmes de la communauté : « le travailleur social laisse s’exprimer agressivité, colère, etc., parce que leur verbalisation permet la décharge de l’émotion et la dédramatisation des questions. » (Rupp, 1972, p. 53) Il s’agit de favoriser la prise de conscience de la communauté des problèmes vécues (sondages, enquêtes-participation, études de besoins…) : « Ce sont les représentants des différents sous-groupes ou sous-communautés qui ensuite classent les problèmes par ordre de priorité, retiennent les plus urgents et se mettent d’accord sur l’action à mener. » (Rupp, 1972, p. 54) ;

- trouver des ressources (externes et internes) : « Le travailleur social aide le comité de manière que celui-ci commence toujours par clarifier ce que la communauté peut déjà faire par elle-même et le concours qu’il lui faut obtenir de l’extérieur. » (Rupp, 1972, p. 54) ;

- mieux comprendre le fonctionnement de la communauté et accroître sa capacité d’intégration : Rupp indique que cette troisième étape du processus est la plus importante. En effet, cette étape consiste à faire comprendre aux représentants du comité intergroupe ce que « travailler ensemble » signifie, notamment acquérir des capacités de négociation pour favoriser l’intégration de la communauté. En effet, selon Rupp, « travailler ensemble » implique « un désir sincère de négocier des compromis entre des intérêts divergents. Ce n’est qu’en développant une meilleure cohésion interne que la communauté atteint son but : améliorer son fonctionnement, devenir capable de reconnaître ses difficultés et d’y faire face. » (Rupp, 1972, p. 55)En fait, lors de cette étape, le travailleur social a un objectif prioritaire : développer les capacités d’intégration et de pacification de la communauté.

Une approche solidaire au service de l’unité nationale

Selon Rupp, les « valeurs et principes de base » des travailleurs sociaux communautaires sont les mêmes que ceux des autres travailleurs sociaux : « Nous sommes obligés de constater que les valeurs et les principes sur lesquels se fonde le travail social communautaire : respect de la dignité de l’homme, promotion de la justice sociale et de l’entraide, croyance en la capacité de changement de l’homme, individu et être social, respect des différences entre les groupes, sauvegarde de leur autonomie de fonctionnement, sont les valeurs et les principes de base du travail social en général, et qu’il n’y a pas de valeurs spécifiques au travail social communautaire. » (Rupp, 1972, p. 41)

Autrement dit, les travailleurs sociaux communautaires sont des professb ionnels sociaux au service de la solidarité promue, selon son vocabulaire, par la « société occidentale » : « La société occidentale reconnaît ainsi la dignité de l’être humain dans sa réalité vivante d’homme-en-société, souhaite l’avènement de la justice sociale et préconise le développement de la solidarité. Les travailleurs sociaux communautaires sont ce noyau de professionnels qui acceptent de traduire ces valeurs en actes. Ils se mettent au service de communautés dont ils respectent les caractéristiques. Ils travaillent avec leurs membres pour promouvoir l’entraide et la solidarité. » (Rupp, 1972, p. 40)

Dans cette perspective, dans l’idéal, les travailleurs sociaux ont conscience d’agir dans un « système ouvert » et non clos sur lui-même ; ils incarnent, désormais, des acteurs sociaux antiautoritaires. Ainsi, lorsque les travailleurs sociaux interviennent avec et dans une communauté, « ils respectent les différences qui caractérisent les groupes et sauvegardent leur autonomie. Ils acceptent que la communauté prenne une décision autre que celle qu’ils ont suggérée, refuse leurs conseils ou encore mène une action différente de celle qu’ils ont préconisée. (…) Par-dessus tout, le professionnel du travail social communautaire respecte l’autonomie de la communauté et sait se retirer ou passer à autre chose, dès que le système d’action (comité ou association) devient capable d’assumer seul ses responsabilités. » (Rupp, 1972, p. 40-85)

Une approche socialisatrice et intégratrice au service de l’ordre social

Néanmoins, au-delà de cette vision irénique, qu’ils interviennent dans une communauté stable et intégrée ou plus généralement dans une communauté peu intégrée, voire fragmentée, les travailleurs sociaux communautaires sont avant tout des « agents » de socialisation et d’intégration plutôt que de transformation sociale. Selon Rupp, « le travailleur social communautaire recherche toujours, simultanément, dans la même série d’opérations, l’adaptation au changement de la communauté, c’est-à-dire l’aménagement de son environnement, et l’intégration de la communauté, c’est-à-dire l’amélioration des attitudes et des comportements. (…) L’approche communautaire est la manière adéquate pour affronter les problèmes sociaux tels que la ségrégation sociale, la désaffection des marginaux, les difficultés de la main-d’œuvre transplantée, l’isolement des personnes âgées, la délinquance juvénile, la désintégration de la famille, la rénovation urbaine, l’organisation des loisirs, l’éducation des adultes, l’insertion du Quart Monde, etc… Les communautés qui affrontent ces problèmes requièrent en effet une aide professionnelle pour en accepter les inconvénients et pour participer à l’effort de transformation requis.» (Rupp, 1972, p. 38-40)

Dans une optique fonctionnaliste (Michel Wieviorka (2015, p. 205) souligne que le fonctionnalisme considère « la société comme un tout intégré autour de valeurs elles-mêmes transcrites en normes, et de là, en rôles et en attentes de rôles), rappelant la finalité du travail social, pour Rupp les travailleurs sociaux communautaires doivent viser le « rétablissement d’un équilibre instable » en développant les capacités d’adaptation et d’intégration des personnes et des groupes qu’ils accompagnent. Ainsi, les travailleurs sociaux communautaires ont la charge d’agir pour prévenir les dysfonctionnements sociaux. Alors, voulant contrer les critiques souvent formulées dans les années 1960-1970 à l’encontre des travailleurs sociaux considérés à cette époque, d’un côté, par les représentants de la société établie comme les défenseurs des déviants et délinquants dont ils s’occupent mais également, d’un autre côté, comme des sympathisants des mouvements « gauchistes » (Collectif, 1972), Rupp réaffirme que les travailleurs sociaux, qu’ils soient communautaires ou non, ont un rôle : celui d’agir pour l’intégration et la régulation sociale. Ceux-ci sont d’abord au service de l’intérêt général et de la société représentée par l’État. Les travailleurs sociaux ont alors « l’obligation de participer au développement de la politique sociale de son organisme » lui-même au service de la nation. Je la cite : « Le travailleur social qui centre son action sur une communauté ne peut faire abstraction de la vie sociale plus large dont la communauté fait partie. En cherchant l’adaptation réciproque des sous-unités qui composent cette communauté afin de promouvoir son fonctionnement, il travaille en même temps à l’intégration de la région ou de la nation, dont cette communauté est une partie constituante. » (Rupp, 1972, p. 47)

Par conséquent, lorsqu’ils travaillent à l’organisation d’une communauté en capacité de participer au contrôle social de ses membres et donc à la cohésion sociale, les travailleurs sociaux s’assurent que les objectifs poursuivis par cette communauté s’inscrivent dans les objectifs recherchés par l’État garant de l’unité nationale : « L’efficacité du travail social communautaire demande cette cohérence entre les objectifs poursuivis localement et les objectifs du système social plus large. Le travailleur social communautaire ne peut pas s’attacher à des objectifs qui contrediraient les objectifs de développement de la nation. » (Rupp, 1972, p. 47)

En cherchant à construire l’intégration sociale à l’échelle d’une communauté partie constituante d’une région et d’une nation, les travailleurs sociaux communautaires sont donc au service de l’« ordre social ». En effet, dans une optique sociale réformiste plébiscitée par Rupp, l’ordre social n’est pas considéré comme étant au service des classes dominantes et possédantes (Gorren, 2014) mais d’abord au service du progrès social mis en œuvre grâce à une politique de planification sociale7 développé par l’État et les pouvoirs publics : « Implicitement, le travailleur social admet, en effet, le principe que l’ordre social – le pouvoir quel qu’il soit – a une responsabilité directe dans l’amélioration des conditions générales de vie. Il accepte, par le fait même, que les pouvoirs publics fixent les objectifs nationaux de développement ; il admet que les grands problèmes sociaux ne peuvent être résolus que par une intervention de l’État. » (Rupp, 1972, p. 48)

Dans cette perspective, les travailleurs sociaux sont alors d’abord les relais des pouvoirs publics. En effet, le travailleur social « ne prend pas de décision en matière de politique sociale » (Rupp, 1972, p. 49) mais traduit en actes les décisions des pouvoirs publics, les informe des écarts entre les discisions prises et la réalité. En ce sens, même s’il n’a pas pour vocation de prendre des décisions politiques, par sa connaissance du terrain, le travailleur social communautaire a une capacité d’influence : « Il (travailleur social communautaire) « influence » les décideurs en leur transmettant ses constatations, en leur faisant comprendre les différences entre les besoins et en suggérant une pluralité de réponses à ces besoins plutôt qu’une seule, etc. » (Rupp, 1972, p. 49)

Pour Rupp, les travailleurs sociaux communautaires sont donc des « informateurs » mais aussi des médiateurs qui font le lien entre les pouvoirs publics, les communautés et, plus globalement, la société civile : « Le travailleur social communautaire est un médiateur entre les autorités locales, les services sociaux de la communauté, la population prise dans son ensemble et les représentants de cette population. » (Rupp, 1972, p. 50) Dans tous les cas, Rupp rappelle que l’influence des travailleurs sociaux, même si elle peut permettre de faire avancer les objectifs de la communauté locale avec laquelle ils travaillent, ne doit pas venir s’opposer aux objectifs du pouvoir et des décideurs pour lesquels les travailleurs sociaux agissent. Ainsi, un travailleur social communautaire n’est pas le simple exécutant des décideurs politiques puisque sa connaissance du terrain, son expérience, sa méthodologie d’intervention sont des éléments qui lui octroie un savoir qui représente un certain pouvoir : « Une simple observation, une clarification appropriée peuvent effectivement changer les attitudes et les décisions des personnes avec lesquelles il est professionnellement en rapport » (Rupp, 1972, p. 50) et avoir un impact politique. Pour autant, selon Rupp, ce pouvoir d’influence ne doit pas être utilisé par le travailleur social communautaire contre le pouvoir politique : « Son "pouvoir" (celui du travailleur social) technique est toujours à la disposition du service qui l’emploie et de la communauté qu’il sert. Il n’est pas utilisé comme moyen de pression sur le pouvoir politique. Nous retrouverons ici le travail social dans son unité. Le travailleur social aide un client, individu, groupe ou communauté, à résoudre un problème selon le processus méthodologique qui lui dicte sa technique. Sa prestation professionnelle passe nécessairement par le canal de son organisme employeur dont il s’efforce de réaliser les objectifs. » (Rupp, 1972, p. 50-51)

Une « approche consensuelle » versus « approche conflictuelle »

Ainsi, même si Rupp ne nie pas l’existence de rapports de conflit au sein du processus devant conduire à l’organisation communautaire, en revanche, le conflit doit être canalisé par les travailleurs sociaux afin qu’il serve une logique d’intégration et de pacification plutôt qu’une logique de changement social potentiellement subversive et dangereuse pour le pouvoir : « L’accent porté sur l’intégration de la communauté n’implique pas l’élimination des difficultés, des tensions et des conflits entre les membres du comité. Au contraire, ces interactions sont à assumer, elles sont des forces qui alimentent le dynamisme de la communauté. L’intégration n’est pas quelque chose qui survient spontanément. C’est le résultat d’un long travail en commun autour d’un problème. Ce problème peut être tout à fait prosaïque et ne concerner qu’une dératisation, par exemple. L’intégration de la communauté peut être obtenue à partir d’efforts collectifs faits à ce propos. » (Rupp, 1972, p. 55)

Selon Rupp, les « minorités mal ajustées » restent des groupes cibles pour les travailleurs sociaux communautaires qui ont la responsabilité de réussir à les intégrer « dans le cadre des valeurs de la société globale ». Pour répondre à cet objectif d’intégration, les travailleurs sociaux peuvent se servir du conflit mais ils ne doivent pas perdre de vue qu’à terme, ils doivent obtenir une forme de consensus : « Les écarts de progression dans l’évolution des différentes couches de la communauté engendrent nécessairement des frictions et des oppositions. Pour le service social, les conflits sont une des voies normales par laquelle passe l’adaptation des sociétés nouvelles et leur intégration. Le travailleur social, dans toutes ses interventions, n’en met pas moins l’accent sur l’approche consensuelle des problèmes. Il cherche à obtenir l’accord et la participation du système-client à tous les niveaux : interpersonnel, du groupe, du quartier, de la communauté. Il situe cette technique d’intégration dans le cadre de référence de la société globale. » (Rupp, 1972, p. 69)

Si les travailleurs sociaux communautaires ne doivent pas hésiter à « utiliser » la colère et le mécontentement de la population pour qu’elle agisse, faire en sorte que « l’inaction soit plus insupportable que l’action », l’action collective co-construite par les professionnels sociaux doit d’abord servir l’intégration des personnes, des groupes et des communautés dans le cadre des valeurs de la société majoritaire et intégrée plutôt que la subversion et les perturbations sociales dangereuses pour l’unité nationale.

Dans cette perspective, Rupp plébiscite des principes d’action liés à une « approche consensuelle » du travail social qu’il soit communautaire ou non.

Ainsi, pour Rupp, l’« approche consensuelle » plébiscitée par le travail social communautaire s’oppose à l’« approche conflictualiste » prônée par Alinsky qui, bien que « convenable » est considérée comme « extrême » et en contradiction avec les objectifs de pacification du travail social. Cette « approche alinskyenne », lui paraît, en effet, trop subversive et hasardeuse pour l’ordre social : « Une autre approche, convenable, a été utilisée par certains travailleurs sociaux américains, Alinsky, notamment. Elle prône le conflit, voire l’agitation, pour réaliser le changement ; en référence aux minorités auxquelles elle s’attache, elle utilise leur opposition à la société globale pour atteindre son but. Cet extrême est en contradiction avec la finalité du travail social. Celui-ci ne saurait postuler des techniques qui favorisent l’augmentation des conflits sociaux. » (Rupp, 1972, p. 69-70)

Avant de les agiter, les travailleurs sociaux ont donc la responsabilité d’activer les populations pour qu’elles participent collectivement à la résolution de leurs problèmes (promotion de l’autonomie et de l’action collective). Il s’agit de réguler les turbulences, les rapports sociaux tumultueux en canalisant l’énergie des populations conscientisées (le travail social amène la prise de conscience de problèmes pouvant être manifestes mais aussi latents) et en colère afin qu’elles collaborent à l’amélioration du fonctionnement de communautés intégratrices. En effet, face aux changements et à la décomposition des capacités de contrôle et de régulation de communautés fragilisées par la modernité, les travailleurs sociaux doivent reconsolider ces communautés ou en faire émerger de nouvelles en les insérant dans des « structures » aux vertus intégratrices (il s’agit de travailler « à la meilleure cohésion de la communauté elle-même »).

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En définitive, ayant fait du service aux autres et à la communauté leur profession, les travailleurs sociaux communautaires décrits par Rupp adhèrent à cette idée que l’existence d’un ordre social communautaire est nécessaire pour garantir la cohésion sociale et l’unité nationale. Face aux paradoxes de « l’organisation communautaire planifié » décrit par Médard8, Rupp affirme que les travailleurs sociaux doivent s’inscrire dans un type d’organisation communautaire « orthodoxe » et « officielle ». Pour Rupp, en effet, comme l’observe Médard, l’organisation communautaire planifiée ne conduit pas à une rupture avec les objectifs d’intégration et d’unification nationale mais, au contraire, permet de socialiser les communautés afin qu’elles s’intègrent dans la société globale.

Néanmoins, durant la même période où Rupp écrit son livre sur le travail social communautaire, d’autres spécialistes de l’action sociale, critiques quant à son rôle de contrôle social des populations marginalisées, à l’instar de Pierre Lascoumes, revendiquent la stratégie conflictuelle « hétérodoxe » d’Alinsky. En effet, Lascoumes se distingue de l’option classique et orthodoxe du travail social communautaire proposée par Rupp car, « sous couvert de participation, cette forme d’action communautaire tend à prévenir et à désamorcer les conflits sociaux. » (Lascoumes, 1977, p. 51). Ainsi, à propos des options possibles de la prévention spécialisée, Lascoumes appelle les travailleurs sociaux à la solidarité avec leurs usagers. Il s’agit que les travailleurs sociaux rompent avec l’idéologie assistancielle dominante et se réorientent en participant à la conscientisation des populations vivant des difficultés, c’est-à-dire qu’ils recherchent la compréhension des mécanismes d’exclusion et de domination par ceux qui la subissent afin qu’ils s’organisent collectivement pour prendre en main leurs problèmes et leur devenir. (Lascoumes, 1977, p. 54)

Dans les années 1970 comme aujourd’hui, au sein du champ de « l’empowerment à la française », celui des acteurs de la participation et de l’organisation communautaire, la différence majeure entre les diverses formes de participation et d’intervention sociale collective et communautaire ne réside pas seulement dans l’opposition franche entre une approche consensuelle et une approche conflictuelle mais dans les logiques d’action mobilisées et les objectifs sociopolitiques visés par les acteurs de cette nébuleuse. Au sein de la diversité des formes de participation et d’intervention sociale collective et communautaire, au regard d’objectifs sociopolitiques et de logiques d’actions spécifiques, il existe des pôles en tension : les uns insistent sur des logiques d’action émancipatrices et conflictualistes tandis que d’autres, à l’instar des travailleurs sociaux communautaires, s’appuient davantage sur des logiques d’action socialisatrices. Pour autant, les intégrationnistes comme les participationnistes adeptes d’Alinsky sont des réformateurs sociaux. Ces acteurs ne souhaitent pas rompre radicalement avec l’organisation sociale existante mais font des choix différents pour accroître la capacité d’analyse et d’engagement des dominés pour servir un projet général d’intégration, de modernisation et de démocratisation de la société.

 

Bibliographietop


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Notestop


1. Philippe Robert écrit que dans la sociologie américaine, notamment depuis les travaux d’E. A. Ross (1901), « la notion de "contrôle social" est prise dans une acception extrêmement large. Elle désigne la capacité d’une société à se réguler elle-même en fonction des principes et des valeurs souhaités. Cet accent sur l’auto-régulation amène à concevoir le contrôle social comme l’inverse du contrôle coercitif. C’est en ce sens qu’il faut entendre son opposition entre social control et class control. On englobe sous contrôle social les conditions sociales qui créent l’harmonie dans un groupe ou une société. » (Robert, 1981, p. 15-16) Ainsi, comme le souligne Robert, les travaux de l’École de Chicago, notamment ceux R.E. Park et E.W. Burgess (1921) affirment que le contrôle social est une forme de contrôle rationnel de la vie sociale, autrement dit, de la société sur elle-même. Park conçoit ainsi le contrôle « comme lié à la participation. » (Robert, 1981, p. 16) Néanmoins, Robert indique qu’aux États-Unis, la signification de la notion du contrôle social évolue : « Initialement entendu comme les conditions de la socialisation, il sera alors perçu comme réaction à la déviance. » (Robert, 1981, p. 16) La notion de contrôle social décrit alors deux réalités : « une condition d’une harmonieuse socialisation et une réaction à ses ratés ». En effet, comme l’écrit Robert, « s’il y a toujours fonctionnalisme de Ross à Parons, on ne peut cependant oublier le déplacement d’une conception liée aux conditions de socialisation à une autre qui pense aux corrections des ratés de cette socialisation. (…) on parlera de plus en plus de contrôle social à propos du rétablissement de la conformité qu’entreprennent des institutions de resocialisation. » (Robert, 1981, p. 16)

2. Programme de « Recherche sur l’intervention sociale collective et communautaire (RISCC). Penser l’innovation sociale pour démocratiser les pratiques d’intervention sociale », LERS-DGCS (2016-2018).

3. Considérablement utilisée par les acteurs se réclamant du community organizing qui oppose les « have not » à l’establishment, Marie-Hélène Bacqué souligne que l’empowerment « indique le processus par lequel une personne ou un groupe social acquiert les moyens de renforcer sa capacité d’action. L’empowerment articule deux dimensions, celle du pouvoir, qui constitue la racine du mot et celle du processus d’apprentissage pour y accéder. » (Bacqué, 2005, p. 54). Pour autant, dans un ouvrage sur l’empowerment, Marie-Hélène Bacqué et Carole Biewener indiquent qu’il paraît plus facile de définir en creux ce que traduit réellement la notion d’empowerment (capacitation, empouvoirisation, pouvoir d’agir…) que de la définir « positivement » : « L’empowerment est facile à définir par son absence : manque de pouvoir, réel ou imaginé, intégration du sentiment d’impuissance, aliénation, perte du sentiment de contrôle de sa propre vie. Il est plus difficile de le définir positivement, parce qu’il prend différentes formes selon les personnes et les contextes. » En effet, même si Bacqué et Biewener soulignent que les différents promoteurs de l’empowerment aux États-Unis utilisent le même vocabulaire, ils se différencient idéologiquement entre « radicalisme » et « libéralisme ».

4. L’objectif principal du community organizing est de favoriser la conscientisation et le pouvoir d’agir de personnes, souvent stigmatisées, fédérées au sein d’une organisation communautaire pour défendre leurs droits. Par l’intermédiaire d’actions collectives et l’émergence de leaders communautaires, il s’agit de favoriser l’entraide et la conflictualisation des rapports sociaux pour peser durablement sur les choix politiques pouvant avoir une influence sur la vie des membres de la « communauté ».

5. Il s’agit d’intervenants sociaux au service de l’ordre social (souvent précarisés, ethnifiés et instrumentalisés) qui utilisent leur « capital d’autochtonie » et leur origine ethnoculturelle pour réguler et pacifier les rapports sociaux dans des zones urbaines sous tension et ghettoïsées.

6. Pour Jean-François Médard, l’organisation ou le développement communautaire est « une méthode de changement social planifié au niveau local, qui repose sur la participation des habitants à leur propre changement. » (Médard, 1969) Néanmoins, Julien Talpin oppose la démarche « consensuelle » du développement social communautaire à celle du community organizing plus conflictuelle : « D’un côté, il s’agit de mettre tout le monde autour d’une table pour améliorer la gestion d’un quartier dans une perspective de développement social. On défend alors une logique reposant sur le marché, où associations, pouvoirs publics et entrepreneurs travaillent main dans la main pour valoriser les « atouts » des quartiers populaires. De l’autre, on cherche à favoriser l’organisation collective et autonome des habitants afin de créer un rapport de force avec les institutions. Ici, il s’agit de ne s’asseoir à la table des négociations qu’après avoir fait entendre ses revendications par l’action collective (manifestations, pétitions, sorties médiatiques…). » (Talpin, 2016, p. 59-60)

7. Aujourd’hui menacés, en 1972, selon Rupp, « les objectifs de la politique et de la planification sociales sont évidemment déterminés en fonction des valeurs collectives. La société française donne actuellement comme objectifs à sa politique sociale et à ses plans : l’égalité des chances, la garantie d’un niveau de vie et d’une certaine qualité de la vie, le droit au repos, le maintien de la santé, l’insertion des inadaptés, des handicapés et de toutes sortes de communautés nationales, la formation permanente, etc. Mandat d’exécution de cette politique sociale est délégué par le pouvoir à des institutions sociales créées pour traduire la politique sociale en réalisations concrètes. » (Rupp, 1972, p. 48)

8.« Dans la mesure où le développement communautaire est lié à la planification nationale, il a pour objectif de faciliter l’unification nationale, et ce n’est pas le moindre paradoxe du développement communautaire, qui est imprégné d’idéologie décentralisatrice et de la nécessité de développer les initiatives et l’autonomie locales, que de chercher à favoriser l’intégration nationale. » (Médard, 1969, p. 109)

 

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Référence électronique

Manuel Boucher, "Le travail social communautaire : une tradition française ?", Sciences et actions sociales [en ligne], N°6 | année 2017, mis en ligne le date 31 janvier 2017, consulté le 22 novembre 2017, URL : http://www.sas-revue.org/index.php/34-n-6/dossiers-n-6/86-le-travail-social-communautaire-une-tradition-francaise

 

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Manuel Boucher
Directeur scientifique (HDR) du Laboratoire d'Etude et de Recherche Sociales (LERS) de l'IRTS-IDS Normandie et membre associé au Centre d'analyse et d'intervention sociologiques (CADIS-EHESS-CNRS)
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