N°3 | Précarité(s) : autopsie d'une notion dominante dans le champ de l'action publique

Dossier

Agir contre la précarité des jeunes en rupture de formation :
l'émergence d'une nouvelle catégorie d'action des politiques éducatives en Suisse

Geneviève Mottet

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Mots-clés : précarité des jeunes, formation, politiques éducatives, construction d'un problème public
Key words : precariousness of young people, professional training, educational policies, construction of a public problem

 

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État de la question

Les « conditions d'apprentissages défavorables » comme nouveau problème du ministère national de l'Éducation

Déploiement de dispositifs cantonaux de lutte contre la précarité des jeunes en rupture de formation

Repérer et saisir les facteurs de précarités à partir d'une politique interdépartementale

Conclusion

 

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Cet article rend compte de l’apparition, au tournant des années 2000, de manières inédites d’agir sur le problème des inégalités scolaires. Il montre à voir comment la précarité des jeunes en rupture de formation est devenue une nouvelle catégorie d’action des politiques éducatives en Suisse. Notre démonstration s’inscrit dans une perspective socioconstructiviste qui s’inspire du modèle d’analyse proposé par Blumer (Blumer, 1971). Le sociologue américain voulait rompre avec la vision fonctionnaliste alors dominante consistant à analyser les problèmes comme des faits taken for granted. Ces problèmes, annonçait-il, suivent une carrière publique, des étapes que le sociologue peut documenter : l’émergence et la légitimation publique d’un problème, la mobilisation d’une série d’acteurs investis à les codifier et à définir leur traitement, ainsi que le transfert pratique de leurs recommandations vers des dispositifs mis en œuvre sur les terrains de l’intervention. Dans cette perspective, l’article analyse la construction sociale du problème de la précarité des jeunes en rupture de formation, l’émergence en Suisse de sa problématisation au début des années 2000 et le déploiement, par les politiques, de mesures visant à le codifier et à le traiter. L’établissement de recommandations promues par des instances gouvernementales, la définition de nouvelles catégories d’action publique, l’investissement d’une diversité d’acteurs sociaux autour d’une même question, la modification des textes de loi et le passage d’un objet de discours à un objet d’intervention ; d’un point de vue sociologique, les ingrédients de la constitution de la précarité des jeunes en rupture de formation comme catégorie d’action publique sont, comme nous le verrons, réunis.

Pour circonscrire méthodologiquement notre objet, cet article se concentre sur la manière dont le ministère cantonal de l’Éducation (DIP)1, sous la responsabilité durant la période étudiée de Ch. Beer (2003-2013, socialiste), s’est emparé au départ de la question de la précarité afin de promouvoir des actions pour la contrer. S’agissant de comprendre l’impact de la question nationale sur les politiques éducatives à Genève, nous avons effectué une analyse discursive des rapports, recommandations et principes émanant du ministère national de l’Éducation (CDIP)2. Concrètement, nous avons procédé à une analyse documentaire de ces sources ministérielles portant sur la période des années 2000 à 2015. Nous construisons notre propos sur l’analyse d’environ 120 documents éclairant sur la manière dont le ministère de l’Éducation s’est emparé du problème, et sur le contexte dans lequel il s’incarne au cours de la période étudiée. Le corpus comprend des recherches mandatées par le ministère (cantonal et national) de l’Éducation, des discours parlementaires (projets de lois, débats parlementaires, initiatives), des résolutions et des recommandations, etc. Enfin, la recherche a également porté sur une analyse médiatique d’un quotidien genevois (la Tribune de Genève). Nous avons récolté environ 150articles de presse traitant du système scolaire, ainsi que des préoccupations pédagogiques de nombreux acteurs ; à Genève, en Suisse ou dans d’autres pays. Notre propos s’appuie également sur le recueil d’une trentaine de sources discursives émises à l’échelle internationale (Conseil de l’Europe, OCDE, etc.). Les matériaux mobilisés dans cet article donnent à voir comment les ministères cantonal et national de l’Éducation opèrent des formes d’institutionnalisation dans le champ scolaire. Ils éclairent sur la manière dont les politiques explicitent leurs intentions, actions ou recommandations dans des rapports ministériels, lors de communiqués de presse, dans des revues pour les enseignants et les parents, ou par l’intermédiaire du site internet du ministère, etc. Somme toute, les « scènes » diverses qui manifestent le jeu des acteurs politiques et de leur rhétorique.

Rappelons rapidement, en préalable, qu’il existe en Suisse autant de systèmes éducatifs que de cantons, mais que les ministres cantonaux de l’Éducation (conseillers d’État en charge du DIP : Département de l’instruction publique) se regroupent dans le cadre de la CDIP afin d’édicter des recommandations, des principes et des lignes communes à suivre par les cantons. Les transformations des politiques éducatives sont intéressantes à appréhender à partir de cette approche localisée au canton de Genève pour plusieurs raisons. D’une part, car la politique d’éducation prioritaire à partir de laquelle la question de la précarité prendra corps, au milieu des années 2000, par l’institutionnalisation d’un REP (Réseau d’enseignant prioritaire) à Genève s’incarne de manière tardive par rapport à d’autres pays comme la France3, tout en représentant une innovation par rapport aux autres cantons de Suisse. D’autre part, les transformations des politiques éducatives genevoises, historiquement influencées par le contexte français, se conjuguent bien évidemment également avec les mutations qui s’opèrent au niveau supranational. Il s’agit de préciser que les références aux influences et injonctions internationales, ne sont présentées dans cet article que comme éléments contextuels qui peuvent influencer les institutionnalisations locales. L’investissement des chercheurs dans l’émergence de la précarité des jeunes comme catégorie d’action a bien sûr eu un rôle dans les propositions du ministère de l’éducation. Cet article ne développera pas cette question, mais nous proposons ici de présenter certains axes de recherche développés par des chercheurs relativement à notre propos.

État de la question

Le travail scientifique portant sur l’efficacité et l’équité du système éducatif est l’objet d’investigations fréquemment menées par des chercheurs en éducation qui questionnent les inégalités scolaires et les précarités sociales qui en découlent. Certains chercheurs étudient la question à partir d’indicateurs statistiques permettant les analyses comparatives entre systèmes éducatifs. Selon Bertheleu, les analyses statistiques permettent de comprendre comment les différentes formes de domination s’articulent entre elles et de mettre au jour des processus et des corrélations entre des phénomènes qui jusque-là n’avaient pas été interprétés comme producteurs de discriminations (Bertheleu, 2012). Pour Dubet et al., si le modèle de la reproduction (Bourdieu et Passeron, 1964 ; Baudelot et Establet, 1971) est toujours en vigueur, il faut relever également que les inégalités peuvent avoir une amplitude très variable selon les pays (Dubet et al., 2010). Les chercheurs notent en ce sens que les acquis des élèves et les inégalités qui les marquent varient sensiblement selon les pays, témoignant ainsi qu’ils relèvent de l’action politique (Duru-Bellat et al., 2004 ; Mons, 2007). Le développement des enquêtes comparatives internationales donne de nouveaux outils aux chercheurs pour questionner l’organisation des différents systèmes éducatifs à lutter contre les inégalités sociales entre les élèves. L’analyse de Felouzis permet de constater l’ampleur des inégalités socioéconomiques dans l’espace académique suisse, ainsi que de forts contrastes entre cantons, tant du point de vue des scores moyens que des inégalités en fonction du statut socio-économique (Felouzis, 2009 ; Felouzis et al., 2009). Les politiques éducatives sont aujourd’hui portées à utiliser ces données statistiques pour interpréter les différences (entre pays, entre régions, entre publics) et agir à réduire les diverses formes de précarités.

La recherche sociohistorique amène une compréhension des mutations qui se sont opérées au niveau des discours et actions des acteurs du champ scolaire (politiques, experts, militants, médias, etc.) face au problème des inégalités à l’école. Différents constats ont été posés par des chercheurs en Europe. Différents « âges des politiques d’éducation prioritaire » ont été observés (Rochex, 2010), dans le cadre de la promotion des politiques de discrimination positive (pédagogie différenciée, institutionnalisation des ZEP en France). Selon des chercheurs il s’est opéré une multiplication des formes d’inégalités socialement considérées, s’inscrivant dans une transformation historique où l’individu, de plus en plus extrait de son contexte social, est perçu en tant qu’être autonome tout en étant référé à des catégories de plus en plus spécifiques4. Parmi ces catégories, on observe la montée en force de la question ethnique ou raciale en même temps que la relégation progressive de la dimension sociale (référentiel dominant dans les années 1970). Fassin et Fassin montrent – dans leur ouvrage intitulé De la question sociale à la question raciale ? – que l’avènement (ou le retour) de la « question raciale » qui était hier impensable, est devenue aujourd’hui « bonne à penser » (Fassin et Fassin, 2006). Mottet et Bolzman ont observé à Genève une mise en arrière-plan de la question sociale dans les discours tenus par les politiques et les pédagogues, en même temps qu’une ethnicisation de la question pédagogique (Mottet et Bolzman, 2009). Toutefois, des chercheurs ont montré la nouvelle mobilisation de la catégorie sociale dans les discours politiques au cours des années 2000 (Castel, 2006 ; Keller et Schultheis, 2008). Motteta constaté, à Genève, que le retour du référentiel socio-économique (classes sociales) dans les discours des acteurs du champ scolaire, est intervenu depuis l’institutionnalisation du REP (Réseau d’enseignement prioritaire) en 2006 (Mottet, 2013). Selon Tissot, la conception du milieu social est alors nouvelle et rattachée à la question des inégalités territoriales (Tissot, 2007). Actuellement, les catégories sociales et ethniques sont mobilisées dans les discours des politiques éducatives pour questionner le problème de la précarité des jeunes et leurs risques de désaffiliation scolaire. Après ce bref aperçu de la question, cet article se propose de présenter ces dites transformations à partir de sources empiriques récoltées dans le cadre de notre analyse.

L’article présente la construction sociale du problème de la précarité des jeunes en rupture de formation à partir de trois périodicités. La première, au début des années 2000, marque l’émergence et la légitimation publique du problème. Elle provient principalement de la sphère nationale (CDIP). La seconde, depuis le milieu des années 2000, représente les premières réponses engagées par le ministère cantonal de l’Éducation (DIP), soit le transfert pratique des recommandations nationales par le déploiement de dispositifs interinstitutionnels d’encadrement des publics à risque. Enfin, la troisième périodicité, que nous présentons, commence au tournant des années 2010. Elle représente une nouvelle étape dans la construction du problème public de la précarité, et se définit notamment par la création d’un centre d’analyse territoriale des inégalités à Genève (le CATI-GE), qui a pour fonction d’étudier les facteurs de précarité constituant les inégalités afin d’enrayer la montée de la précarité territoriale.

Les « conditions d’apprentissages défavorables » comme nouveau problème du ministère national de l’Éducation

Au tournant des années 2000, le problème des inégalités scolaires va se développer autour de la question des catégories d’élèves vivant dans des conditions d’apprentissage défavorables. Il s’agit ici de présenter comment le ministère nationale de l’Éducation va problématiser les difficultés scolaires des populations d’élèves ayant des caractéristiques socio-économiques défavorisées et ayant des origines nationales et linguistiques étrangères5. Voyons comment la question de ces élèves – et tout particulièrement de ceux additionnant ces deux caractéristiques – est soulevée publiquement en Suisse, suite aux résultats de l’enquête internationale PISA 2000.

Selon Hutmacher, qui a participé à la mise en place de PISA, le but de cette enquête est celui de refléter la répartition des jeunes sur un continuum de compétences allant du niveau le plus faible au plus fort, afin de comparer les répartitions entre entités sociopolitiques et entre divers groupes et catégories de jeunes (les garçons et les filles, les immigrés et les autochtones, les catégories socio-économiques et socioculturelles, etc.) (Hutmacher, 2002). Cette enquête a donné lieu à une grande couverture médiatique faisant entrer des critères de comparaison d’un nouvel ordre dans le champ des préoccupations des politiques. Il est ainsi relevé dans un rapport du ministère national de l’Éducation :

La médiatisation des résultats de l’enquête internationale PISA 2000 a provoqué, en Suisse, comme dans de nombreux pays, une prise de conscience que l’on se doit de prendre au sérieux et de mettre à profit […]. PISA 2000, centré sur les compétences en littéracie, aura surtout mis en exergue deux faiblesses « génétiques », que les comparaisons régionales et cantonales et les études d’approfondissement entreprises sur le plan national permettent aujourd’hui de mieux cerner :

- les élèves de milieux socioculturels plus défavorisés rencontrent souvent plus de difficultés dans leur parcours scolaire et dans l’accès aux degrés subséquents ;

- les élèves issus de cultures et de langues étrangères connaissent majoritairement davantage de difficultés dans l’acquisition des apprentissages de base à l’école.

Bien évidemment, la situation individuelle de l’élève s’aggrave dès lors que celui-ci cumule les deux facteurs.

                                        CDIP (2003). Mesures consécutives à PISA 2000 : plan d’action, p. 2.

Le ministère national de l’Éducation a ici mobilisé une terminologie inédite pour se référer aux élèves ayant des difficultés scolaires : soit celle des « deux faiblesses "génétiques" » (CDIP, 2003). L’utilisation de cette terminologie par les politiques éducatives est particulièrement paradoxale car elle remet la question socio-économique au cœur de l’action pédagogique, tout en lui donnant une attribution individualisée que porte la notion de « génétique » (Mottet et Bolzman, 2009 ; Mottet, 2013). L’origine sociale (milieux défavorisés) et l’origine culturelle (nationalité et langue étrangères), particulièrement lorsque l’individu « cumule ces deux facteurs », sont des critères qui vont être nouvellement mobilisés dans l’appréhension des inégalités de la réussite scolaire entre élèves. Il s’opère ainsi une interprétation des inégalités de réussite à partir d’une nébuleuse de caractéristiques des élèves - et des groupes d’élèves – à risque de rupture scolaire. Le terme mobilisé au début des années 2000 dans les discours politiques pour se référer à cette nébuleuse d’élèves est celui des élèves connaissant des « conditions d’apprentissage défavorables ». Le ministère national de l’Éducation établit un plan d’action pour les cantons les engageant à réduire l’effet de ces « conditions d’apprentissage défavorables » sur les risques de rupture scolaire des élèves se situant dans le « segment le plus bas » :

C. Conclusions de la CDIP

1. Objectifs et intentions

Les grandes différences que l'on relève au niveau des compétences linguistiques des jeunes en Suisse doivent être réduites, objectif qu'il faut atteindre par un encouragement spécifique des élèves les plus faibles; un nivellement par le bas est en effet exclu. Il est pour cette raison aussi très important de fournir des efforts particuliers dans le segment le plus bas, car les jeunes dont les compétences linguistiques sont insuffisantes voient leurs projets d'avenir considérablement réduits, ont des difficultés à s'intégrer dans la société et deviennent finalement une charge pour le système social.

La réalisation de cet objectif est tributaire des prémisses et conditions cadres suivantes (qui, le cas échéant, devront être créées grâce à des mesures appropriées) :

- Le plurilinguisme doit, d'une manière générale, être encouragé. La priorité, cependant, est donnée à la maîtrise de la langue d'enseignement. Les efforts d'intégration ne doivent pas se limiter au milieu scolaire, mais être soutenus par les politiques sociales et migratoires.

- Il faut assurer un dépistage précoce des enfants nécessitant un soutien particulier. La capacité des enseignantes et enseignants à poser un diagnostic en la matière doit expressément être développée, et ceux-ci doivent être soutenus dans l'application de mesures appropriées. Ce soutien peut et doit être donné aux enseignantes et enseignants dans le cadre de leur formation initiale et continue, et dans celui de la consultation.

- L'encouragement ciblé des compétences linguistiques des enfants et des jeunes connaissant des conditions d'apprentissage défavorables est un des aspects fondamentaux de l'intégration.

- L'accent doit être mis, d'une manière générale, sur un soutien précoce, car ce sont surtout les enfants et les jeunes issus de familles d'immigrés qui en sont les principaux bénéficiaires.

- Les écoles ou les classes dont la moitié des élèves environ connaissent des conditions d'apprentissage défavorables doivent recevoir un soutien sous forme de mesures adaptées.

- Dans les écoles à exigences élémentaires, il convient d'élever les exigences en matière de compétences linguistiques. Les plans d'études et les moyens d'enseignement doivent aussi être développés en conséquence.

- En ce qui concerne le corps enseignant, son aptitude à prendre en charge des classes hétérogènes (différences au niveau des conditions d'apprentissage, de l'origine sociale et du sexe) doit être encouragée. Les compétences interculturelles des enseignantes et enseignants doivent être améliorées par un encouragement ciblé dans le cadre de la formation initiale et continue.

CDIP (2003). Mesures consécutives à PISA 2000 : plan d’action, p. 12.

Ce plan d’action du ministère national de l’Éducation peut être considéré comme le point de départ, en Suisse, du débat public sur la précarité dans le champ scolaire. Si le terme « précarité » n’est pas encore institué dans les discours des politiques éducatives, nous verrons qu’il s’imposera petit à petit au milieu des années 2000, évacuant petit à petit la référence aux « conditions d’apprentissages défavorables ».

Déploiement de dispositifs cantonaux de lutte contre la précarité des jeunes en rupture de formation

Nous avons vu comment le ministère national de l’Éducation s’est emparé de l’enquête internationale PISA 2000 pour prôner le développement de mesures cantonales se ciblant sur des catégories d’élèves à risque de rupture scolaire ; soit sur ceux étant considérés comme vivant dans des conditions d’apprentissage défavorables de par leur milieu socio-économique et culturel. Nous montrons ci-dessous comment les politiques éducatives genevoises développeront un dispositif cantonal d’éducation prioritaire, ciblés sur des établissements scolaires constitués d’un pourcentage élevé d’élèves connaissant ces dites conditions d’apprentissage défavorables. Nous verrons également comment ce dispositif de lutte contre les inégalités de formation des jeunes connaissant des « conditions d’apprentissage défavorables » s’imbrique dans un ensemble de mesures portées par le Conseil d’État « pour lutter contre la précarisation de la population considérée », soit des jeunes en rupture de formation (DIP, 2007). L’objectif de lutter contre la précarité des jeunes de moins de 25 ans va monter en force dans les discours des politiques, qui s’engageront dans la promotion de multiples mesures de soutien à l’insertion professionnelle.

Si la question de l’attribution de moyens différenciés selon les « zones » particulièrement délicates fait déjà l’objet d’une pratique des politiques éducatives à Genève avant les années 2000, sa manifestation n’est pas encore institutionnalisée dans une logique territoriale. Or, cette situation changera progressivement au milieu des années 2000, notamment par la création d’un REP (Réseau d’Enseignement Prioritaire) dans l’enseignement primaire en 20066. Le ministre de l’Éducation, C. Beer (parti socialiste), hissera alors le problème des « conditions défavorables d’apprentissage » de certaines catégories d’élèves au rang d’un problème cantonal de gestion localisée des risques de rupture scolaire. De fait, la mise en place du REP à Genève, est une réponse aux recommandations du plan d’action du ministère national de l’Éducation qui relèvent « la nécessité d’agir de toute urgence lorsque les classe sont constituées d’environ 50% d’élèves connaissant des conditions d’apprentissage défavorables » (CDIP, 2003, p. 11). Citons les propos d’un journaliste du quotidien genevois (la Tribune de Genève), alors qu’il se réfère au discours du ministre de l’Éducation lors d’un communiqué de presse donné à l’occasion de l’annonce de la mise en place d’une politique d’éducation prioritaire à Genève :

« À Genève, les élèves en difficulté le sont plus qu’ailleurs en Suisse. Fort de ce constat, le chef de l’instruction publique Charles Beer a fait sensation lors de la conférence de presse de la rentrée. Dès lundi, un "Réseau d’enseignement prioritaire" est mis sur pied. Il regroupera les écoles primaires des zones défavorisées, car "une corrélation existe entre l’origine sociale et le niveau scolaire des élèves". Ces établissements recevront plus de moyens. Ils jouiront aussi d’une organisation adaptée aux difficultés rencontrées par leurs élèves (Tribune de Genève, 28 août 2006) (Faas, 2006).

En effet, selon les vœux exprimés par le ministère national de l’Éducation (CDIP, 2003), les politiques éducatives genevoises s’engagent à donner plus de moyens aux établissements regroupant des enfants provenant de « zones défavorisées ». Le ministère de l’Éducation (DIP) a délimité son intervention à sept écoles primaires du canton7, les désignant, en les nommant lors de cette conférence de presse, tout en précisant que le projet ne concerne au préalable qu’un seul établissement (Tattes/Gros-Chêne à Onex). La question des moyens attribués pour cette école pilote revêt un caractère d’innovation porté dans de multiples directions. Il s’agit tant de diminuer le nombre d’élèves par classe, de faire de la lecture une priorité, d’engager des éducateurs et des professionnels de l’enseignement spécialisé, de recruter des directeurs d’établissement, ou d’augmenter le nombre d’heures d’étude en introduisant le mercredi matin d’école. L’encadrement des publics scolarisés dans ces « zones défavorisées » est central dans la politique d’éducation prioritaire suivie. On le voit, dans les actions entreprises telles que le renforcement de l’autorité par l’intermédiaire d’un directeur ou d’une directrice d’établissement, l’engagement d’un éducateur qui « se rendra au domicile des parents des enfants en difficulté », l’introduction du mercredi matin « pour qu’ils ne restent pas désœuvrés » et plus longtemps sous l’encadrement institutionnel (Faas, 2006).

La mise en place du REP participe à l’émergence de la catégorie des « quartiers sensibles », qui – comme l’a observé Tissot pour la France – s’accompagne d’une « véritable ethnicisation des problèmes urbains » (Tissot, 2007). Il s’avère en effet que le travail de légitimation de l’institutionnalisation en cours, passe par une problématisation linguistique et culturelle des territoires ciblés. On peut observer comment la mise en place de ces nouveaux moyens d’action est marquée par la présentation du fort taux d’immigrés dans certains quartiers. En atteste ainsi le texte du journaliste relatant la conférence de presse donnée par le ministre de l’Éducation à l’occasion de la rentrée scolaire marquant l’institutionnalisation du REP :

« Le problème numéro un ? "Le français", note le haut-fonctionnaire8, qui précise par ailleurs que "le nombre de migrants atteint 75% dans cette école de 286 élèves. Beer brise aussi indirectement un autre tabou : celui de reconnaître qu’une grande concentration dans une classe d’élèves étrangers issus de milieux défavorisés rend la tâche de l’enseignant beaucoup plus difficile.Comme à Onex. Par peur de stigmatiser tous les étrangers, ce discours n’était pas vraiment politiquement correct. À tort. En identifiant mieux les problèmes, on peut les résoudre plus facilement en dégageant des moyens supplémentaires » (Tribune de Genève, 25 août 2006) (Grosjean, 2006).

L’institutionnalisation du REP en 2006 s’incarne dans une logique globale de recadrage de l’action publique promue par le ministre de l’Éducation. Ch. Beer a, dans cette intention, décliné en 2005 « 13 priorités » portant sur l’ensemble de l’enseignement obligatoire et post-obligatoire visant à « réunifier l’école et combattre les inégalités » (Beer, 2005a et b). Au ciblage de certains quartiers, s’ajoute également un ciblage individualisé des élèves en risque de rupture d’apprentissage qui doit s’opérer sur l’ensemble de la scolarité. Des attentions particulières sont tenues aux moments des transitions tels que le passage du primaire au secondaire I, ainsi que les transitions entre les secondaires I et II9 ; ces étapes comportant un « risque élevé et répétitif de ruptures ».

Agir en amont et en aval

Le mandat confié au groupe de travail porte sur les jeunes gens en rupture de formation (15-25 ans), c’est-à-dire ayant quitté le système scolaire ou l’enseignement professionnel. Les parcours observés parmi cette population montrent toutefois que l’on doit considérer dans un « continuum » l’école obligatoire, la formation (secondaire II) et l’entrée dans la vie professionnelle. Les transitions entre ces trois étapes comportent un risque élevé et répétitif de rupture. Ainsi, la prise en charge doit d’ores et déjà débuter au cours de la scolarité obligatoire et se poursuivre au niveau de l’enseignement secondaire II afin d’éviter le plus possible que les individus soient ultérieurement tributaires des assurances sociales (DIP, 2007, p. 5).

Par ces préoccupations, il s’agit « d’éviter le plus possible des "parcours en cascade" conduisant inévitablement à une précarité durable » (DIP, 2007, p. 5). C’est bien les jeunes les plus susceptibles de connaître un « itinéraire d’échec » qui sont problématisés par les politiques qui veulent éviter qu’ils deviennent des chômeurs de longue durée ; le chômage qui dure et se répète étant associé à une trajectoire de précarité (Bresson, 2013). Ayant constaté que la majorité des jeunes gens en rupture de formation ne possèdent pas les qualifications suffisantes pour « s’intégrer durablement dans le marché de l’emploi », et que le manque de qualifications constitue « une cause prééminente de la précarisation socioéconomique des jeunes gens » (70% de cette population touchant l’aide sociale en Suisse n’ayant pas achevé de formation professionnelle) (DIP, 2007, p. 6), la lutte contre la précarité durable de ces jeunes devient le nouveau paradigme des politiques éducatives.

Après le recensement des dispositifs locaux et cantonaux existants à Genève (voir annexe 1), s’ensuivra la création de nouvelles mesures visant à augmenter le taux de certification des jeunes en rupture de formation. En 2009, par exemple, le dispositif EQIP (Encouragement à la qualification et à l'insertion professionnelle) est mis en place, visant à « recenser tous les jeunes de 15 à 25 ans qui n’ont pas de diplôme du secondaire II » et à « leur apporter l’aide spécifique et interinstitutionnelle dont ils ont besoin pour reprendre une formation et la réussir » (DIP, 2009, p. 5). Le ministère de l’Éducation genevois (DIP) recense ainsi lesnouveaux processus et outils de suivi pour les jeunes en formation professionnelle :

Dès la rentrée, trois filières seront disponibles. Les classes préparatoires aux écoles de commerce et de culture générale accueilleront les élèves "à pronostic scolaire favorable mais encore fragiles". L’année préparatoire intégrée aux Centres de formation professionnelle (voie normale vers les CFC10) sera destinée à ceux forts d’un projet mais sans emploi. Et les « transitions professionnelles » s’adressent aux jeunes à la dérive, souffrant de problèmes de comportement et d’apprentissage. Un cadre "très directif" leur sera fourni (Tribune de Genève, 16 juin 2009, suite au communiqué de presse du ministre de l’Éducation, Ch. Beer, le 16 juin 2009).

Toutes ces mesures se déploient dans le cadre d’un dispositif interinstitutionnel qui s’articule autour d’une structure composée de professionnels issus des offices de l’emploi, de l’aide sociale, de l’orientation et de la formation, de la jeunesse, ainsi que des milieux communaux et associatifs. Comme l’a relevé Geay, pour le contexte français, les nouvelles modalités d’interventions pour lutter contre la précarité des jeunes passent par la montée en puissance et la multiplication des réseaux entre ministère de l’Éducation et d’autres ministères cantonaux (des Finances, de la Sécurité, etc.). Il relève que le but visé est « celui de constituer un ensemble diversifié de mesures permettant d’apporter des "réponses" adaptées aux singularités individuelles, en collaboration directe avec différentes institutions extérieures à l’Éducation nationale, telles que les services du procureur de la République, de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), les entreprises, les missions locales d’insertion, etc. » (Geay, 2003, p. 21).

Repérer et saisir les facteurs de précarités à partir d’une politique interdépartementale

La création, en 2009, d’un outil statistique commun aux différents services de l’État ouvre une nouvelle phase du problème de la précarité des jeunes en rupture scolaire à Genève. L’objectif du CATI-GE (Centre d’Analyse Territoriale des Inégalités, Genève) sera alors de définir des indicateurs pour localiser les environnements (les quartiers) les plus précaires et « empêcher la formation de ghettos ». Voyons comment l’institutionnalisation de ce Centre d’analyse est le point de départ d’une politique urbaine intersectorielle.

« L’État doit enrayer la montée des inégalités et la dégradation des conditions de vie… C’est pourquoi, une véritable politique de la ville est nécessaire. Nous lancerons un plan d’investissement axé sur l’école, le logement, la culture, l’intégration et la sécurité qui restaurera le sentiment d’appartenance à son quartier, le bien-être et la qualité de la vie » (Discours de Saint-Pierre, prononcé le 7 décembre 2009 par le Conseil d’État).

L’institutionnalisation du CATI-GE en 2009 est référée comme préalable au déploiement d’une politique de la ville et vise, selon la Tribune de Genève du 7 octobre 2009, à « empêcher la formation de ghettos »11. Il est dit que les conseillers d'État C. Beer (Département de l’instruction publique) et David Hiler (Département des finances) annoncent leur intention de joindre en réseau les statistiques pour observer le développement des inégalités dans le canton, soit d’élaborer une carte sociale du canton afin de résorber les poches d'exclusion. La création du CATI-GE est destiné à piloter la politique de cohésion sociale en milieu urbain. Selon les discours politiques, elle représente une démarche récente et novatrice au niveau du canton de Genève qui fait écho à des initiatives internationales plus anciennes et déjà structurées telles que la constitution en France de l’Observatoire des inégalités, ou en Belgique d’un Observatoire des inégalités territoriales, comme de l’Institut Wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique (IWEPS) (CATI-GE, 2011, p. 58). Selon Kesteloot et Vandermotten (Kesteloot et Vandermotten, 2001, in Rea, 2007, p. 26), des géographes sociaux ont produit depuis plusieurs années en Belgique des outils, tels que des cartes, visant à identifier les espaces urbains dégradés. Relevons que pour Rea, ces cartes constituent des instruments de connaissance mais également des outils mobilisés pour la définition de nouvelles politiques urbaines, qu’elles soient de sécurisation ou de régularisation (Rea, 2007, p. 26).

En 2011, dans son rapport, le CATI-GE fait état de son activité de repérage des communes les plus précarisées du canton, et de construction d’indicateurs. Y est précisé que celles-ci cumulent des facteurs de précarité sur l’ensemble des six indicateurs de base retenus (CATI-GE, 2011) :

« Au total, 71 sous-secteurs sont directement concernés par la politique de cohésion sociale en milieu urbain. Sur ces 71 sous-secteurs, 25 (35%) cumulent six facteurs de précarité, 32 (45%) en cumulent cinq et 14 (20%) en cumulent quatre » (CATI-GE, 2011, p. 3, voir annexe 2).

Le communiqué de presse de l’université de Genève indique – au sujet du rapport 2011 du CATI-GE – que ce document dresse une « cartographie fine de la pauvreté, de ses signes ou de ses corollaires » à partir d’informations « nombreuses et disparates sur la population dont disposaient les administrations et qu’il s’agissait de rendre disponibles aux interprétations et d’en réaliser l’harmonisation »12. Selon ce communiqué de presse, la mise en relation de différents indicateurs variés, tels que « la desserte des lieux, le chômage, l’exposition au bruit, les effectifs scolaires, le revenu, la carie dentaire, le surpoids, le logement », participent d’une diversité constitutive du CATI-GE dont les connexions n’apparaissent pas nécessairement de prime abord, mais dont le fait de « croiser, compiler et harmoniser les données » devrait permettre de « repérer la précarité, en saisir les facteurs pour en suivre l’évolution et tenter d’en enrayer son installation dans les quartiers et sous-quartiers concernés »13. Le directeur du CATI-GE, considère qu’il est nécessaire d’avoir une approche multidimensionnelle et dynamique, à savoir un suivi dans le temps des différents quartiers afin de se rendre compte de leur évolution (Secrétariat du Grand Conseil, 2012). Il explique que pour cela, il faut identifier les « différentes poches de précarité » afin de savoir où agir et de quelle manière ; soit effectuer une approche qui consiste à localiser les environnements les plus précaires. Le directeur estime également qu’il est important d’avoir une vision d’ensemble du canton en termes de précarité afin de pouvoir coordonner une politique publique et de permettre aux personnes engagées politiquement de prendre des décisions sur la base de chiffres concrets. Le rapport du CATI-GE produit en 2012, est intitulé La précarité à Genève dans une optique territoriale (CATI-GE, 2002). Il présente une analyse effectuée au moyen de « dix indicateurs pertinents » (soit plus que ceux présentés en 2011), regroupés en quatre thèmes : le revenu, l’emploi, la famille et le logement.

« La précarité globale est l’addition des résultats pour les quatre thèmes retenus. Dans le cadre de cette étude, la précarité résulte ainsi d’une accumulation de signes de précarité. Plus ces signes sont nombreux, plus la précarité est considérée comme élevée » (CATI-GE, 2012, p. 2).

Si – comme le souligne Wacquant, les cités françaises où se situent nombre d’écoles classées ZEP sont loin d’être les doublons des ghettos américains (Wacquant, 2006) – c’est encore plus le cas des établissements REP à Genève. Pour le chercheur, les banlieues françaises se distinguent des ghettos américains au regard de ces différents critères : le niveau de revenu, la structure des familles, la composition sociale et nationale des populations, la qualité des équipements collectifs et des services publics, ou encore le degré de criminalité. Pourtant, Masclet mentionne que les évolutions depuis ces vingt dernières années, conduisent certains observateurs à croire qu’elles sont engagées sur la « mauvaise pente » en relevant par exemple le fait que le chômage se maintienne à un niveau deux fois plus élevé en moyenne dans les quartiers d’habitat social (Masclet, 2012).

Conclusion

Cet article montre à voir comment la précarité des jeunes en rupture de formation est devenue une nouvelle catégorie d’action des politiques éducatives en Suisse, à partir des années 2000, engendrant de nouvelles manières de penser et d’agir contre les inégalités. C’est à partir des recommandations émises par le ministère national de l’Éducation (CDIP), ainsi qu’à partir des institutionnalisations portées à Genève par le ministère cantonal de l’Éducation (DIP), que nous avons mené notre analyse. Les sources discursives mobilisées mettent en lumière la carrière publique du problème de ce nouveau référentiel et documentent les étapes de sa montée en force. Elles montrent tout d’abord comment, suite aux résultats de l’enquête PISA 2000, le ministère national de l’Éducation participe à l’émergence du problème de la précarité, en se référant aux « conditions d’apprentissage défavorables » des élèves cumulant certaines caractéristiques sociales et culturelles. La légitimation de ce nouveau problème d’ordre national passe par la présentation des caractéristiques des « groupes à risques » de rupture scolaire (puis sociale) et par l’établissement de recommandations en 2003 pour que les cantons développent des mesures visant à encourager spécifiquement les élèves les plus faibles. L’article donne ensuite un éclairage sur la mobilisation des politiques éducatives genevoises à codifier et à traiter le problème légitimé au niveau national, à partir d’une analyse des documents émanant du ministère cantonal de l’Éducation. Ainsi, un dispositif cantonal d’éducation prioritaire a été créé, en 2006 à Genève, afin de donner des moyens aux établissements scolaires constitués d’un pourcentage élevé d’élèves connaissant des « conditions d’apprentissage défavorables ». Le développement de dispositifs se ciblant sur certains quartiers, s’accompagne également de la création de mesures de suivis individualisés des élèves en risque de rupture d’apprentissage, notamment aux moments des transitions (primaire versus secondaire I versus secondaire II). Le traitement du problème par le ministère genevois de l’Éducation a pour but d’éviter des « parcours en cascade » conduisant à une précarité durable. Enfin, l’article a mis en exergue l’avènement d’une nouvelle phase dans la carrière publique du problème avec la création, en 2009, du Centre d’Analyse Territoriale des Inégalités (CATI-GE). Cet outil statistique interdépartemental vise à repérer et à saisir les facteurs de précarité présents dans les différents « territoires », afin de localiser les environnements (les quartiers) les plus précaires et d’empêcher la formation de ghettos.

Aujourd’hui, le ministère de l’Éducation a pour terrain d’action des territoires qui sont qualifiés de « zones à risque », déterminés sur base de la concentration de plusieurs critères définissant l’accumulation de risques. Pour réduire les risques de précarisation de ces quartiers, et plus globalement pour éviter que leurs jeunes ne se retrouvent à l’assistance sociale, les politiques éducatives se sont également engagées à la création de nouveaux métiers. À Genève, les éducateurs apparaîtront dans la sphère scolaire dans le contexte de l’institutionnalisation du REP en tant que nouveau métier à la frontière du social et du sécuritaire. Selon Nagels et Rea, la pacification urbaine est au cœur du paradigme social-sécuritaire des pays européens, proposant une synthèse entre sécurisation et régulation (Nagels et Rea, 2007 ; Morin, 2002). Les politiques promeuvent un renforcement de la répression tout en cherchant à améliorer le cadre de vie des zones urbaines dégradées et la régulation sociale des interactions entre les populations qui y vivent (Rea, 2007, p. 28). Frauenfelder et Mottet mettent en évidence comment le protocole de collaboration entre l’école et la police adopté à Genève, en juin 2005, est présenté par le ministère de l’Éducation comme une collaboration interinstitutionnelle indiquant que police et établissements scolaires doivent être considérés comme des partenaires, ayant un objectif de bien-être général de la collectivité (DIP, 2005 ; Frauenfelder et Mottet, 2012). Tout se passe comme si le partenariat devenait le maître mot de toute action politique à destination des « territoires et populations à risques » : partenariat entre différents centres de recherches (OCSTAT et SRED), entre différents responsables politiques en charge de départements distincts (instruction publique versus finances), portant sur les domaines scolaires, sanitaires, ou relatifs au logement, etc. Cette nouvelle porosité entre des domaines jusqu’ici généralement différenciés s’accompagne d’une centration des forces et de l’attention autour de ces territoires et populations spécifiques. En outre, la diversité des indicateurs comme celle des acteurs impliqués dans le CATI-GE s’inscrit bien dans une « gestion territoriale » portée à grande échelle où s’observe une montée en force de la question des ghettos alors même que le contexte genevois semble encore bien éloigné des conditions sociales qui caractérisent objectivement ces derniers.

Enfin, relevons encore un élément de ce contexte global paradoxal dans lequel a émergé le problème public de la précarité des jeunes à Genève. Les injonctions contradictoires portées dans le contexte des années 2000 à 2015 : politique d’efficacité versus d’équité, politiques sociales versus sécuritaires, attributions des risques de précarité à des groupes cibles (milieu socioéconomique et culturel spécifiques) versus aux potentiels individuels, etc. De même, si la question socio-économique est de retour dans les schèmes explicatifs, elle ne questionne plus pour autant les inégalités sociales qui les créent mais bien plus la manière de gérer la population concernée par des problèmes de cet ordre. Si la question des inégalités sociales est revenue en force dans le discours public, elle porte sur les risques de précarité à prévenir plus que sur les causes des inégalités à combattre. La mise en évidence de la construction sociale du problème de la précarité des jeunes à risque de rupture scolaire, que nous avons menée dans la perspective sociologique prônée par Blumer (1971), gagnerait à rendre compte également (comme d’ailleurs proposé par ce chercheur), du transfert pratique des mots d’ordre politiques sur les terrains de l’intervention. Aussi, comment les enseignants, les formateurs, les jeunes, les parents, etc., pensent et agissent face à ce problème ainsi constitué, et comment ils construisent leurs discours et pratiques face aux mots d’ordre ambivalents prônés par les politiques éducatives ?

 

Bibliographietop


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 Annexetops


Annexe 1
DIP, 2007

Annexe 1

Annexe 2
CATI-GE, 2011, p. 35

 

tableau 13

 

Notestop


1. Il s’agit du Département de l’Instruction Publique (DIP). Chaque canton a son ministère de l’Éducation (DIP). Les ministres de l’Éducation de chaque canton se rencontrent dans le cadre de la CDIP (Conférence des Directeurs cantonaux de l’Instruction Publique). Si les ministères cantonaux de l’Éducation (DIP) ont historiquement une grande autonomie (aujourd’hui mise en question), la CDIP travaille à déployer des politiques communes (des recommandations notamment) auxquelles les cantons se doivent d’adhérer à leur manière.

2. La Conférence des directeurs de l’instruction publique (CDIP) réunit l'ensemble des 26 membres des gouvernements cantonaux suisses responsables du portefeuille éducation, formation, culture et sport dans leurs cantons respectifs.

3. Relevons que la conception genevoise du REP semble, dès l’origine, se « calquer » sur les modèles contemporains des ZEP en France ; soit tout à la fois le deuxième et le troisième âge des ZEP décrits par Rochex (2010).

4. Castel, 1995 ; Boltanski et Chiapello, 1999 ; Dubet, 2000 ; Lahire, 2005 ; Astier, 2007 ; Broccolichi et al., 2007.

5. En Suisse, la nationalité ne s’acquiert pas à la naissance ; dès lors le critère Suisse-étranger est mobilisé dans les discours publics.

6. En 2011, le REP au secondaire I sera également institutionnalisé. À la différence de la France qui a créé des ZEP dans les années 1980, la Suisse n’avait encore jamais déployé de telles mesures d’éducation prioritaire (Plaisance, 1985).

7.En 2008 déjà, quatorze établissements participeront des REP.

8. Ministre de l’Éducation, Ch. Beer.

9. CDIP, 2006. Les réformes de la formation professionnelle – promues au niveau national (CDIP) en 2006 et présentées lors d’une conférence de presse marque la volonté politique d’optimiser la transition entre la scolarité obligatoire et le degré du secondaire II afin d’augmenter le pourcentage des jeunes titulaires d’un diplôme du secondaire II. Les mesures proposées passent par le repérage des « groupes à risque » qu’il s’agit de soutenir de manière ciblée.

10. Le Certificat Fédéral de Capacité. Diplôme donné à la suite d’un apprentissage. En Suisse, la formation duale est la voie majoritairement suivie par les jeunes.

11. Bézaguet et Desbaillet, 2009. Bresson (2013) relève qu’en France, le débat sur les banlieues se développe après 2007 sur l’idée de ghetto, de question ethnique et même de la « race » comme catégorie d’analyse relégitimée.

12. Service de communication, 2011, CdP111201, p. 7-8.

13. [http://www.unige.ch/communication/communiques/2011/CdP111201.html]. La crainte d’une ghettoïsation est relevée dans différents contextes nationaux. Par exemple, la crainte du communautarisme et de la construction de sociétés parallèles (Parallelgesellschaften), en particulier pour ce qui est de la communauté turque, est au cœur des débats sur l’intégration en Allemagne (Tucci, 2011, p. 121).

 

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Référence électronique

Geneviève Mottet, "Agir contre la précarité des jeunes en rupture de formation : l’émergence d’une nouvelle catégorie d’action des politiques éducatives en Suisse", Sciences et actions sociales [en ligne], N°3 | 2016, mis en ligne le 29 janvier 2016, consulté le , URL : http://www.sas-revue.org/index.php/25-n-3/dossiers-n-3/52-agir-contre-la-precarite-des-jeunes-en-rupture-de-formation-l-emergence-d-une-nouvelle-categorie-d-action-des-politiques-educatives-en-suisse

 

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Geneviève Mottet
Docteure et collaboratrice scientifique à l'université de Genève, FPSE (Faculté de psychologie et des sciences de l'éducation) ; membre des laboratoires SATIE (Sociologie de l'action, Transformations des Institutions, Education), LIFE (Laboratoire de recherche Innovation-Formation-Éducation, Sciences de l'éducation). Membre de l'AISLF (Association Internationale des Sociologues de Langue Française).
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N°3 | Précarité(s) : autopsie d'une notion dominante dans le champ de l'action publique

Dossier

L'esprit subversif de la vente à la sauvette
Les échanges de produits alimentaires de récupération en opposition des politiques sociales

Gauthier Bayle

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Mots-clés : Pauvreté, Rejet, Honorabilité, Débrouille, Marginalité

Key words : Poverty, Denial, Repute, Scavenging, Deviance

 

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Un rapport de connivence dans l'infraction des règles légale et sanitaire

Le sentiment de mise en concurrence

 

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Située entre la ville de Saint-Ouen et le Boulevard Ney (Paris, 18e arrondissement), l'avenue de La Porte de Montmartre est occupée par des étals de fruits et légumes deux fois par semaine. Depuis douze ans, Christelle s'y rend tous les jeudis pour rejoindre l’espace de revente des « produits de récupération ». Cette retraitée de soixante-sept ans, Française d'origine, toujours vêtue du même manteau de pluie, pratique ce commerce illégal en rassemblant des produits récupérés parmi les déchets et invendus des grandes surfaces commerciales. Sa gouaille donne force à son tempérament et ses dents abimées rappellent qu'elle n'a pas de mutuelle santé. Elle est remariée mais en dépit des propositions de son conjoint, elle loue depuis des années un logement en région parisienne. Elle n'a jamais voulu acquérir de propriété car elle dit craindre que sa belle-fille, mariée à un Africain, dilapide son héritage « en cadeaux à envoyer à sa famille à lui, au Mali ».

De la radicalité de sa parole, on peine à croire qu'elle soit toujours suivie par des actes. Toutefois, pour avoir fréquenté pendant un an le milieu de la revente à la sauvette de produits alimentaires où nous l'avons rencontrée, force est de constater que sa parole y trouve un écho certain. Elle se retrouve à différents degrés dans la bouche des autres, qu'ils soient vendeurs ou acheteurs.

Comme elle, ce sont généralement des femmes âgées, retraitées ou en fin de carrière qu'on y rencontre (ex-employée d'une maison d'édition de disque, ex-femme de ménage, salariée à mi-temps dans la restauration, femme au foyer…). Ainsi, ce commerce est généralement présenté comme une économie ou un complément à une pension de retraite que l'on espérait plus importante.

Aussi subversive que serait leur démarche, elle n’est pas à prendre ici dans le sens où elles chercheraient à défier les autorités et les institutions mandatées pour subvenir aux besoins « des publics précarisés ». Mais elle contredit foncièrement leur discours et contrevient aux actions qu’elles mettent en œuvre dans la mesure où elles refusent d’en constituer la cible.

Leur activité économique informelle n’est pour aucune d’entre elles un moindre mal qui éviterait de recourir à des « trafics » plus dangereux. Elles participent à la vie de groupe de la rue mais ne vivent pas dans la rue. Ainsi, probablement leur survie n’est pas en jeu dans ces activités. Mais l'apport des unes aux autres dans l’espace de revente maintient et renforce leur non-acceptation des formes conventionnelles de prise en charge des personnes pauvres. La défiance envers les différentes formes d'aides sociales institutionnalisées peut donc s'appréhender, en ce sens, du point de vue de celles et ceux qui investissent des voies informelles et oppositionnelles.

En s'appuyant sur des observations1in situ menées sur ce marché du nord de Paris, l’ethnographie des échanges entre les revendeuses et leurs acheteurs montre que, ce qui de l'extérieur suscite la crainte et l'incompréhension, fait pourtant sens au travers des diverses formes de rejets et de subversion des politiques sociales.

Conditionnement insuffisant, contaminations, non-respect de la chaîne du froid et péremption des produits distribués constituent la majorité des craintes et des désapprobations de ceux qui observent d'un œil profane ces étalages de fortune posés chichement entre deux emplacements conventionnels. Mais comment expliquer que ces échanges soient pris par certains comme de bonnes affaires là où d'autres ne voient que de l'indécence à proposer des aliments potentiellement déjà gâtés ?

La première partie rend compte de la constitution d’un corps d’acheteurs réguliers dans un environnement majoritairement hostile aux échanges non conventionnels de denrées alimentaires. Ce qui permet ces échanges marchands désapprouvés par le monde extérieur doit beaucoup à un système de valeurs et de représentations communes par lesquelles acheteurs initiés et vendeurs contribuent à appréhender leurs conditions sociales d’existence.

La seconde partie décrit le sentiment de mise en concurrence qui reflète la perception des vendeuses des autres formes de débrouille installées sur le même marché. Les exemples de pratiques perçues comme trop difficiles, excessives, déloyales, dans le travail de « ramasse » comme de revente, permet de saisir le cadre informel de fonctionnement des activités de revente. Ainsi mis bout à bout, les griefs faits aux « biffins »2, aux revendeurs de colis alimentaires, et enfin aux Roms, font transparaître les logiques d'honorabilité qui font autorité parmi les revendeuses de produits alimentaires. De là semblent s'inscrire comme une évidence, à la fois le rejet de la prise en charge institutionnelle et les attraits des moyens de subsistance subversifs face au statut de bénéficiaire de minimas sociaux qui semble être perçu comme la position la plus méprisable.

Un rapport de connivence dans l'infraction des règles légale et sanitaire

Les observations que nous avons menées auprès d’une dizaine de vendeuses n’auraient sans doute jamais eu lieu si nous n’avions pas bénéficié des indications de Christelle, notre informatrice privilégiée. Christelle est ex-salariée d'une maison d'édition de disques. Sa présence régulière sur plusieurs marchés en fait un personnage bien connu du milieu. Les autres revendeuses que nous avons rencontrées font partie de son cercle de collègues proches et voient en elle une figure reconnue, quasi charismatique. Les liens de sympathie qui nous lient à elle nous permettent par le biais de son expérience et des situations auxquelles nous assistons, de pénétrer au cœur du fonctionnement de cet espace informel relativement clos.

S'appuyant sur un ensemble de notes de terrain compilées au fil de nos observations, nous cherchons tout d’abord à décrire le fonctionnement propre à cet espace de socialisation basé sur un entendement commun aux vendeurs et aux acheteurs initiés. Ce qui en effet, permet ces échanges marchands désapprouvés par le monde extérieur doit beaucoup à un système de valeurs et de représentations communes.

Bien que potentiellement peu criminogène au vu des faibles montants monétaires qu'elle génère, la vente à la sauvette de produits alimentaires suscite les inquiétudes et fait l'objet d'une attention policière précise. Répertoriée dans les « reventes de produits de base », elle côtoie ainsi sur le lieu de vente et dans la classification policière de répression des infractions pénales, la revente de toutes sortes de produits consommables (produits d'hygiène, piles électriques, cartouches d'encre pour imprimante…). La « revente des produits de base » se distingue en revanche de la vente d'objets contrefaits ou « tombés du camion », qui elle, dispose d'une organisation généralement plus élaborée et subit des sanctions plus élevées.

Si ces échanges d'argent ne peuvent faire l'objet d'un prélèvement étatique justifiant l'intervention policière, il importe de préciser sur quoi reposent les attaques morales qui les incombent. Les produits revendus illégalement ne pouvant par nature faire concurrence aux produits frais3, les vendeurs jouissent à cet égard d'une tolérance relative. De sorte que si ces activités viennent s'infiltrer parmi les échanges marchands légaux d'un marché aux légumes, les rapports aux marchands conventionnels n'en restent pas moins non conflictuels.

Du point de vue du passant, la réaction est néanmoins rarement tranchée. Certes, il y a le sentiment qu'« il faut bien manger » et qu'on ne peut blâmer trop fortement les « malheureux » qui pour ce faire, enfreignent un peu la loi. Mais quand au contact direct, les passants inspectent les conditions sanitaires de telles activités, il n'est pas rare que l'expérience donne lieu à une transformation du jugement.

Journal de terrain : 17 juin 2015

Note sur la réaction d'une passante non- initiée

« Depuis le début de semaine, le thermomètre indique entre vingt-trois et vingt-cinq degrés. Les revendeuses sont unanimes, depuis le retour des beaux jours, les soupçons contre la vente de produits avariés redoublent.

Il y a par exemple cette passante qui n'a pas pu s'empêcher de me livrer son ressenti quand nos regards se sont croisés : "Moi, qu'on prenne de la nourriture pour manger ou comme ça, pour vendre, je veux bien. Mais il faut respecter la chaîne du froid".

Cette remarque m'est adressée personnellement. Mais c'est à Fadma4 qu'il revient de répondre alors que nous sommes tous deux assis sur l'une des palettes en bois qui abritent un peu du regard ces étals de fortune : "On n'tombe pas malade, c'est pas vrai. Le fromage là, il est encore bon, regardez… Moi, je le mange bien, j’suis pas malade. Et puis, j'ai bonne mine ! […]".

Saisissant le produit en question de ses deux mains, la revendeuse âgée et lourdement handicapée exerce de légères pressions sur le dessus de l'emballage. Elle entend par là démontrer que le produit a maintenu sa contenance physique. »

Les revendeuses sont souvent les premières consommatrices des produits qu'elles « ramassent » bien que les infrastructures de ce commerce particulier laissent en effet à désirer. Non abrités de la lumière et de la chaleur, les produits sont le plus souvent posés sur une cagette retournée, soit à même un sac replié sur lui-même, soit encore directement dans la toile d'un chariot à roulette. Peu de ces denrées ont transité dans des conditions isothermes et leur disposition sur le lieu de vente produit un contact obligé à la température ambiante. Pour autant, les revendeuses gardent pour elles-mêmes les denrées récupérées dès lors qu'elles sont trop abondantes ou trop périmées pour être revendues.

Ces conditions n'empêchent pas non plus la constitution d'un corps d'acheteurs réguliers. Il faut alors constater le rapport de connivence entre les vendeurs et ces habitués qui forment le gros de la clientèle. Certains recherchent exclusivement un type d'aliment en particulier, d'autres s'adressent uniquement au vendeur qu'ils connaissent et font leur choix dans le stock dont il dispose. D'autres encore semblent plus occupés à débattre d'une bonne affaire qu'à rechercher une denrée précise dont ils auraient besoin. Tous néanmoins semblent partager une attitude commune et tout à fait distincte des passants non-initiés. Contrairement à ces derniers, aucun d'entre eux ne semble en effet s'inquiéter des dangers sanitaires que ce commerce est suspecté provoquer. Bien sûr, les produits font l'objet d'un examen de contrôle. On tient compte de la date de péremption, de l'aspect général des aliments, de l'état du conditionnement, etc. Mais parmi les acheteurs réguliers, on ne semble pas croire aux potentiels risques encourus en subvenant à ses besoins de cette manière.

Ces variations dans le comportement des acheteurs initiés et non-initiés informent alors du degré de tolérance appliqué à ces activités et plus globalement, des réactions envers l'infraction de la règle légale. Certes, l'appréciation de la dangerosité évolue bien au fil de l'expérience. Très probablement aussi, un contact régulier permet-il de lever un certain nombre d'idées fausses. Éventuellement même gagne-t-on de l'assurance dans l'exécution des contrôles basiques des denrées à mesure que l'on accumule les transactions. Mais on comprend également que ce qui constitue la réaction des passants non-initiés ne tient pas uniquement à la dangerosité estimée en elle-même. La tolérance accordée ou non est finalement une affaire de confiance individuelle. Bien que la vendeuse soit seule à disposer d'informations sur l'origine du produit, les risques inhérents à la denrée, s'il y en a, sont les mêmes pour les initiés et les non-initiés. Ce qui, en ce sens, conditionne la tolérance accordée à ces activités réside en fait bien plus dans le sentiment d'être trompé ou non.

En effet, n'est-ce pas les suspicions quant à la responsabilité morale de ces vendeuses qui constitue au fond les inquiétudes du non-initié ? Dans la mesure où celles-ci encourent les risques d'une amende, ne sont elles pas « prêtes à tout » ? Ou plutôt, ne sont elles pas « prêtes à tout vendre », même des produits impropres à la consommation ?

Au prisme des attentes tacites envers ceux qui font face à des difficultés pécuniaires, comprenons donc que celles-ci sont suspectées de perpétrer des actes dangereux pour elles-mêmes comme pour les autres parce qu'elles y font face en transgressant la législation. C'est parce qu'on sait d’ores et déjà qu'elle n'a pas hésité à enfreindre la loi qu'il devient difficile de croire à la responsabilité sanitaire d'une revendeuse. Dépister les anomalies des produits vendus, c'est chercher au fond ce qui fait pareillement défaut dans le sens moral de ces personnes. Comme si enfreindre une règle de loi mineure rendait probable l'infraction d'une règle plus grave (Becker, 2002 ; Hugues, 1945).

Le regard journalistique porté sur la question lors de sujets consacrés à la revente des produits de récupération reproduit lui aussi cette inclinaison propre à un public non-initié (voir encadré 1).

Encadré 1 - Le 20 heures de France 2, "Vente à la sauvette de produits alimentaires" [émission du 10 mars 2009]

[Transition à la suite d’un sujet sur un plan social du groupe Total]

-D. Pujadas : « Toujours à propos d’économie, est-ce un effet de la crise, des problèmes de pouvoir d’achat ? Vous allez le découvrir, à la périphérie de Paris, on trouve désormais, ce qu’on pourrait appeler "un vide-grenier des produits alimentaires". De même qu’on y vend des vêtements ou des objets d’occasion, on y trouve aussi, à l’unité, des aliments de récupération, y compris des laitages ou de la viande, vendus souvent pour moins d’un euro, c’est ce que nous dévoile ce reportage de Richard Binet et Jean-Marc Nouck-Nouck. »

-Voix off (sur un ton grave et monotone) : « Au petit matin, à l’abri des regards, sous un autopont du nord de Paris, des femmes dressent à même le sol des étals de fortunes. Elles proposent à la sauvette ce que désormais certains n’ont plus les moyens d’acheter dans un magasin, de quoi se nourrir. Munis d’une caméra cachée, nous approchons de l’une d’elles. À nos pieds, des denrées périmées depuis plus de dix jours. »

-Journaliste : « Des saucisses ! »

-Vendeuse n°1 : « 50 centimes les saucisses »

-Journaliste : « 50 centimes les saucisses ? »

-Première vendeuse interviewée : « Oui oui »

-Journaliste : « Tout ça, ça part aussi ? »

-Première vendeuse interviewée : « Oh ça va être vendu tout ça ! Ne vous inquiétez pas. Sinon je ne l’apporterais pas ! »

-Journaliste : « Daté du mois de février ça part ? »

-Première vendeuse interviewée : « Bien sûr, ils vont partir. Si je le fais, c’est parce que ça rapporte. Il y a que ça qui rapporte maintenant. La bouffe hein. »

-Voix off : « Un peu à l’écart, un jeune couple d’asiatiques tente d’écouler du lait pour bébé à l’origine incertaine. Malgré les risques sanitaires, il y a des clients pour tout. »

-Journaliste : « Vous ne prenez pas de précautions particulières ? »

-Client n°1 : « Si. Je regarde à peu près les dates. On n’est pas à une semaine près. Ça dépend des produits. Par contre, je n’achète jamais de viande. Le jambon d’accord, mais la viande rouge, jamais. »

-Voix off : « Un marché de pauvres entre pauvres. Les acheteurs ? Des chômeurs des retraités, des gens qui travaillent aussi. Paradoxalement trop riches pour les colis alimentaires. »

-Cliente n°2 : « Je travaille dans un hypermarché. »

Journaliste : « Et ça suffit pas pour vivre ? »

-Cliente n°2 : « Bah mille euros ! Rien que pour mes factures, j’en ai pour 590 euros. Alors le reste… Vous voyez ce que je veux dire. »

-Voix off : « Les vendeurs peuvent gagner jusqu’à 30 euros en une matinée. La concurrence est rude. Solange est l’une des plus anciennes dans le métier et en connaît toutes les ficelles. »

-Journaliste : « Et tout ça vous allez le chercher où alors ? »

-Solange : « Dans les magasins. »

-Journaliste : « Vous allez à la sortie des magasins ? »

-Solange : « À la sortie des magasins [rire]. Voilà. Ce sont les vigiles qui nous les donnent mais comme ils n’ont pas le droit de nous les donner dans le magasin ils les mettent dans des sacs en plastique. Ils mettent ça dehors. Et nous les laissent prendre. »
-Voix off : « Un marché gris, organisé peut être moyennant contrepartie. D’autres vont plus loin, ils vendent l’aide alimentaire qu’ils ont reçue. C’est le cas de cette Tchétchène… Cinquante centimes pour cette boîte de conserve et ces pâtes estampillées "Don de l’union européenne".

Au premier uniforme, les vendeuses remballent précipitamment. Leurs pratiques sont totalement illégales. L’amende peut être salée, 172€. Mais ce jour-là, les policiers n’ont verbalisé personne. Dès leur départ, la misère a repris ses quartiers. »

Ici, la question sanitaire fait bien également l'objet d'une attention centrale. Le sujet est introduit par une interrogation sur les « effet(s) de la crise [et] des problèmes de pouvoir d’achat » et opère ensuite un déplacement de la focale sous l’angle des dangers sanitaires. Si bien que cette focalisation sur la dangerosité supposée de ces activités retraduit de manière particulièrement manifeste la perception d’un public profane lorsqu’il s’expose directement à ces échanges de produits douteux. Si le sujet est présenté initialement comme une question de pauvreté, le reportage de terrain servant à l'illustré est en fait largement recentré sur la recherche de dangers liés aux conditions d'hygiène. Les journalistes d’investigation procèdent ainsi à un dépistage quasi-systématique des aliments suspects qui rappelle la réaction des passants non-initiés que nous avons pu observer.

La première partie s'est donnée pour objectif de montrer en quoi la relation de vente s'instaurait nécessairement par la confiance. Par-delà la déviance à la norme légale, l'échange s'installant dans la durée, ne peut avoir lieu sans que l'acheteur puisse porter un minimum de crédit au vendeur et à sa conscience des risques sanitaires. S'il s'inscrit, de fait, en marge de la légalité, tout l'enjeu du métier de revendeur est de prouver qu'en matière d'hygiène, on ne provoquerait pas plus de risques que n'importe qui.

 

Le sentiment de mise en concurrence        

La relation des acheteurs aux vendeurs que nous avons isolée temporairement, doit maintenant être replacée parmi l’ensemble des interactions qui influencent les relations entre vendeuses elles-mêmes. En plus de leurs acheteurs, celles-ci côtoient d’autres groupes d’acteurs : les marchands conventionnels, les autres revendeurs à la sauvette, les passants non-initiés et parfois les forces de l’ordre. Ceux-là participent aussi à construire les rapports que les vendeuses entretiennent entre elles et permettent d’éclairer leur conduite. La description ethnographique de cet espace de sociabilité suppose donc de tenir compte de la manière dont se superposent les rapports entre vendeurs aux rapports des vendeurs avec les acheteurs.

Nous verrons comment l'articulation de ces deux types d'interaction peut finalement être appréhendée comme un « état d’esprit commun », un ensemble d’idées, de représentations sur lesquelles on s’accorde et qui, par extension, fait bouclier contre les attaques morales du monde externe. Cette arme de défense collective se forge dans un rejet de la notion de politiques ou d'aides sociales et sur des critères d’honorabilité qui cadrent les comportements individuels et donnent une hiérarchie aux diverses formes de subsistance.

Ces dispositions collectives ont fini par guider le cours de l’ethnographie à mesure qu’elle intégrait la contribution de Christelle et de ses comparses, comme en témoigne la note de notre journal de terrain datée du jour de notre rencontre :

Journal de terrain, 26 février 2015 :

La rencontre avec Christelle

« J’aborde le marché sur les coups de midi. Je nourris l’ambition de retrouver ces vendeuses qui investissent le trottoir gauche de l'avenue de la Porte de Montmartre. Le lieu d’installation s’y porte bien. C'est une entrée résidentielle qui débouche sur la chaussée et n’autorise pas les emplacements conventionnels. Comme fondues dans le décor, les ventes à la sauvette profitent ainsi d'un interstice que le marché leur offre en son sein même. C'est là un atout majeur dont ne disposent pas les vendeurs à la sauvette de Barbès5. Ici, camouflés par un trafic automobile incessant et le nombre important de véhicules utilitaires stationnés derrière eux, les vendeurs sont difficiles à apercevoir depuis la route. Sur l’autre trottoir, les ventes frauduleuses concernent plutôt les contrefaçons (ceintures, lunettes, montres…) et les cigarettes. Les vendeurs qui les proposent sont pour la plupart jeunes et originaires d’Afrique noire.

Juste en face des produits alimentaires, côté immeuble, on trouve d’autres « produits de base ». Un jeune vendeur de menthe et une vendeuse de galettes orientales, tous deux magrébins. À leur droite, un homme d’une quarantaine d’années propose des rasoirs et des piles électriques. À l’extrémité, c’est une dame un peu plus âgée qui expose des produits d’hygiène (dentifrice, couches pour bébé, tampons hygiéniques…).

Je me trouve encore à plus de trente mètres du point de vente quand j'aperçois les lourdes perturbations qui ébranleront le cours des transactions et de mes observations.      Devant moi, une dizaine d’agents de police viennent tout juste de procéder à une opération de répression. L'amende accompagne la destruction des produits prévus à la vente et parfois même la confiscation du chariot qui sert à les transporter6.

Ici, la technique semble avoir consisté à saisir les transactions sur le vif en encerclant        l’espace de revente d'un nombre important d'agents pour prévenir de toute incartade. Prises par surprise, les vendeuses n’ont pas le temps de remballer. La technique se veut imparable.

Alors qu'une série de verbalisations est en train d'avoir lieu, j'observe que l'une d'elles a    échappé à la razzia. Son visage m'est familier, je me rappelle l'avoir déjà croisé. Lorsque j'arrive à sa hauteur, je lui lance "aïe aïe, elles se sont faites avoir vos copines, mince !".

Puis, sur la base de ma complicité anti-police, notre échange s’étalera sur presque deux heures.

Deux heures assis sur le banc d'un abri bus à m'enseigner les règles du jeu du marché à la sauvette. Il s’agit en premier lieu des stratégies d'évitement de la police mais elle évoque aussi la récupération des produits dans les conteneurs, la concurrence des groupes organisés, le début de ses problèmes d'argent et son initiation à la "ramasse" par une sans-abri.

Autour de nous, les contrôles se terminent et Christelle s'interroge sur les possibilités de se remettre à vendre. Elle venait tout juste d'arriver lorsque les policiers sont intervenus. Dissimulés le long des véhicules qui bordent l'allée, elle évoque le moment précis où ils sont passés à l'acte et s'en amuse. Si elle ne prend pas très au sérieux les sanctions contre l'infraction de la règle légale, Christelle ne se réjouit finalement pas tant que ça non plus. Cette intervention compromet toute une journée de vente. Le transport depuis sa banlieue lointaine et la corvée de transporter ses lourdes denrées pour rien… Il faudrait donc tenter de sortir la marchandise malgré les risques.

Je prends conscience que Christelle est chevronnée, les combines pour éviter ce genre de déconvenues, elle en connaît plus d'une. Mais en dépit de sa maîtrise des risques et de son audace, elle doit pourtant se résigner. Car sous nos yeux, un homme accourt. Elle m’explique qu’il s’agit du mari d’une vendeuse qu’elle connaît bien. S’il se précipite pour aider son épouse à déguerpir, c’est parce qu’au loin une seconde patrouille approche. C’est la douche froide pour Christelle. Deux passages des forces de l’ordre dans la demi-heure, c’est beaucoup trop dangereux pour aujourd’hui. Il va falloir l’accepter et attendre le bus (pour de vrai cette fois). »

De notre rencontre avec Christelle qui laissait place à une discussion longue, nous en apprenions d’avantage des enjeux de légitimité qui équilibrent les rapports entre participants de la revente alimentaire.

Christelle a acquis au fil du temps le sentiment de mise en concurrence et son intérêt prononcé pour déceler, parmi les systèmes de débrouille, les pratiques qui sont les plus rentables nous en donne une idée juste. De la mendicité jusqu’aux ventes de contrefaçon les plus « organisées », en passant par les biffins qui ont su s'acquitter d'une autorisation légale7…, Christelle a construit au fil du temps une appréciation précise des investissements nécessaires à chaque activité. Le temps consacré, la pénibilité, les risques encourus, les compétences à maîtriser ou encore les gains obtenus par chacun…      Établir un tel ratio peut parfois susciter toute sa considération et son respect. Avoir fréquenté une personne sans-abri lui fit prendre conscience qu’il y avait là un mérite à reconnaître : « La manche moi, je la ferais pas, je suis pas assez hardie ». Elle reconnaît que le statut de revendeuse est facile à endosser au regard de la mendicité et par extension, se réjouit qu'elle lui épargne la condition plus difficile de cette dernière.

Parmi les « ramasseuses » et revendeuses de denrées, le courage et l'investissement de certaines de ses collègues suscite parfois toute son attention. Elle se montre même préoccupée quand la débrouille est menée avec plus d'intensité que de raison. Elle nous avertit des dérives que peuvent occasionner de trop grands efforts pour un travail qui comporte sa part de stress et d'épreuves physiques. L'incident tragique qui a frappé le mari de l'une de ces amies revendeuses peu de temps après notre rencontre est l'occasion pour elle de nous rappeler combien la revente doit être pratiquée sans excès et dans la limite de ses conditions de santé.

Journal de terrain : 7mai 2015

Le décès du mari de Mariam

–Christelle : « Elle aime trop le pognon ! Mais je lui ai dit ! Son mari, il est fatigué à toujours porter les sacs ! Et puis tous les jours hein! Elle, c’est trois fois par jours qu’elle ramasse ! Le matin, après, elle vend et puis elle y retourne chercher le soir. Aller chercher par-ci, ramener par-là, mais c’est pour ça qu’il a fait un AVC ! Il est fatigué c’t’homme !

Il en avait fait un déjà, puis je voyais bien des coups, il était en forme et puis des coups,    il était fatigué. Mais elle lui demandait trop, il faut dire ce qui est ! Et puis, il faut voir ce qu’elle déballe ! Plein de boissons, des patates, des boîtes… Mon dieu ! Il y en   a partout ! Des coups, on pouvait même pas se mettre à côté, hein ! Tellement il y en avait...

Bah elle prenait trop de place, elle prend trop et puis elle déballe trop. Alors combien de fois elle s’est fait prendre ? Je lui ai dit "tu déballes trop" ! Alors bah, elle se fait avoir comme ça… Bah oui ! Et puis son mari, c’est pas étonnant… À toujours devoir rappliquer à toute allure pour l’aider à remballer quand ils [les policiers] arrivent. C’est pas étonnant un vieil homme comme ça, de soixante-treize ans, qui a déjà fait un AVC.

Mais elle aime trop le pognon, c’est ça. Et, il y a qu’à voir ce qu’elle vend ! Elle fait le       marché du lundi, du mardi, du mercredi, du vendredi et puis des fois même du dimanche. Alors t’inquiète pas qu’elle doit en avoir. Surtout qu’en plus, elle dépense rien, même pas un coup à boire de temps en temps, rien du tout. Je lui dis "Profite,           sors, vas boire un coup !" Bah elle non, jamais rien, toujours à faire les marchés toute la semaine, tu parles d’une vie ! Et son mari, c’est de ça qu’il est mort, moi j’en suis sûre. »

La concurrence ressentie l'oblige également à décrier ce qui, d'après elle, constitue une forme de « triche » chez les autres revendeurs.

En premier lieu, il y a les biffins qu'elle fustige vigoureusement. Non seulement, elle estime l'activité peu rentable mais surtout, elle conteste les fondements de l’autorisation légale dont ils bénéficient ici, sur le « marché des Biffins ». Si la municipalité a consacré des emplacements spécialement dédiés à la vente de vêtements de récupération, Christelle et ses collègues ne conçoivent pas que la revente de nourriture puisse, quant à elle, faire l'objet d'une telle répression de la part des autorités. Évoquer la « question sanitaire » qui justifierait un pareil distinguo suscite chez elles le plus grand des agacements. A fortiori dans un contexte où la « lutte contre le gaspillage alimentaire » est invoquée par le ministère de l'Écologie pour placer (encore plus) les invendus commerciaux sous le joug des réseaux de charité8.

Ces derniers et leurs bénéficiaires font également l'objet d'une vive opposition. Les griefs vont de la corruption de leurs cadres dirigeants (références aux scandales du monde associatif) aux copinages des membres bénévoles accusés de privilégier certains demandeurs dans la distribution des denrées :

« Moi je fais pas confiance à eux. Ils donnent à leurs copains, à leur famille. C’est pour ça, moi j’y vais plus. Je préfère me débrouiller toute seule en faisant les marchés. » Florence, 59 ans, revendeuse et salariée à mi-temps dans la restauration.

Ce à quoi une acheteuse ajoute : " Comme dit le dicton, on n’est jamais mieux servis que par soi-même." » [Journal de terrain, 9 juillet 2015]

Si les accusations concernent également un système qui entraînerait « l'assistanat » des publics accueillis, on dénonce d'avantage encore ces vendeuses qui ajoutent les produits qui en sont issus aux denrées récupérées « dans les règles »9. Pour autant, la bascule du mode « classique » d'acquisition des denrées au mode alternatif de la revente est loin de constituer une trajectoire originale. À l'image de Mariam qui s'initie aux arts de la revente:

–Mariam : « Moi, je suis nouvelle, ça ne fait que depuis l'année dernière que je fais les      marchés »

–GB : « Ça vous est venu comment ? »

–M : « Ah bah alors écoute, à l'époque, j'allais aux Restos du Cœur et puis une fois j'ai voulu échanger du pain contre du lait. Alors je suis venue ici et puis quand j'ai parlé au vendeur, il m'a dit "ça vous intéresse pas de vendre, vous ?" Et puis c'est comme ça que je m'y suis mise »

–GB : « Ils vous donnaient pas assez de lait là-bas aux Restos ? »

–M : « Non, ils donnent pas beaucoup, moi j'ai des enfants qui consomment énormément de lait et le lait, ça revient cher. Donc c'est pour ça que j'ai proposé un "troc" on va dire ». [Journal de terrain, 09 juillet 2015]

Si le cas de Mariam peut servir à éclairer comment des individus en viennent à évoluer en dehors du cadre imposé par les institutions vouées au soutien « des plus démunis », on observe aussi que l’espace informel de la revente, reproduit un fonctionnement paradoxalement similaire à une épicerie solidaire10 où l'on choisit soi-même sa propre nourriture (dans le cadre d'un repas équilibré…) à des prix dévalués. Dans ses principes internes en revanche, on voit comment les membres de la revente se conforment à des règles de fonctionnement façonnées par des valeurs d'autonomie, des critères d'honorabilité spécifiques et une critique de la « charité ».

Enfin, si la revente constitue à première vue un espace de socialisation où demeure un esprit fraternel entre revendeuses, la démarche n'en reste pas moins une entreprise individuelle. À l'exception d'un couple, toutes les personnes rencontrées s'approvisionnent seules et dans le respect du secret. Les lieux de collecte ne se divulguent pas. On propose à sa collègue le reste de ses produits quand on doit quitter le marché plus tôt, on achète les unes aux autres les denrées qui nous intéressent mais, en aucun cas, nous informons de son point d'approvisionnement.

Ainsi, ces dames collectent-elles en solitaire quand d'autres « ramassent en famille ». Nombreuses sont celles qui évoquent la concurrence de la communauté Rom dans la collecte des produits. Elles s’inquiètent qu’hommes, femmes et enfants investissent les déchets commerciaux avec beaucoup d’efficacité. De même, Fadma voit également d’un mauvais œil les jeunes filles qui récupèrent les quelques fruits et légumes laissés par les marchands conventionnels à la fin du marché :

« Sous leurs longues robes colorées, Fadma devine que l’une d'elles est enceinte. Elle s’en indigne en estimant qu'il y a là le signe d’une mauvaise éducation. Puis elle explique qu’elle regrette le temps où elle est arrivée en France : "Quand je suis arrivée, il n’y avait pas toutes ces Roumaines, on était tranquille, il y avait pas tout ça" » [Journal de terrain, 17 juin 2015]

 

On comprend à travers le ressenti de la « concurrence Rom » comment l'attitude des revendeuses est guidée par le sentiment de ne pas pouvoir rivaliser soi-même contre les systèmes de débrouille organisés collectivement. Qui plus est, la revente de produits alimentaires semble bien être le seul système de revente du marché à n'avoir aucun ancrage ethnique. De là, les mots les plus durs dépassent souvent le cadre de la débrouille au fil de nos échanges. Comme par extrapolation, la concurrence ressentie renvoie alors aux larges mouvements qui parcourent la société française. De sorte que les revendeuses ne désignent plus seulement les groupes qui se rattachent aux pratiques de débrouille du marché mais elles procèdent à un certain nombre de mises en correspondance qui rendent cette concurrence probante au regard de la mobilité des groupes sociaux de manière générale.

Finalement, c'est sur un plan plus large, dépassant le contexte du marché, que vendeurs et acheteurs semblent s'accorder. Comme ce retraité, acheteur régulier de Christelle qui au comptoir d'un café, nous confiait organiser en permanence son insolvabilité pour contrevenir aux legs de ses héritiers légaux et aux principes de redistribution par l'impôt :

Journal de terrain : 7juin 2015

« J’accompagne Christelle et l’un de ses acheteurs réguliers à boire un café à 14h30 quand le marché se termine. Je leur demande d’où ils se connaissent. Elle et Charles se sont rencontrés dans ce même bistrot la première fois. Ils ont sympathisé ici parce qu’elle s’y rend en cas d’envies pressantes et que lui a l’habitude de s’y arrêter pour reposer ses jambes. Lui vit à l’hôtel quelque part dans le coin. Il dit que l’hôtel a ses avantages. Il se réjouit d’être meublé et de bénéficier d’un service de nettoyage. Et très vite, il fulmine à nouveau : « Ces enculés qui touchent le RSA […] ».

Ensuite, il évoque la trahison d’un collègue au temps où il était pêcheur.

GB : « T’étais pêcheur ? »

C : « Bah oui, et alors ? J’en suis pas mort ». Je n’insiste pas. Charles est du genre soupe au lait et en plus, c’est lui qui m’invite cette fois-ci.    

Le langage châtié de Charles et ses élans de colère n’ont pas du tout l’air d’embarrasser Christelle. Moi, machinalement, j’essaye de ne pas remettre de l’huile sur le feu. J’apprends aussi qu’il a des démêlés familiaux : "J’ai qu’à crever demain, ils auront rien" [rires]. Il insinue qu’il refuse que ses deux fils héritent de lui. Puis, il ajoute qu’il ne réalise jamais d’économie sur sa pension de retraite. Il explique dépenser délibérément tout son argent dans des achats futiles. Mais comme Charles est un provocateur, j’ai du mal à démêler le vrai, du faux. »

Si le principe n'est pas toujours aussi radical, on conteste généralement toutes formes de revenus non directement issus du travail, comme on accuse les communautés étrangères d'en être les allocataires illégitimes. À ce qu'on perçoit surtout comme des formes d'alliances ethniques dans la défense d'intérêts communs, on oppose des valeurs d'autonomie et de liberté individuelle. « Les roms qui vont ramasser en famille », « les juifs qui magouillent dans le Marais », « les noirs qui vendent des bricoles tombées du camion »… Au fond, si les personnes en difficulté qui s'organisent par des voies souterraines vaudraient (tout de même) mieux que les simples « assistés », il semblerait que leur entente collective dans la division des tâches illégales les rende moins dignes de respect et de considération que ceux qui agissent seuls.

Par ces représentations, on contribue à appréhender sa position et ses conditions sociales d'existence au sein d'un ensemble plus vaste qui ne serait pas régi par les critères d'honneur qu'on estime être justes.

Encadré 2 - Méthodologie d’enquête

Rétrospectivement, le recueil de nos premières observations semble définitivement redevable du truchement de notre informatrice privilégiée. Nous ignorions absolument tout des activités de revente à notre point de départ. Si bien effet, les difficultés que nous rencontrons lors de nos premières tentatives de prises de contact se soldent par un constat : nous observons une majorité de personnes qui parlent peu. Des « taiseuses » qui ne dialoguent que rarement entre elles et ne répondent aux questions d’un jeune homme qui se présente comme « étudiant en sociologie » qu’avec encore plus de parcimonie. Ainsi, nos premières manœuvres sont malaque nous nous rendons pour la première fois sur l’avenue de la Porte de Montmartre sous les conseils d’un agent de police : « Je vous conseille d’aller à la Porte de Montmartre, où là, c’est carrément flagrant » (Journal de terrain, 17 décembre 2014). De là, nous rencontrons Christelle (voir « Journal de terrain, 26 février 2015 »). Elle présente la particularité d’être loquace parmi les autres dames. Endroites, elles suscitent la crainte et la méfiance. Certaines d’entre elles nous avoueront même par la suite qu’elles suspectaient le manège d’un agent de police en tenue civile.

Les observations présentées dans le cadre de cet article correspondent à une première phase d’enquête reposant exclusivement sur une démarche non-participante de la vente à la sauvette. Durant les sept-huit premiers mois, nous rejoignons Christelle le jeudi midi le plus souvent. Nous bavardons pendant qu’elle assure la vente de ses denrées et limitons notre implication à ces échanges usuels (ou presque). Avec très peu de directivité, nos échanges sont modelés par les opportunités du moment et s’enrichissent d’une entente de plus en plus complice quand, progressivement, nos rapports gagnent en sympathie et en confiance mutuelle.

Trois éléments peuvent témoigner de la sympathie que Christelle porte à notre égard : tout d’abord, elle nous invite parfois à boire un café quand le marché se termine. Ces moments sont généralement riches parce qu’ils engagent une parole plus libre que lorsque nous échangeons sur le marché. Ensuite, il lui arrive de nous confier le garde de son stock de provision et de ses effets personnels lorsqu'il lui faut s’absenter par exemple, pour s’approvisionner en cartouches de cigarettes à un vendeur de contrebande posté de l’autre côté de la rue. Troisièmement, Christelle nous fait don de denrées quand l’occasion se présente. Nous quittons parfois les lieux en cherchant parmi les stocks des revendeuses un produit à acheter. Si Christelle en dispose, elle insistera pour nous l’offrir. En ce sens nous voit-elle ni comme un client, ni comme un simple passant.

En fréquentant régulièrement l’espace de revente sous la simple position d’un habitué proche de Christelle, nous rejetions l’idée de prendre nous-même part aux activités de revente. Se contenter simplement de tenir le mur ou de « traîner » au milieu des acheteurs et des vendeuses comportait en effet son lot d’avantages.

Loin de l'astreinte du travail de revente, la position que nous occupions permettait en effet une circulation libre. Aller et venir, discuter avec les unes et les autres a considérablement alimenté notre capital sympathie parmi les autres vendeuses. De telle sorte que si nous aurions pu craindre de constituer une concurrence en occupant le rôle de vendeur nous-même, il fut au contraire possible de se rendre utile. La mémorisation des types de produits dont chacune dispose la plupart du temps rend progressivement possible d'orienter les acheteurs quand ceux-là sont à la recherche d'une denrée précise. De même, un étal emporté par le vent, un sachet en plastique qui doit être renforcé par un second et nous gagnons là aussi l'occasion de rendre service.

Enfin, pour le jeune homme que nous sommes, il semblait illusoire de se fondre naturellement dans le milieu enquêté. Ne correspondant pas à la figure de la revendeuse ordinaire, nous ne pouvions espérer nous mouler confortablement dans un rôle préexistant au sein de la structure sociale dans laquelle nous entrions. Bien plus, nos ambitions se recentrèrent sur les apports successifs de la négociation de notre position et les évolutions de notre rôle consignées dans un journal de terrain, ouvrant ainsi la démarche de recherche aux bénéfices d'une expérimentation.

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Les revendeuses de denrées récupérées qui ont été observées dans le cours de l'enquête optent pour la voie marginale. Celle qui lie une conception libertarienne des choix individuels à un rejet sévère des aides aux pauvres sous toutes ses formes. Cet état d'esprit rappelle que la relation d'assistance n'est pas toujours passivement acceptée. Bien qu'éligibles à certaines de ces aides (et parfois même bénéficiaires), les revendeuses et leurs acheteurs réguliers manifestent une défiance qui s'exprime à travers une pratique interdite, un goût pour la débrouille, la prise en charge individuelle et le mépris des desiderata dominants.

Cet état d'esprit que nous qualifions de « posture anti-charité » donne le cadre au rejet des politiques sociales depuis la socialisation à des pratiques et à un milieu informellement structurés. Nous désignons par-là le rejet indifférencié du vendeur et de l'acheteur pour toutes aides institutionnalisées. Ainsi, notre démarche interroge les forces qui s’exercent sur ces individus et les poussent vers les choix de subsistance pour lesquelles ils ont opté. Le regard est alors tourné précisément vers ce réseau d'intérêts partagés en marge des possibilités offertes par les institutions et tissé dans l'offre proposée par les unes et la demande manifestée par d'autres.

Ces recherches toujours en cours ont en effet mis en lumière deux mécanismes qui agissent symétriquement à la fois dans la composition et dans le maintien de l'espace de revente des denrées récupérées.

L’ethnographie a commencé par révéler l’écart entre l’attitude des acheteurs réguliers et la perception du public profane. Une fois replacés au sein de l’espace de sociabilité de la revente, les rapports vendeuses – acheteurs montrent d’autant mieux les représentations par lesquelles ils perçoivent leur position que celles-ci s’opposent continuellement aux hostilités environnantes.

Ces interactions montrent secondement que le choix de non-conformité fait socle commun à une opposition aux formes de subsistance organisées et institutionnalisées. La mise en concurrence ressentie chez les revendeuses agit alors autant dans le cours des activités de revente qu'en dehors.

On peut réaffirmer avec Patrick Bruneteaux et Daniel Terrolle (2010) que « les marges sont aussi des espaces de résistances par lesquelles les plus dominés peuvent se reconstituer un monde propre, à cheval entre les illégalismes et la débrouille ». Mais surtout, l'ensemble des valeurs et des représentations sur lesquelles ceux-là s'accordent ne peut être saisi sans référence aux schèmes d'interprétation propres à l'espace d'opposition formé des vendeuses et de leurs acheteurs et construit à partir des pratiques et des logiques d’honorabilité qui y prévalent.

On ne peut ignorer les « classements indigènes » (Schwartz, 1993) qui émergent dans la constitution des groupes eux-mêmes, et qui selon des variables qu’il s’agit de comprendre, diffèrent et contestent la distribution dominante de ces positions. L’observation des cas de subversion chez les individus « précaires » doit en ce sens servir à replacer les positions individuelles dans leur rapport aux schèmes d’interprétation globaux de la stratification sociale en y intégrant les notions de choix individuels et d’honorabilité.

La «posture anti-charité» permet au fond la possibilité d'une conceptualisation pour une étude élargie du phénomène du «non recours» (Warin, 2012). À partir du point de vue de l’individu et non de l’institution, nous traitons avec autant d’importance, sinon plus, l’attrait pour les voies de contournement des moyens conventionnels de subsistance que le refus de la relation d’assistance. Par ce biais, l’objectif ne consiste plus à révéler les causes des procédures complexes, de l’ignorance des droits sociaux ou du contexte ambiant de méfiance envers les « trappes à inactivité»… Il s’agit davantage de considérer comme objet d’étude à part entière la préférence pour des moyens de subsistance auxquels le point de vue profane n’accorde ni raison, ni logique. En observant les pratiques en situation et non pas uniquement en interaction des dispositifs institutionnels, la description du choix de subversion tient compte des trajectoires de vie et des émulations de la vie de groupe.

Le recoupement des témoignages des revendeuses que nous avons rencontrées semble ainsi montrer deux régularités que la suite de nos recherches devra prendre en compte. La plupart des revendeuses sont passées par une association distributrice d'une aide alimentaire et une majorité fréquentait le marché en tant qu'acheteuse avant de devenir revendeuse. Ce qui suppose que le va et vient entre la description des activités de revente et de la parole de celles qui y prennent part gagnerait probablement à être étendu à cet ensemble d'activités (a priori) connexes. Le recours à une aide alimentaire, l'achat de denrées de récupération, puis la revente et la « ramasse » sont autant de séquences qui peuvent aider à la compréhension de cette ambiance rude, très reconnaissable, faite de rapports à la fois complices et distants ; haineux et rassembleurs en même temps.

Par « posture anti-charité » nous n'exposons finalement qu'un modèle schématique de compréhension des expressions, des attitudes, des réactions ressenties et recensées par ethnographie à différents degrés chez les membres du milieu étudié. Mais pour paraphraser Mitchell Duneier (2013), seule une démarche pragmatique consistant à chercher nuances et variations dans les séquences qui composent le parcours de revendeuse peut montrer sans biais, ni tropisme, « the diversity of paths to sidewalk life ».

 

Bibliographietop


Becker H., 2002, « Outsiders », in Weitzer, R., Deviance and social control: a reader, McGraw Hill Companies, p. 92-95.

Brunetaux P. et Terrolle D., 2010, L'arrière-cour de la mondialisation : Ethnographie des paupérisés, Paris, éd. du Croquant.

Duneier M., 2013, in Duneier M. et Alexander Brown, B., Sidewalk (film documentaire).

Hughes E., 1945, « Dilemmas and contradictions of status », The American Journal of Sociology, vol. 50, p. 353-359.

Schwarz O., 1993, « L'empirisme irréductible. La fin de l'empirisme ? », in Anderson N., Le hobo, sociologie du sans-abri, Paris, Fernand Nathan, p. 335-384.

Warin P., 2012 « Le non-recours aux droits », SociologieS [En ligne], Théories et recherches, URL [http://sociologies.revues.org/4103].

 

Notestop


1. Ces observations sont issues de recherches en cours.

2. En ancien français, la « biffe » renvoie familièrement à l'activité de "chiffonniers" consistant à racheter des matières usagées (tissus, ferraille, verre, papier…) pour les revendre à des entreprises de transformation. Dans un contexte contemporain, le terme de « biffins » désigne essentiellement la collecte de vêtements ou d'objets abandonnés destinés à être revendus sur la voie publique. Une distinction est donc ainsi entretenue par les individus que nous rencontrons entre les « biffins » et l'activité de revente de produits alimentaires.

3. Il s'agit en effet de produits conditionnés.

4. Fadma est originaire d’Algérie et est arrivée en France à l’âge de vingt-deux ans. Ayant travaillé comme femme de ménage pendant cinquante ans, elle est aujourd’hui lourdement handicapée à la jambe droite suite à un accident de la route.

5. Installés sous les arches du métro aérien, les étals des marchands conformes laissent rarement l'espace pour une installation imprévue. Les ventes à la sauvette sont en conséquence souvent éparpillées derrière et aux extrémités.

6. Si les enquêtées l'ont mentionné maintes fois, tant la sanction leur paraît injuste, nous avons nous-même été témoins d'une verbalisation durant laquelle, profitant du passage d'un camion poubelle sur la chaussée, l'agent de police s'est saisi du chariot (et des denrées à l'intérieur) pour le jeter directement dans la benne de ce dernier.

7. Des emplacements pour « biffins » sont réservés sur le marché aux habitants des 17e et 18e arrondissements ainsi que de la commune de Saint-Ouen.

8. En rapport à l’article 103 de la loi de transition énergétique adoptée le 22 juillet 2015 interdisant « la destruction des stocks alimentaires », les commerces de plus de 400m² sont désormais tenus de signer une convention de partenariat avec une association de collecte des invendus.

9. Contrairement à ce que peut laisser penser le reportage retranscrit dans l'encadré 1, personne ne revend uniquement les colis alimentaires qu'il aurait reçus (à notre connaissance). Pour des raisons que nous ne développerons pas ici, notre enquête a révélé en quoi ces pratiques de revente de colis alimentaires étaient largement liées au fonctionnement des distributions des denrées et notamment leur redondance au sein des associations distributrices. De la peur de ne pas paraître suffisamment dans le besoin aux simples échanges entre bénéficiaires, la tentation est grande de vouloir inscrire ces produits dans des formes de trocs ou d'échanges multiples. Quoiqu'il en soit, les pratiques sont fortement désapprouvées (aussi) au sein de l'espace de revente. Si bien que, selon nous, si ces pratiques peuvent avoir lieu, ça n'est que dans un temps limité et dans des circonstances particulières (l'écart de la langue pouvant par exemple protéger les individus des critiques environnantes).

10. Le principe des épiceries solidaires repose sur la vente de produits alimentaires, d'entretien et d'hygiène à moindre coût. Assurées par des associations ou des services sociaux publics, il s’agit d’alléger le budget alimentaire d’un public désigné par critères d’octroi. Les valeurs défendues par un tel projet s’articulent autour de l’autonomie des personnes aidées, leur « redynamisation » et l’instauration d’habitudes alimentaires saines.

 

Pour citer cet articletop


Référence électronique

Gauthier Bayle, "L’esprit subversif de la vente à la sauvette Les échanges de produits alimentaires de récupération en opposition des politiques sociales", Sciences et actions sociales [en ligne], N°3 | 2016, mis en ligne le 29 janvier 2016, consulté le , URL : http://sas-revue.org/index.php/25-n-3/dossiers-n-3/53-l-esprit-subversif-de-la-vente-a-la-sauvette-les-echanges-de-produits-alimentaires-de-recuperation-en-opposition-des-politiques-sociales

 

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Gauthier Bayle
Doctorant au Centre de recherches sociologiques et politiques de Paris (CRESPPA), Paris8 et Laboratoire des institutions et dynamiques historiques de l'économie et de la société (IDHES), Paris Ouest Nanterre La Défense
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