Coordination :

Mohamed Belqasmi, Attaché de recherche, Laboratoire d'Étude et de Recherche Sociales/IRTS-IDS Normandie, doctorant en sociologie URMIS - Université Côte d'azur

Jocelyne Streiff-Fénart, Directrice de recherche émérite, Unité de Recherche Migrations et Société (CNRS UMR 8245 - IRD UMR 205) - Université Côte d'Azur

Catherine Wihtol De Wenden, Directrice de recherche émérite, Centre de Recherches Internationales (CNRS UMR 7050) - Sciences Po

Références bibliographiques - Procédure d'évaluation des propositions de contribution

Les démocraties à l'épreuve des migrations contemporaines : politiques de la frontière et réactions sociales

Cette deuxième décennie du XXIe siècle est marquée par des mouvements de populations inédits par leur ampleur. Selon le Haut-Commissariat pour les Réfugiés des Nations Unies, pour la seule année 2015, 65 millions de personnes ont été déracinées dans le monde (déplacés internes plus réfugiés). En Europe, la « crise des migrants » est en grande partie liée à l'actualité de la déstabilisation du Proche et du Moyen-Orient. Les conflits armés dans ces régions sont certes, en cause dans la mise en mouvement de milliers de réfugiés présents en Europe (Crawley et al., 2016), mais en réalité, les mobilités internationales actuelles touchent la plupart des régions de la planète (Wihtol De Wenden, 2009, 2013) et correspondent à une nouvelle période de déplacements humains à grande échelle dont les causes et les logiques sont multiples - globalisation, développement économique, mutations technologiques, dégradations climatiques, guerres, fuite de la misère, de régimes autoritaires, délitements des États et des institutions, aspirations à la liberté, etc. Face à ces migrations contemporaines, les démocraties libérales sont tentées par le « retour de la frontière » (Dirakis, 2016).
Le rétablissement des contrôles aux frontières au sein de l'espace Schengen dans la foulée des attentats islamistes parisiens de 2015 confirme une tendance de fond. Contrastant avec l'hyper-mobilité des flux financiers et les possibilités des réseaux de transports modernes, l'accélération de l'édification de barrières terrestres, juridiques et symboliques appliquées aux migrations est un trait saillant de la période actuelle (Streiff-Fénart et Segatti, 2012 ; Guiraudon, 2008 ; Cuttitta, 2007). Cette disjonction flagrante entre le monde de la libre circulation et celui de la fermeture des frontières n'a, malgré tout, rien de totalement inédit, du moins pour ce qui concerne les réactions des grands pays d'immigration. En effet, depuis la fin du XIXe siècle, ces États nationaux n'ont cessé de sophistiquer des dispositifs visant à contrôler les entrées et les effectifs des populations étrangères sur leur sol (Rygiel, 2006). Cependant, l'image véhiculée d'un débordement sans précédent par son envergure a une acuité particulière lorsque l'on constate, par ailleurs, que les opinions publiques des démocraties libérales sont gagnées par des formes de populisme réactif. Les avancées électorales des forces politiques portées par le discours de rejet de l'autre et le projet de rétrécissement de l'État-nation à « la fiction de l'ethnos » (Appadurai, 2009) sont là pour nous le rappeler. Face à des changements rapides déstabilisant les structures socio-économiques, les compromis sociaux et politiques hérités de l'après-guerre, les démocraties libérales semblent peiner à définir les modalités du « vivre ensemble » susceptibles de relever le défi de la pluralisation socio-ethnique. Dès lors, dans le contexte de mondialisation des flux migratoires, les pays européens sont obnubilés par la gestion de leurs frontières au Sud et à l'Est, notamment depuis les crises récentes au Maghreb et au Moyen-Orient. Qu'il s'agisse de la crispation sur les frontières terrestres intérieures de l'Union européenne qui semblaient jusqu'ici, dans le cadre de l'espace Schengen, relativement ouvertes, ou sur les frontières externes, tout se passe comme si, au sein des démocraties occidentales, les migrations contemporaines étaient uniquement appréhendées en termes de risques sociaux (dépenses sociales supplémentaires pour le Welfare State, etc.), civils (terrorisme, criminalité organisée, etc.) et culturels (imputation d'inassimilabilité de certains groupes, etc.).
Pourtant, le développement d'une approche sécuritaire des migrations, depuis l'illégalisation des entrées de travailleurs dans les années 1970 jusqu'à la création puis l'extension de dispositifs de contrôle, de surveillance et d'empêchement (création de l'agence européenne Frontex en 2005, multiplication des centres de rétention, etc.), non seulement n'a pas eu l'effet de réduction du nombre de migrants, mais a plutôt un coût financier et humain vertigineux qui s'accompagne d'effets pervers : pression sur les pays de transit inscrits dans les « couloirs de migrations », naufrages, morts, clandestinité, réseaux d'exploitation, esclavage moderne, gestion externalisée confiée à des pays irrespectueux des droits humains (ex : accord UE-Turquie en mars 2016), regroupement dans des structures de détention et de confinement dans une logique d'encampement (Agier, 2014). La prévalence du prisme sécuritaire produit ainsi l'accroissement des entraves aux déplacements et son archipel d'espaces réservés soustraits aux regards, propices à la prolifération du déni de droits (ex : centres de tri de type hotspots, processing centers, etc.). La réalité humaine de la mondialisation des migrations bravant les frontières saute néanmoins aux yeux en se révélant dans des espaces interstitiels et des lieux stigmatisés - « jungles », squats, bidonvilles, campements, etc. - dont le flot des images contribue à entretenir la figure du migrant surnuméraire et indigne (vivant dans la boue, sans travail, etc.).
Dans ces conditions, les images d'un déferlement inexorable de migrants et les épisodes de cohabitations conflictuelles (ex : agressions sexuelles collectives à Cologne au Nouvel An 2016, manifestation des commerçants de Calais le 24 janvier 2017, etc.) cristallisent la peur de la redondance socio-économique (Bauman, 2009) et les inquiétudes identitaires. À rebours de ces tendances, la « crise » des réfugiés suscite également des indignations, des appels à l'entraide, voire à la désobéissance civile. En effet, les actes de solidarité des personnes aidant les migrants illégalisés tendent à être assimilés aux actions de « passeurs » qui prolifèrent du fait de la fermeture des frontières.
En somme, dans une ère de reconfigurations des équilibres hérités de l'après Seconde-Guerre mondiale - géopolitiques, sociaux et économiques - nous assistons à la construction de figures de l'étranger indésirable concomitantes au renouveau de « l'incertitude de l'existence » (Castel, 2009). Complexifiant l'image univoque des migrants peu ou pas éduqués des années 1950-1970 en provenance de pays dont les standards de vie étaient très éloignés de ceux des habitants du Nord, les migrants sont aujourd'hui plus souvent éduqués, urbains, souvent installés mais déchus de leurs statuts en raison de conflits de toutes sortes. Ces personnes renvoient l'image aux citoyens des pays occidentaux de ce qui pourrait leur advenir dans le monde globalisé de la concurrence effrénée. Dans ce contexte incertain pour tous, les possibilités d'ajustement à court terme des sociétés occidentales aux changements que révèle la « crise des migrants » (ou « crise des réfugiés ») semblent réduites. En effet, l'hospitalité publique (Gotman, 2001 ; Stavo-Debauge, 2015), tout comme l'intolérance au spectacle récurrent de la souffrance humaine, sont limitées. Même les pays européens qui sont apparus, un temps, plus accueillants que les autres, comme la Suède ou l'Allemagne, sont aujourd'hui plus hésitants. On ne peut que constater l'attractivité des politiques répressives promettant de durcir davantage les réponses déjà promues depuis plus de trente ans face au défi migratoire - construire des murs, surveiller, expulser, externaliser, inciter au retour, etc. Les peurs associées à la construction de figures de l'altérité négative autour d'une partition morale entre « bons » et « mauvais » migrants (Streiff-Fénart, 2013) constituent une aubaine pour les forces politiques réactionnaires prônant l'idée de la grandeur recouvrée et, à n'en pas douter, la violence meurtrière de l'islamisme international favorise les promoteurs du « choc identitaire ». D'autant que les forces progressistes éprouvent des difficultés à répondre aux peurs de leurs concitoyens sans risquer d'entretenir encore davantage leurs incertitudes. En fin de compte, le « problème » de l'immigration fonctionne comme un révélateur des tensions inscrites au cœur même des démocraties libérales contemporaines : après une ère de prospérité (relative) et de libertés gagnées, le doute s'installe avec l'adhésion de franges toujours plus larges de citoyens aux projets sécuritaires et/ou xénophobes promettant de réaliser, à leur manière, la sécurité économique, territoriale, sociale et culturelle.

Objectifs de l'appel à propositions

Dans ce contexte, ce dossier de la revue Sciences et Actions Sociales entend participer à la compréhension des enjeux relatifs aux migrations et aux mobilités contemporaines en les envisageant comme des coproductions impliquant une diversité d'acteurs et d'espaces (migrants, acteurs politiques et institutionnels, mobilisations sociales pro ou anti-migrants, forces de l'ordre, médias, travail social, ONG, gestionnaires de « centres », école, etc.). Ce dossier vise dès lors à publier des articles originaux portant sur des travaux aboutis ou en cours de réalisation s'intéressant aux logiques des « politiques de la frontière », c'est-à-dire, des dispositifs expressément pensés et mis en œuvre à destination des migrants pour les « accueillir », les « sélectionner », les « contenir », les « expulser », les « relocaliser », etc., mais également des mobilisations de soutien aux migrants réfugiés et, à l'inverse les mobilisations anti-migrants, susceptibles de dire quelque chose des transformations en cours dans les rapports des démocraties libérales avec l'immigration. En effet, on peut considérer le traitement des migrations contemporaines dans ces sociétés comme le révélateur de tensions qui les traversent, dans la mesure où la confrontation de l'image assignée aux migrants et des dispositifs dont ils sont l'objet permettent d'aborder des dilemmes, des ambivalences, des hésitations et des dysfonctionnements qui tiraillent ces sociétés.
Les propositions attendues sont susceptibles de couvrir une diversité d'échelles spatiales, de contextes, de disciplines (histoire, sociologie, anthropologie, géographie, science politique, etc.), d'approches théoriques (relations inter-ethniques, production du racisme, histoire des migrations, études juridiques, production de l'hospitalité publique et/ou privée, régimes d'échanges économiques, sociaux et culturels, etc.) et méthodologiques pouvant contribuer à répondre à quelques interrogations générales qui constituent le fil rouge de ce dossier :
D'une part, il s'agit de questionner les logiques de construction des « politiques de la frontière » : quels sont leurs fondements, les formes qu'elles prennent, les organisations et les acteurs qui les conçoivent et les mettent en œuvre ainsi que leurs effets ? Quelles sont les interactions entre les différents types d'acteurs concernés par ces politiques et dispositifs (ex : relations croisées entre migrants, populations locales, gestionnaires de centres de rétention, forces de l'ordre, défenseurs des droits de l'homme, etc.) ? Que révèlent ces politiques de l'évolution des démocraties libérales dans leurs rapports avec les autres pays, leurs propres sociétés civiles, minorités internes, organes de répression, systèmes d'assistance aux démunis, médias, etc. ?
D'autre part, il s'agit d'interroger les dynamiques des réactions sociales qui s'inscrivent en continuité et/ou en opposition à ces politiques : quels en sont les acteurs (ex : élus locaux, mouvements radicaux anti-frontières, initiatives de « citoyens ordinaires », mouvements anti-migrants, auto-organisation des migrants, ONG, organisations de soutien aux immigrés, etc.) ? Quelles formes prennent ces mobilisations « accueillantes » et « inhospitalières » ? Sur quels terrains se déploient-elles (ex : juridique, culturel, etc.) et en mobilisant quels répertoires d'action ?

Bibliographietop

Michel Agier (dir.), Un monde de camps, Paris, La Découverte, 2014.
Arjun Appadurai, Géographie de la colère. La violence à l'âge de la globalisation, Paris, Payot & Rivages, 2007.
Zygmunt Bauman, Vies perdues. La modernité et ses exclus, Paris, Rivages Poche/Petite Bibliothèque, 2009.
Robert Castel, La montée des incertitudes. Travail, protections, statut de l'individu, Paris, Seuil, coll. « La couleur des idées », 2009.
Heaven Crawley, Franck Duvell, Khatarine Jones, Dimitris Skleparis, « Understanding the dynamics of migration to Greece and the EU: drivers, decisions and destinations », Unravelling The Mediterranean Migration Crisis (MEDMIG), Research brief, n°2, sept. 2016.
Paolo Cuttitta « Le monde frontière. Le contrôle de l'immigration dans un monde globalisé », Culture et conflits, n° 68, 2007, p. 61-84.
Alexis Dirakis, « Une anthropologie politique de la frontière. Réflexions à partir de l'anthropologie de Helmuth Plessner », Le Débat, n° 188, 2016, p. 132-134.
Anne Gotman, Le sens de l'hospitalité. Essai sur les fondements sociaux de l'accueil de l'autre, Paris, PUF, 2001.
Virginie Guiraudon, « Les politiques de gestion des frontières et de l'immigration », in Olivier Borras et Virginie Guiraudon, Politiques publiques I, Paris, Presses de science po, 2008, p. 173-194.
Philippe Rygiel (dir.), Le bon grain et l'ivraie. La sélection des migrants en Occident, 1880-1939, La Courneuve, Aux lieux d'être, 2006.
Joan Stavo-Debauge, Qu'est-ce que l'hospitalité ? Recevoir l'étranger à la communauté, Paris, Economica, coll. Études sociologiques, 2015.
Jocelyne Streiff-Fénart, « Penser l'étranger. L'assimilation dans les représentations sociales et les théories sociologiques de l'immigration », Revue européenne des sciences sociales, 2013, vol. 541, n 1-2, p. 65-93.
Jocelyne Streiff-Fénart, Aurélia Segatti (eds), The challenge of the Treshold: border closures and migration movements in Africa, Lanham, Maryland, Lexington books, 2012.
Catherine Wihtol de Wenden, La Globalisation humaine, Paris, PUF, 2009.
Catherine Wihtol de Wenden, Les nouvelles migrations. Lieux, hommes, politiques, Paris, Ellipses, 2013.

Procédure d'évaluation des propositions de contributiontop

En lien avec la ligne éditoriale de la revue (voir présentation de la revue), les textes proposés doivent être originaux et ne pas avoir déjà fait l'objet d'une publication dans des revues. Néanmoins, à la condition qu'il demande l'accord préalable à la revue Sciences & Actions Sociales, l'auteur d'un article dans la revue SAS peut publier son article dans un ouvrage ou des actes de colloque à la condition de citer la source de première publication, c'est-à-dire la revue SAS.
Les propositions de contribution doivent respecter les recommandations aux auteurs présentées dans la rubrique : « proposer un article ». Ces propositions doivent être envoyées par courrier électronique au format .doc ou rtf à l'adresse suivante : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. au plus tard le 30 octobre 2017. Un accusé de réception est alors adressé en retour. Les textes font l'objet d'une évaluation anonyme par trois lecteurs désignés au sein des comités de rédaction et scientifiques de la revue. Sur la base de leurs évaluations, après une discussion de l'article au sein du comité de rédaction, une décision collective est prise : accepté en l'état, accepté avec modifications mineures, accepté sous réserve de modifications majeures, refusé. Cette décision est transmise à l'auteur par la revue SAS au maximum trois mois après la réception de la proposition de l'article.

Calendrier de l'appel à contributions

Les propositions d'articles sont à envoyer à Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. au plus tard le 30 octobre 2017.
Les retours aux auteurs sont prévus pour le 30 novembre 2017 pour une publication dans le numéro de janvier 2018.

 

 

Coordination :

Sylvain Beck, Docteur en sociologie, Post-doctorant associé au laboratoire GEMASS (UMR CNRS/Paris-Sorbonne), Formateur permanent au Centre de formation Saint-Honoré (Paris, 19è).

Didier Lapeyronnie, Professeur de sociologie, Paris-Sorbonne Université, membre du laboratoire GEMASS (UMR CNRS/Paris-Sorbonne).

 

Références bibliographiques - Procédure d'évaluation des propositions de contribution

La politique de l'action sociale

Ce dossier se propose de considérer les dimensions politiques de l'action sociale. Dans un contexte d'accroissement de la pauvreté, des inégalités et des discriminations, il s'agit de mettre en évidence les formes que prend l'engagement politique dans le travail social et l'intervention sociale en explorant la responsabilité et l'activité politique des professionnels, des intervenants bénévoles, des associations, des collectivités territoriales et de l'État face à la question sociale. Qu'elles soient institutionnalisées ou non, la recherche porte sur la finalité vers laquelle ces formes multiples d'engagement convergent. Ce dossier sera ainsi consacré à l'engagement politique dans et par le travail social, au sens le plus large possible, qu'il soit salarié ou bénévole, professionnel ou non, militant, politique ou citoyen. Par quels moyens les intervenants et travailleurs sociaux agissent-ils sur les lieux de pouvoir pour transformer la société ? Quels sont les rapports entre l'intervention sociale et l'implication politique traditionnelle ? Comment l'action sociale parvient-elle à créer des espaces communs de manière formelle et informelle ? Par exemple, l'éducation spécialisée n'est pas tant considérée ici en tant que pédagogie, mais au sens d'action politique sous-tendue par une philosophie politique sur fond démocratique. D'une certaine manière, elle peut être considérée comme la transmission d'expériences pour créer de nouvelles expériences communes dans une société démocratique (Dewey, 2011 [1916]). Cette philosophie politique peut être considérée comme un « effort conscient, cohérent et acharné pour remplacer les opinions sur les principes de la politique par une connaissance » (Strauss, 1992 [1959], p. 18). Mais il s'agit de considérer plus largement l'action sociale comme une action politique. S'il est essentiel de mettre en mouvement une philosophie entre éthique, croyances et connaissances, le travail social trouve sa finalité dans des formes d'action, sachant que « toute action politique cherche soit à conserver, soit à changer » (Strauss, 1992 [1959], p. 15). Or, quelles formes d'engagement politique peut revêtir l'action sociale ? En tant que corps intermédiaire entre des politiques sociales, à la fois contraignantes et protectrices, et des personnes vulnérables qu'ils accompagnent, les travailleurs sociaux fondent leur profession dans ces espaces interstitiels entre individu et société sur un territoire. Il s'agit donc de repérer ces espaces dans l'action sociale, ainsi que les marges de manœuvre dont les travailleurs sociaux disposent et ceux qu'ils construisent, notamment à travers la traduction entre des mondes sociaux qui tendent à s'éloigner les uns des autres.
Cet appel à contribution cherche à explorer les formes de l'engagement politique que prennent le travail social et l'intervention sociale au niveau individuel et collectif. En effet, par un certain désengagement de l'État, les politiques publiques d'inspiration néo-libérale placent de plus en plus les institutions sociales et médico-sociales sur un marché concurrentiel (Chauvière, 2008). Pourtant, si la finalité des travailleurs sociaux reste de réduire les inégalités sociales par l'accompagnement personnalisé d'individus marginalisés, elle consiste moins aujourd'hui à renforcer l'intégration sociale qu'à fabriquer des acteurs. Dans ce contexte, le développement de formes de pouvoir d'agir, qu'il s'agisse de développer des capabilités (Nussbaum, 2012), par l'économie sociale et solidaire (Laville, 1999) ou le développement de l'empowerment (Bacqué et Biewener, 2013), contribuent à ce type d'action. Mais comment éviter les glissements sémantiques du pouvoir d'agir et de l'entrepreneuriat social dans un contexte néo-libéral ? Le pouvoir peut se situer dans des lieux variables, qu'on le considère dans les mains d'une oligarchie (Dardot et Laval, 2016) ou se dispersant dans des formes de déterritorialisation entre pouvoir politique et pouvoir économique, ou dans des réseaux transnationaux, religieux, économiques, éducatifs, culturels, des grandes familles, des réseaux terroristes, etc. (Badie et Vidal, 2016).
Peut-on considérer l'engagement politique comme une révolte individuelle par la recherche de la mesure (Camus, 1951) ? Ou au contraire, l'engagement doit-il être considéré uniquement comme une forme d'action collective (Havard Duclos, Nicoud, 2005) ? Qu'en est-il de l'engagement comme éthique dans une continuité de soi en dépit du changement (Ricoeur, 1990) ? Dans une puissance d'agir au travail par une éthique de proximité (Roche, 2016) ? Ou par une éthique de l'accompagnement (Depenne, 2017) ? Le travail social se situe dans ces espaces intermédiaires entre les personnes vulnérables, marginales ou précaires, et les institutions. Comment les travailleurs sociaux investissent-ils ou non politiquement ces espaces et utilisent-ils leur capacité d'action pour réduire les inégalités sociales tout en travaillant à la formation d'acteurs ? Quelle est la place de l'expérience des personnes accompagnées dans le champ de l'action sociale ? Quelle est la place des bénévoles et leur rapport aux professionnels ? Comment se crée un « imaginaire » politique dans l'intervention sociale pour transformer la représentation d'une société qui tend vers une compétition généralisée (Dardot et Laval, 2016) ?
Quelles sont les réponses apportées par les acteurs de terrain, en termes d'imaginaires et de remise en question des pratiques pour répondre à l'idéologie gestionnaire (De Gaulejac, 2005) ? Il s'agit de mettre en évidence des expériences d'activité politique radicale, non seulement comme manière de travailler, mais aussi comme façon d'agir, notamment par des pratiques réflexives (Gouldner, 1970). Peut ainsi être interrogée la relation à l'autre, non seulement dans la fonction professionnelle mais aussi comme éthique prenant toutes les formes de la vie personnelle et professionnelle des acteurs du social. Les contributions qui articuleront réflexion éthique et action intéresseront particulièrement ce dossier.

Les articles de ce dossier se focaliseront sur les formes que prend l'engagement politique dans l'action sociale à partir d'initiatives individuelles et collectives, en précisant les ressorts de l'action en termes de pouvoir, de territoire et en mettant en évidence les efforts et les tentatives qui visent à redonner une signification politique à l'action ou à l'intervention sociales, à refonder un imaginaire politique dans une démarche éthique. Les articles sur des théories nouvelles, les comptes rendus d'actions intelligentes, les recherches action et les actions de recherche seront les bienvenus. Les propositions seront retenues en fonction de leur caractère innovant, la rigueur de leur méthode, la qualité de la description des actions menées et la précision du degré de généralisation de la connaissance apportée. Les approches comparatistes (comparaisons internationales ou entre différents champs d'action) seront privilégiées dans la mesure où elles éclairent la thématique en présentant différents types d'action sur un même territoire ou des actions similaires sur des territoires différents.

Quatre axes orienteront la perspective du dossier afin de mettre en évidence les formes d'engagement politique en termes d'effort et de réflexivité :

Axe 1 : La réflexivité en pratique

Comment la réflexivité permet-elle de mettre du sens sur les pratiques de l'action sociale ? Il s'agit de montrer la dimension concrète de la réflexivité dans la mesure où elle transforme l'action. Considérant que l'objectif de l'action sociale n'est plus d'intégrer les populations vulnérables dans une perspective assimilationniste, mais de les aider à se constituer comme des acteurs à part entière, de leur vie d'individu comme de citoyen. Comment les intervenants sociaux fabriquent-ils du politique, tant dans une forme concrète que dans une forme symbolique ?

Axe 2 : Le rapport au politique et aux institutions

Il s'agit de présenter les rapports des intervenants et travailleurs sociaux avec les représentants politiques et institutionnels. Comment communiquent-ils ? Quelle place occupent-ils dans l'espace public ? Quelle place donnent-ils aux personnes accompagnées ? Comment en parlent-ils et parviennent-ils à traduire le vécu de ces personnes et dans quels espaces médiatiques ? Où et comment parlent-ils de leurs pratiques bénévoles et professionnelles ?

Axe 3 : Les pratiques hors champ de l'action sociale

Comment l'action sociale s'inscrit-elle dans des espaces déterritorialisés ou dématérialisés comme Internet ou les pratiques transnationales ? Les nouvelles technologies ont accéléré notre rapport à l'espace et au temps et intensifié nos réseaux de relation en multipliant les possibilités d'interactions. Les réseaux terroristes se sont emparés de ces outils pour endoctriner des adolescents. Dans ce contexte concurrentiel, comment les travailleurs sociaux inscrivent-ils leur action dans une démarche réflexive autour de ces questions ? Dans quel cadre et quels moyens mettent-ils en place pour aller vers les personnes, notamment les jeunes à travers les réseaux sociaux numériques ? Comment font-ils le lien entre la relation avec les personnes et les usages d'Internet ? Par exemple, il serait intéressant de s'interroger sur la possibilité ou non d'instaurer une relation éducative dématérialisée à travers les réseaux sociaux numériques. Dans l'accompagnement des populations migrantes ou des descendants d'immigrés, comment est considéré le pays d'origine dans les pratiques d'accompagnement et d'intervention ? L'imaginaire du pays d'origine, la nostalgie associée, les retours au pays, temporaires ou définitifs avec parfois des formes de co-développement, ou les circulations migratoires des migrants sur plusieurs sites, font de la question migratoire un thème déterritorialisé, car transnational, peu pris en compte par les politiques sociales. Comment l'action sociale prend-elle en compte les effets de déterritorialisation de ces pratiques transnationales ?

 

Bibliographietop

Agrikoliansky Éric (2001),« Carrières militantes, et vocation à la morale : les militants de la Ligue des droits de l'homme dans les années 1980 », Revue française de science politique, 51année, n°1-2, p=. 27-46.
Bacqué Marie-Hélène et Biewener Carole (2013), L'empowerment, une pratique émancipatrice, Paris, La Découverte.
Badie Bertrand, Vidal Dominique (2016), Qui gouverne le monde ? L'état du monde 2017, Paris, La Découverte.
Boucher Manuel (2015), « Introduction », Sciences et actions sociales [en ligne], N°1 | 2015, mis en ligne le 16 avril 2015.
Camus Albert (1951), L'Homme révolté, Paris, Gallimard.
Castel Robert (1995), Les métamorphoses de la question sociale, Paris, Seuil.
Castel Robert (2009), La montée des incertitudes. Travail, protections, statut de l'individu, Paris, Seuil.
Castoriadis Cornélius (1975), L'institution imaginaire de la société, Paris, Seuil.
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Chauvière Michel (2008), Trop de gestion tue le social, Paris, La Découverte.
Dardot Pierre, Laval Christian (2016), Ce cauchemar qui n'en finit plus. Comment le néo-libéralisme défait la démocratie, Paris, La Découverte.
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Gaulejac Vincent de, Taboada Léonetti Isabel (1994), La lutte des places. Insertion et désinsertion, Paris, Desclée de Brouwer.
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Olivier Fillieule, Mayer Nonna (2001), « Devenirs militants. Introduction », Revue française de science politique,Vol. 51, n° 1, p. 19-25.
Gouldner Alvin W. (1970), The Coming Crisis of Western Sociology, London, Heinemann.
Havard Duclos Bénédicte, Nicourd Sandrine (2005a), Pourquoi s'engager ? Bénévoles et militants dans les associations de solidarité, Paris, Payot.
Havard Duclos Bénédicte, Nicourd Sandrine (2005b) « Le bénévolat n'est pas le résultat d'une volonté individuelle », Pensée plurielle,Vol. 1, n° 9, p. 61-73.
Hély Matthieu (2008), « À travail égal, salaire inégal : ce que travailler dans le secteur associatif veut dire », Sociétés contemporaines, Vol. 1 n° 69, p. 125-147.
Ion Jacques (1997), La fin des militants ?, Paris, Éditions ouvrières.
Laville Jean-Louis (1999), Une troisième voie pour le travail, Paris, Desclée de Brouwer.
Le Goff Jean-Louis (2014), « La réflexivité dans les dispositifs d’accompagnement : implication, engagement ou injonction ? », revue ¿ Interrogations ? , n° 19. Implication et réflexivité – II. Tenir une double posture, décembre [en ligne].
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Nicourd Sandrine (2008), « Qui s'engage aujourd'hui ? Regards sociologiques sur la participation », Informations sociales,Vol. 1, n° 145, p. 102-111.
Nussbaum Martha (2010), Les émotions démocratiques. Comment former le citoyen du XXIe siècle ?, Paris, Flammarion.
Nussbaum Martha (2011, 2012 pour la trad. française), Capabilités. Comment créer les conditions d'un monde plus juste ?, Paris, Flammarion.
Popper Karl (2005 [1945]), The Open Society and Its Enemies, London/New York, Routledge.
Ricoeur Paul (1990), Soi-même comme un autre, Paris, Seuil.
Roche Pierre (2016), La puissance d'agir au travail. Recherches et interventions cliniques, Toulouse, Érès, coll. « Sociologie clinique ».
Simonet Maud (2010), Le travail bénévole. Engagement citoyen ou travail gratuit ? , Paris, La Dispute, coll. « Travail et salariat ».
Strauss Leo (1992 [1959]), Qu'est-ce que la philosophie politique ?, Paris, PUF.

Procédure d'évaluation des propositions de contributiontop

En lien avec la ligne éditoriale de la revue (voir présentation de la revue), les textes proposés doivent être originaux et ne pas avoir déjà fait l'objet d'une publication dans des revues. Néanmoins, à la condition qu'il demande l'accord préalable à la revue Sciences & Actions Sociales, l'auteur d'un article dans la revue SAS peut publier son article dans un ouvrage ou des actes de colloque à la condition de citer la source de première publication, c'est-à-dire la revue SAS.
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