Coordination :
Marie-Laure Pouchadon (Chargée de recherche, IRTS Aquitaine - Talence, chercheur associé au Centre Emile Durkheim (CNRS - UMR 5116), Université de Bordeaux)

Sandrine Rui (MCF en sociologie, faculté de sociologie, chercheur au Centre Emile Durkheim (CNRS - UMR 5116), Université de Bordeaux)

Références bibliographiques - Procédure d'évaluation des propositions de contribution

Tous debout ! Critiques et régénération des cadres démocratiques de l'action collective

C'est le propre des mouvements sociaux et des mobilisations collectives que d'être ancrés dans des configurations socio-économiques, culturelles et politiques, et de fait, d'en constituer à la fois les révélateurs et les acteurs historiques. Le diagnostic généralement partagé d'un espace fragmenté et kaléidoscopique des mouvements sociaux, tant au regard de la diversité des causes et des organisations, des logiques d'action à l'œuvre, de l'intermittence des engagements et des coalitions, qu'en raison de la multiplicité des échelles du micro-local au transnational, peut conforter l'idée que toute quête d'unité est vaine, ou prend le risque d'effets de réduction dommageables. Le projet tourainien (Touraine, 1978) consistant à identifier le mouvement social central et structurant d'un système d'action historique a pu être discuté sous cet angle et jugé par trop exigeant. Pourtant, la recherche d'unité, doublée d'une perspective socio-historique, reste une ambition fort éclairante. Qu'il s'agisse, comme le fait Julien Pieret (2015), de s'interroger sur l'opportunité d'analyser en termes de mouvement social la multiplication des combats qui ont pour cadre interprétatif celui de la défense des droits humains ou encore, comme l'initie Lilian Mathieu (2007), d'envisager « l'espace des mouvements sociaux » comme un univers de pratiques et de sens, forgeant des compétences spécialisées, partagées par les militants, l'horizon est toujours d'interroger la signification et la portée des actions protestataires qui travaillent les sociétés.

Cet appel à communications se propose donc d'explorer ce qui, par-delà la variété des causes et des acteurs collectifs mobilisés, apparaît comme une interpellation commune aux mouvements sociaux contemporains : la question démocratique. Enoncé de la sorte, cela n'a bien sûr rien d'inédit. Déjà – et pour s'en tenir à une histoire récente-, les Nouveaux mouvements sociaux des années 60-70 considéraient que « la forme la plus grave de gaspillage (était) l'absence de participation aux décisions . » Le regain de conflictualité des années 1990 s'est accompagné de cette même critique, toutes mobilisations confondues. C'est le cas notamment des mouvements de « sans » en référence aux catégories vulnérables et socialement disqualifiées que constituaient les collectifs de chômeurs, de sans-papiers ou de sans-logement mobilisés. Ces derniers débordaient les formes traditionnelles de contestation portées par les corps intermédiaires. Construits autour d'un registre moral, valorisant la mobilisation des plus faibles sur la base d'un renforcement des droits sociaux (droit à l'emploi, au revenu, au logement, à la santé, etc.) (Martin et Pouchadon, 2000 ; Chabanet, Dufour, Royall, 2011), ces mouvements questionnaient – et questionnent encore - dans un même geste les cadres démocratiques, mêlant à leurs répertoires de mobilisation spécifiques (réquisitions d'emploi, de nourriture, marches, opérations transports gratuits, grèves de la faim) des revendications en termes de représentation et de participation démocratique (Siméant 1998, Péchu 2006). Les mouvements altermondialistes des années 2000 ont, à leur tour, redimensionné les formes de la lutte collective avec une transnationalisation des actions et donc des scènes d'interpellation (ainsi que la mise en réseaux des collectifs mobilisés, l'utilisation accrue des ressources numériques) (Sommier, 2003 ; Fillieule, Agrikolansky, Sommier, 2010 ; Pleyers, 2010). Se portant à l'échelle de la gouvernance globale, ces mouvements ont dénoncé les effets du capitalisme mondial tout en misant sur une réappropriation, par les acteurs mobilisés eux-mêmes, de cadres démocratiques plus participatifs et plus délibératifs (Della Porta, 2013). Dans leur sillon, le mouvement des « Indignés », comme le mouvement « Occupy Wall Street », ou encore Nuit Debout ont réactivé ces logiques citoyennes de regroupement protestataire, en retenant là encore des principes internes de démocratie directe (participation à la délibération, prise de décision au consensus, etc.), (Nez, 2012). Avec pour enjeu, à l'instar de Nuit Debout, d'inventer des formes de partage, de débat et d'action permettant de se réapproprier les questions sociales et politiques contemporaines (Brustier, 2016).

Cette interpellation critique des cadres démocratiques par les mouvements sociaux s'inscrit dans l'histoire longue de la démocratie. Et c'est bien le propre de la démocratie que de produire, en continu, sa propre critique. Mais l'attention mérite d'être portée sur cette dimension des mouvements sociaux au regard de deux éléments de contexte qui pour le moins interrogent. D'une part, après près de 30 ans d'introduction de la thématique participative dans le cadre législatif et réglementaire, d'une multiplication de dispositifs et d'instances délibératives d'un genre nouveau (conférences de citoyens, jury citoyens, budgets participatifs, etc.), et ce dans la quasi-totalité des secteurs de l'intervention publique, force est de constater que la conflictualité sociale ne faiblit pas. Elle reste même particulièrement aigüe là où l'offre publique de participation est pourtant significative : en matière de protection de l'environnement et de politiques d'aménagement. La défiance critique des citoyens à l'égard des institutions se maintient, voire s'accroît, et les mobilisations collectives ont bien toujours pour cible les cadres de régulation démocratique. Les limites et le caractère subalterne des dispositifs participatifs (Blatrix, 2009 ; Gourgue, 2013 ; Rui, 2016), la frustration générée par la difficulté à ouvrir des scènes de débat là où pourtant les décisions affectent profondément la vie des gens (Carrel et Rosenberg, 2011), la portée pour le moins limitée en termes de transformation sociale et politique (Blondiaux, 2008) peuvent expliquer que l'offre publique de participation n'épuise pas les besoins d'expression d'une contre-démocratie (Rosanvallon, 2006). On peut aussi retenir une hypothèse quelque peu inverse : l'offre publique de participation a pu dans le même temps constituer une ressource d'apprentissage et de légitimation des compétences critiques à l'égard des cadres démocratiques.

D'autre part, à une lecture un peu rapide qui suggèrerait le développement de dynamiques citoyennes pleinement affranchies des organisations traditionnelles (partis, associations, syndicats) et ciblant de leur critique ces mêmes organisations, on y retrouve des militants dont les circulations entre les organisations traditionnelles, les mobilisations citoyennes, les dispositifs participatifs et les arènes institutionnelles, paraissent décisives dans le déploiement de la critique démocratique tout comme dans le renouvellement des cadres et des méthodes d'interpellation, de délibération et d'action. De fait, les frontières entre répertoires d'action conventionnels et non-conventionnels - déjà largement entamées -, tout comme entre société civile organisée et citoyens, entre anciennes et nouvelles figures militantes, entre méthodes activistes et ingénierie participative semblent toujours plus poreuses. Partis et syndicats sont gagnés par une « mouvementisation » à la fois plus soucieux de démocratisation interne et de renouvellement de leur rôle d'intermédiation (comme le révèle l'instauration des primaires) (Olivier, 2003), et puisant dans les répertoires activistes et participatifs, et se « ressourçant » par le frottement à leurs bases sociales respectives. De leurs côtés, les mouvements sociaux innovent, recyclent, institutionnalisent des méthodes, que l'on retrouve au sein des organisations traditionnelles tout comme elles sont acclimatées aux dispositifs institutionnels de participation. Le tout dans un processus de réflexivité démocratique continue, qui trouve désormais des ressources démultipliées dans l'espace numérique.

Aussi, l'enjeu de cet appel à communication est de réunir des textes qui portant sur des mouvements et des mobilisations collectives de différents factures et autour de causes elles-mêmes diverses, permettraient d'éclairer la façon dont ces mouvements interrogent et renouvellent les cadres démocratiques tant dans leurs principes que dans les méthodes et processus de délibération, d'interpellation et d'action. Plusieurs axes d'interrogation sont retenus :

. Axe1. La question démocratique, au cœur des mobilisations collectives
Quelle place les acteurs des mobilisations collectives accordent-ils à la question démocratique ? Comment cette question s'articule-t-elle aux causes défendues ? En quoi, et au nom de quoi, les cadres démocratiques sont-ils mis en cause ? La critique génère-t-elle des principes alternatifs ? Lesquels et jusqu'où sont-ils partagés ? Les registres participatifs et délibératifs sont-ils les seuls à mêmes de réinterroger les cadres de l'action, le fonctionnement des organisations, les rapports de pouvoir ? Les travaux à dimension comparatiste ou portant sur des mouvements transnationaux pourront être l'occasion d'interroger la façon dont la question démocratique est travaillée selon des lignes communes et des spécificités aux configurations nationales explorées et/ou aux types de mobilisations observées.

. Axe 2. Méthodes activistes et ingénierie démocratique
Comment la critique démocratique se traduit-elle dans les méthodes d'organisation, de délibération, d'interpellation et d'action retenues par les mouvements sociaux ? Qu'il s'agisse des règles et des techniques de débat, des répertoires d'action, des modalités de prise de décision etc. , observe-t-on un renouvellement des méthodes et des pratiques activistes ? Au fond, comment s'opèrent les expérimentations démocratiques et en quoi sont-elles porteuses d'innovation ? S'il convient, en suivant Rosanvallon (2006, p. 312), de définir la démocratie par « ses travaux » orientés vers « la production d'un monde lisible, la symbolique du pouvoir collectif et la mise à l'épreuve des différences sociales », en quoi ces méthodes contribuent-elles de façon inédite à élaborer les règles de la vie collective ou encore à produire un langage mieux ajusté à l'expérience individuelle et collective, et donc capable de les décrire et d'avoir prise sur elles (Pleyers et Capitaine, 2016) ? Quels sont les effets politiques de cette ingénierie démocratique parfois vilipendée pour son potentiel de dépolitisation ? Il sera par ailleurs utile de s'intéresser aussi à la formalisation de - et la formation à - ces méthodes ? Comment les acteurs impliqués dans les mouvements y sont-ils socialisés ?

. Axe 3. Circulations et sources d'inspiration
Par quelles voies et par quels canaux militants les propositions alternatives tant sur les principes que sur les méthodes circulent-elles ? Qui inspire qui, des mouvements sociaux aux organisations traditionnelles, des artisans de la participation aux militants ? Quels sont les acteurs qui paraissent décisifs dans l'innovation et la diffusion d'une ingénierie démocratique ? Avec quelle portée ? Quels sont aujourd'hui les « mouvements sociaux de référence » (Mathieu, 2007) et comment s'opère « l'hybridation » (Brustier, 2016) dont sont porteuses certaines mobilisations contemporaines ? Ce point pourra, par ailleurs, s'intéresser à l'influence des réseaux relationnels dans la circulation des idées et des conceptions renouvelées de l'esprit démocratique (Pette et Eloire, 2016).

 Bibliographietop

Blatrix C., « La démocratie participative en représentation », Sociétés contemporaines, 2009/1 (n°74), pp. 97-119.
Blondiaux L., Le nouvel esprit de la démocratie. Actualité de la démocratie participative, Paris, Editions du Seuil, 2008
Brustier G., « Nuit debout, premier mouvement social postmarxiste ? », Le débat, 2016/4, (n°191), pp.76-88.
Carrel M, Rosenberg S., « Injonction de mixité sociale et écueils de l'action collective des délogés. Comparaison entre les années 1970 et 2000 », Géographie, Economie, Société, 2011/13, p. 119-133.
Chabanet D., Dufour P., Royall F., (dir), Les mobilisations sociales à l'épreuve du précariat, Presses de l'EHESP, 2011
Della Porta D., Can Democracy Be Saved ?, Polity Press, Cambridge, 2013.
Fillieule O., Agrikoliansky , I. Sommier (dir), Penser les mouvements sociaux. Conflits sociaux et contestations dans les sociétés contemporaines, Paris, La Découverte, 2010
Gourgues G., Les politiques de démocratie participative, PUG, Grenoble, 2013.
Mathieu L., La démocratie protestataire, Presses de Sciences Politiques, Paris, 2011
Mathieu L., « L'espace des mouvements sociaux », Politix, 2007/1 (n°77), pp 131-151.
Martin P., Pouchadon M-L., « Les chômeurs et leurs droits. Itinéraire d'une mobilisation collective », Droit Social, N° 7/8, 2000, pp 744-752
Nez H., « Délibérer au sein d'un mouvement social. Ethnographie des assemblées des Indignés à Madrid », Participations, 2012/3, (n°4), pp. 79-102
Olivier L., « Ambigüités de la démocratisation partisane en France (PS, RPR, UMP) », Revue Française de Science Politique, 2003/5, p.761-790.
Péchu C., Droit au logement, genèse et sociologie d'une mobilisation, Paris, Dalloz, 2006
Pieret J., « Conclusion. Etudier les droits humains pour mieux comprendre les mouvements sociaux ? », Revue interdisciplinaire d'études juridiques, 2015/2, Vol. 73, p. 167-188.
Pette M., Eloire F., « Pôles d'organisation et engagement dans l'espace de la cause des étrangers. L'apport de l'analyse des réseaux sociaux », Sociétés contemporaines, 2016/1 (n°101), pp. 5-35.
Pleyers G., Alter-Globalization : Becoming Actors in a Global Age, Polity Press, Cambridge, 2010.
Pleyers G., Capitaine Brieg., Alteractivisme : comprendre l'engagement des jeunes, Agora, n°73, 2016 (2), pp 50-59.
Rosanvallon P., La contre-démocratie. La politique à l'âge de la défiance, Paris, Seuil, 2006.
Rui S., « La société civile organisée et l'impératif participatif. Ambivalences et concurrence », Histoire, économie et société, 2016/1, pp 58-74
Siméant J., La cause des sans-papiers, Paris, Presses de la Fondation nationale des Sciences Politiques, 1998
Sommier I., Le renouveau des mouvements contestataires. A l'heure de la mondialisation, Paris, Flammarion, 2003
Touraine A., La voix et le regard, Paris, Seuil, 1978
Touraine A., La société post-industrielle, Paris, Denoël, 1969, p.88.

 Procédure d'évaluation des propositions de contributiontop

En lien avec la ligne éditoriale de la revue (voir présentation de la revue), les textes proposés doivent être originaux et ne pas avoir déjà fait l'objet d'une publication dans des revues. Néanmoins, à la condition qu'il demande l'accord préalable à la revue Sciences & Actions Sociales, l'auteur d'un article dans la revue SAS peut publier son article dans un ouvrage ou des actes de colloque à la condition de citer la source de première publication, c'est-à-dire la revue SAS.
Les propositions de contribution doivent respecter les recommandations aux auteurs présentées dans la rubrique : « proposer un article ». Ces propositions doivent être envoyées par courrier électronique au format .doc ou rtf à l'adresse suivante : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. avant le 30 août 2017. Un accusé de réception est alors adressé en retour. Les textes font l'objet d'une évaluation anonyme par trois lecteurs désignés au sein des comités de rédaction et scientifiques de la revue. Sur la base de leurs évaluations, après une discussion de l'article au sein du comité de rédaction, une décision collective est prise : accepté en l'état, accepté avec modifications mineures, accepté sous réserve de modifications majeures, refusé. Cette décision est transmise à l'auteur par la revue SAS au maximum trois mois après la réception de la proposition de l'article.

Calendrier de l'appel à contributions

Les propositions d'articles sont à envoyer à Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. avant le 30 août 2017.
Les retours sont prévus pour le 30 septembre pour une publication dans le numéro d'octobre 2017.

 

 

 

Coordination :

Mohamed Belqasmi, Attaché de recherche, Laboratoire d'Étude et de Recherche Sociales/IRTS-IDS Normandie, doctorant en sociologie URMIS - Université Côte d'azur

Jocelyne Streiff-Fénart, Directrice de recherche émérite, Unité de Recherche Migrations et Société (CNRS UMR 8245 - IRD UMR 205) - Université Côte d'Azur

Catherine Wihtol De Wenden, Directrice de recherche émérite, Centre de Recherches Internationales (CNRS UMR 7050) - Sciences Po

Références bibliographiques - Procédure d'évaluation des propositions de contribution

Les démocraties à l'épreuve des migrations contemporaines : politiques de la frontière et réactions sociales

Cette deuxième décennie du XXIe siècle est marquée par des mouvements de populations inédits par leur ampleur. Selon le Haut-Commissariat pour les Réfugiés des Nations Unies, pour la seule année 2015, 65 millions de personnes ont été déracinées dans le monde (déplacés internes plus réfugiés). En Europe, la « crise des migrants » est en grande partie liée à l'actualité de la déstabilisation du Proche et du Moyen-Orient. Les conflits armés dans ces régions sont certes, en cause dans la mise en mouvement de milliers de réfugiés présents en Europe (Crawley et al., 2016), mais en réalité, les mobilités internationales actuelles touchent la plupart des régions de la planète (Wihtol De Wenden, 2009, 2013) et correspondent à une nouvelle période de déplacements humains à grande échelle dont les causes et les logiques sont multiples - globalisation, développement économique, mutations technologiques, dégradations climatiques, guerres, fuite de la misère, de régimes autoritaires, délitements des États et des institutions, aspirations à la liberté, etc. Face à ces migrations contemporaines, les démocraties libérales sont tentées par le « retour de la frontière » (Dirakis, 2016).
Le rétablissement des contrôles aux frontières au sein de l'espace Schengen dans la foulée des attentats islamistes parisiens de 2015 confirme une tendance de fond. Contrastant avec l'hyper-mobilité des flux financiers et les possibilités des réseaux de transports modernes, l'accélération de l'édification de barrières terrestres, juridiques et symboliques appliquées aux migrations est un trait saillant de la période actuelle (Streiff-Fénart et Segatti, 2012 ; Guiraudon, 2008 ; Cuttitta, 2007). Cette disjonction flagrante entre le monde de la libre circulation et celui de la fermeture des frontières n'a, malgré tout, rien de totalement inédit, du moins pour ce qui concerne les réactions des grands pays d'immigration. En effet, depuis la fin du XIXe siècle, ces États nationaux n'ont cessé de sophistiquer des dispositifs visant à contrôler les entrées et les effectifs des populations étrangères sur leur sol (Rygiel, 2006). Cependant, l'image véhiculée d'un débordement sans précédent par son envergure a une acuité particulière lorsque l'on constate, par ailleurs, que les opinions publiques des démocraties libérales sont gagnées par des formes de populisme réactif. Les avancées électorales des forces politiques portées par le discours de rejet de l'autre et le projet de rétrécissement de l'État-nation à « la fiction de l'ethnos » (Appadurai, 2009) sont là pour nous le rappeler. Face à des changements rapides déstabilisant les structures socio-économiques, les compromis sociaux et politiques hérités de l'après-guerre, les démocraties libérales semblent peiner à définir les modalités du « vivre ensemble » susceptibles de relever le défi de la pluralisation socio-ethnique. Dès lors, dans le contexte de mondialisation des flux migratoires, les pays européens sont obnubilés par la gestion de leurs frontières au Sud et à l'Est, notamment depuis les crises récentes au Maghreb et au Moyen-Orient. Qu'il s'agisse de la crispation sur les frontières terrestres intérieures de l'Union européenne qui semblaient jusqu'ici, dans le cadre de l'espace Schengen, relativement ouvertes, ou sur les frontières externes, tout se passe comme si, au sein des démocraties occidentales, les migrations contemporaines étaient uniquement appréhendées en termes de risques sociaux (dépenses sociales supplémentaires pour le Welfare State, etc.), civils (terrorisme, criminalité organisée, etc.) et culturels (imputation d'inassimilabilité de certains groupes, etc.).
Pourtant, le développement d'une approche sécuritaire des migrations, depuis l'illégalisation des entrées de travailleurs dans les années 1970 jusqu'à la création puis l'extension de dispositifs de contrôle, de surveillance et d'empêchement (création de l'agence européenne Frontex en 2005, multiplication des centres de rétention, etc.), non seulement n'a pas eu l'effet de réduction du nombre de migrants, mais a plutôt un coût financier et humain vertigineux qui s'accompagne d'effets pervers : pression sur les pays de transit inscrits dans les « couloirs de migrations », naufrages, morts, clandestinité, réseaux d'exploitation, esclavage moderne, gestion externalisée confiée à des pays irrespectueux des droits humains (ex : accord UE-Turquie en mars 2016), regroupement dans des structures de détention et de confinement dans une logique d'encampement (Agier, 2014). La prévalence du prisme sécuritaire produit ainsi l'accroissement des entraves aux déplacements et son archipel d'espaces réservés soustraits aux regards, propices à la prolifération du déni de droits (ex : centres de tri de type hotspots, processing centers, etc.). La réalité humaine de la mondialisation des migrations bravant les frontières saute néanmoins aux yeux en se révélant dans des espaces interstitiels et des lieux stigmatisés - « jungles », squats, bidonvilles, campements, etc. - dont le flot des images contribue à entretenir la figure du migrant surnuméraire et indigne (vivant dans la boue, sans travail, etc.).
Dans ces conditions, les images d'un déferlement inexorable de migrants et les épisodes de cohabitations conflictuelles (ex : agressions sexuelles collectives à Cologne au Nouvel An 2016, manifestation des commerçants de Calais le 24 janvier 2017, etc.) cristallisent la peur de la redondance socio-économique (Bauman, 2009) et les inquiétudes identitaires. À rebours de ces tendances, la « crise » des réfugiés suscite également des indignations, des appels à l'entraide, voire à la désobéissance civile. En effet, les actes de solidarité des personnes aidant les migrants illégalisés tendent à être assimilés aux actions de « passeurs » qui prolifèrent du fait de la fermeture des frontières.
En somme, dans une ère de reconfigurations des équilibres hérités de l'après Seconde-Guerre mondiale - géopolitiques, sociaux et économiques - nous assistons à la construction de figures de l'étranger indésirable concomitantes au renouveau de « l'incertitude de l'existence » (Castel, 2009). Complexifiant l'image univoque des migrants peu ou pas éduqués des années 1950-1970 en provenance de pays dont les standards de vie étaient très éloignés de ceux des habitants du Nord, les migrants sont aujourd'hui plus souvent éduqués, urbains, souvent installés mais déchus de leurs statuts en raison de conflits de toutes sortes. Ces personnes renvoient l'image aux citoyens des pays occidentaux de ce qui pourrait leur advenir dans le monde globalisé de la concurrence effrénée. Dans ce contexte incertain pour tous, les possibilités d'ajustement à court terme des sociétés occidentales aux changements que révèle la « crise des migrants » (ou « crise des réfugiés ») semblent réduites. En effet, l'hospitalité publique (Gotman, 2001 ; Stavo-Debauge, 2015), tout comme l'intolérance au spectacle récurrent de la souffrance humaine, sont limitées. Même les pays européens qui sont apparus, un temps, plus accueillants que les autres, comme la Suède ou l'Allemagne, sont aujourd'hui plus hésitants. On ne peut que constater l'attractivité des politiques répressives promettant de durcir davantage les réponses déjà promues depuis plus de trente ans face au défi migratoire - construire des murs, surveiller, expulser, externaliser, inciter au retour, etc. Les peurs associées à la construction de figures de l'altérité négative autour d'une partition morale entre « bons » et « mauvais » migrants (Streiff-Fénart, 2013) constituent une aubaine pour les forces politiques réactionnaires prônant l'idée de la grandeur recouvrée et, à n'en pas douter, la violence meurtrière de l'islamisme international favorise les promoteurs du « choc identitaire ». D'autant que les forces progressistes éprouvent des difficultés à répondre aux peurs de leurs concitoyens sans risquer d'entretenir encore davantage leurs incertitudes. En fin de compte, le « problème » de l'immigration fonctionne comme un révélateur des tensions inscrites au cœur même des démocraties libérales contemporaines : après une ère de prospérité (relative) et de libertés gagnées, le doute s'installe avec l'adhésion de franges toujours plus larges de citoyens aux projets sécuritaires et/ou xénophobes promettant de réaliser, à leur manière, la sécurité économique, territoriale, sociale et culturelle.

Objectifs de l'appel à propositions

Dans ce contexte, ce dossier de la revue Sciences et Actions Sociales entend participer à la compréhension des enjeux relatifs aux migrations et aux mobilités contemporaines en les envisageant comme des coproductions impliquant une diversité d'acteurs et d'espaces (migrants, acteurs politiques et institutionnels, mobilisations sociales pro ou anti-migrants, forces de l'ordre, médias, travail social, ONG, gestionnaires de « centres », école, etc.). Ce dossier vise dès lors à publier des articles originaux portant sur des travaux aboutis ou en cours de réalisation s'intéressant aux logiques des « politiques de la frontière », c'est-à-dire, des dispositifs expressément pensés et mis en œuvre à destination des migrants pour les « accueillir », les « sélectionner », les « contenir », les « expulser », les « relocaliser », etc., mais également des mobilisations de soutien aux migrants réfugiés et, à l'inverse les mobilisations anti-migrants, susceptibles de dire quelque chose des transformations en cours dans les rapports des démocraties libérales avec l'immigration. En effet, on peut considérer le traitement des migrations contemporaines dans ces sociétés comme le révélateur de tensions qui les traversent, dans la mesure où la confrontation de l'image assignée aux migrants et des dispositifs dont ils sont l'objet permettent d'aborder des dilemmes, des ambivalences, des hésitations et des dysfonctionnements qui tiraillent ces sociétés.
Les propositions attendues sont susceptibles de couvrir une diversité d'échelles spatiales, de contextes, de disciplines (histoire, sociologie, anthropologie, géographie, science politique, etc.), d'approches théoriques (relations inter-ethniques, production du racisme, histoire des migrations, études juridiques, production de l'hospitalité publique et/ou privée, régimes d'échanges économiques, sociaux et culturels, etc.) et méthodologiques pouvant contribuer à répondre à quelques interrogations générales qui constituent le fil rouge de ce dossier :
D'une part, il s'agit de questionner les logiques de construction des « politiques de la frontière » : quels sont leurs fondements, les formes qu'elles prennent, les organisations et les acteurs qui les conçoivent et les mettent en œuvre ainsi que leurs effets ? Quelles sont les interactions entre les différents types d'acteurs concernés par ces politiques et dispositifs (ex : relations croisées entre migrants, populations locales, gestionnaires de centres de rétention, forces de l'ordre, défenseurs des droits de l'homme, etc.) ? Que révèlent ces politiques de l'évolution des démocraties libérales dans leurs rapports avec les autres pays, leurs propres sociétés civiles, minorités internes, organes de répression, systèmes d'assistance aux démunis, médias, etc. ?
D'autre part, il s'agit d'interroger les dynamiques des réactions sociales qui s'inscrivent en continuité et/ou en opposition à ces politiques : quels en sont les acteurs (ex : élus locaux, mouvements radicaux anti-frontières, initiatives de « citoyens ordinaires », mouvements anti-migrants, auto-organisation des migrants, ONG, organisations de soutien aux immigrés, etc.) ? Quelles formes prennent ces mobilisations « accueillantes » et « inhospitalières » ? Sur quels terrains se déploient-elles (ex : juridique, culturel, etc.) et en mobilisant quels répertoires d'action ?

Bibliographietop

Michel Agier (dir.), Un monde de camps, Paris, La Découverte, 2014.
Arjun Appadurai, Géographie de la colère. La violence à l'âge de la globalisation, Paris, Payot & Rivages, 2007.
Zygmunt Bauman, Vies perdues. La modernité et ses exclus, Paris, Rivages Poche/Petite Bibliothèque, 2009.
Robert Castel, La montée des incertitudes. Travail, protections, statut de l'individu, Paris, Seuil, coll. « La couleur des idées », 2009.
Heaven Crawley, Franck Duvell, Khatarine Jones, Dimitris Skleparis, « Understanding the dynamics of migration to Greece and the EU: drivers, decisions and destinations », Unravelling The Mediterranean Migration Crisis (MEDMIG), Research brief, n°2, sept. 2016.
Paolo Cuttitta « Le monde frontière. Le contrôle de l'immigration dans un monde globalisé », Culture et conflits, n° 68, 2007, p. 61-84.
Alexis Dirakis, « Une anthropologie politique de la frontière. Réflexions à partir de l'anthropologie de Helmuth Plessner », Le Débat, n° 188, 2016, p. 132-134.
Anne Gotman, Le sens de l'hospitalité. Essai sur les fondements sociaux de l'accueil de l'autre, Paris, PUF, 2001.
Virginie Guiraudon, « Les politiques de gestion des frontières et de l'immigration », in Olivier Borras et Virginie Guiraudon, Politiques publiques I, Paris, Presses de science po, 2008, p. 173-194.
Philippe Rygiel (dir.), Le bon grain et l'ivraie. La sélection des migrants en Occident, 1880-1939, La Courneuve, Aux lieux d'être, 2006.
Joan Stavo-Debauge, Qu'est-ce que l'hospitalité ? Recevoir l'étranger à la communauté, Paris, Economica, coll. Études sociologiques, 2015.
Jocelyne Streiff-Fénart, « Penser l'étranger. L'assimilation dans les représentations sociales et les théories sociologiques de l'immigration », Revue européenne des sciences sociales, 2013, vol. 541, n 1-2, p. 65-93.
Jocelyne Streiff-Fénart, Aurélia Segatti (eds), The challenge of the Treshold: border closures and migration movements in Africa, Lanham, Maryland, Lexington books, 2012.
Catherine Wihtol de Wenden, La Globalisation humaine, Paris, PUF, 2009.
Catherine Wihtol de Wenden, Les nouvelles migrations. Lieux, hommes, politiques, Paris, Ellipses, 2013.

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En lien avec la ligne éditoriale de la revue (voir présentation de la revue), les textes proposés doivent être originaux et ne pas avoir déjà fait l'objet d'une publication dans des revues. Néanmoins, à la condition qu'il demande l'accord préalable à la revue Sciences & Actions Sociales, l'auteur d'un article dans la revue SAS peut publier son article dans un ouvrage ou des actes de colloque à la condition de citer la source de première publication, c'est-à-dire la revue SAS.
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Calendrier de l'appel à contributions

Les propositions d'articles sont à envoyer à Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. au plus tard le 30 octobre 2017.
Les retours aux auteurs sont prévus pour le 30 novembre 2017 pour une publication dans le numéro de janvier 2018.

 

 

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