Coordination :
Manuel Boucher, Directeur Scientifique (HDR), Institut Régional du Travail Social-Institut du Développement Social Normandie (IRTS – IDS) / Centre d'Analyse et d'Intervention Sociologiques (CADIS - EHESS).

Notes - Références bibliographiques - Procédure d'évaluation des propositions de contribution

L'INTERVENTION SOCIALE COLLECTIVE ET COMMUNAUTAIRE : RÉALITÉS, ATOUTS ET LIMITES

Contexte

Cet appel à contributions fait suite à la conférence sur l’intervention sociale collective et communautaire organisée le 11 mars 2016 à Marseille1. En effet, en France, depuis maintenant plusieurs décennies, les populations des quartiers populaires2 sont particulièrement touchées par les inégalités socioéconomiques et la ségrégation socio-ethnique dont nous connaissons les effets destructeurs pour le lien social (Paugam, 2014). Cette situation persistante et l’actualité récente (menaces et actes terroristes) conduit, plus que jamais, la société française à s’interroger sur la nécessité de transformer son « modèle » d’intégration, modèle jusqu’ici caractérisé par un État-providence fort s’adressant prioritairement aux individus-citoyens (Schnapper, 1994) et reléguant au second plan les formes de solidarités communautaires. Or, aujourd’hui, dans un autre contexte lié notamment, au passage de l’État-providence à l’État social actif (Boucher & Belqasmi, 2014), la politique de la ville et, plus largement, les politiques sociales, plébiscitent désormais la participation des habitants et l’association des usagers. Avec la volonté affichée par les pouvoirs publics de promouvoir depuis quelques années la « participation », l’action sociale collective et l’intervention sociale communautaire (ISCC) auprès des populations des quartiers populaires (colloques, rapports officiels, expérimentations, etc.), nous constatons que les théories et les méthodes d’ISCC ont de nouveau le vent en poupe, tant dans le champ de l’intervention sociale que dans celui de la formation des travailleurs sociaux.

Au sein du champ de l’intervention sociale, le regain d’intérêt pour les approches participationnistes, collectives et communautaires fait l’objet de deux types d’interprétations (Carrel, 2013) : la première voit dans l’ISCC une forme « d’injonction participative » dont l’objectif prioritaire est de maintenir la paix sociale en renouvelant les modes de contrôle social des populations des quartiers populaires, tandis que la seconde y perçoit l’espoir de faire émerger un processus d’empowerment3es populations défavorisées, interprétant ces pratiques comme des vecteurs potentiels de leur émancipation ou affranchissement (Le Bossé, 2012) social et politique.

D’un point de vue théorique, à côté des précurseurs (Médard, 1969 ; Rupp, 1971) de l’étude de l’organisation communautaire4, on assiste à un renouveau des recherches françaises portant sur la « participation », l’ « empowerment » et le « community organizing » (Talpin & Sintomer, 2011 ; Talpin, 2016 ; Bacqué & Biewener, 2013 ; Balazard, 2015). Néanmoins, mises à part quelques rares enquêtes (Carrel, 2013 ; Talpin, 2015), ces recherches ne traitent pas du renouvellement de ces approches dans le champ de l’intervention sociale. Par ailleurs, elles ont souvent pour objet les pratiques d’organisation et de développement communautaires ayant cours outre-Atlantique. Ainsi, jusqu’ici, à l’exception de « recherches-action » portées par des collectifs militants de l’ISCC5, aucune enquête scientifique n’a envisagé de s’intéresser à un large panorama d’initiatives ayant cours en France et encore moins de les mettre en relief avec des configurations étrangères. Dès lors, il nous semble important de remédier à ce manque de connaissances. En effet, le renouveau de l’ISCC, en réactivant le débat sur les « fonctions » de l’intervention sociale, permet de renouveler les connaissances sur l’intervention sociale dans les quartiers populaires en tant que dispositif de régulation, voire de pacification sociale. Oscillant entre plusieurs approches - radicale, social-libérale et néo-libérale (Alinsky, 1971 ; Bacqué & Biewener, 2013 ; Calhoun et al., 2014 ; Immerwahr, 2015) - les perspectives de l’ISCC cristallisent un enjeu fondamental de refonte du « modèle » français de l’intégration et de la place de l’intervention sociale dans celui-ci.

Les objectifs de l'appel à contribution

Cet appel à communication a pour ambition d’étudier à quelles conditions l’intervention sociale collective et communautaire pourrait constituer une innovation sociale pensée, promue et enseignée en France. Il cherche, en effet, à répondre à une question centrale : en quoi les acteurs et les pratiques de l’ISCC contribuent à construire des capacités d’intégration sociale et de prévention des radicalisations dans les quartiers populaires contemporains ? Ainsi, ce colloque entend dépasser l’opposition idéal-typique entre deux interprétations théoriques et pratiques de l’ISCC, c’est-à-dire, entre l’ISCC comme « renouvellement de la police des subalternes » et l’ISCC comme « idéalisation de l’empowerment », en cherchant à identifier les conditions nécessaires au développement, dans le champ de l’intervention sociale, d’approches collectives et communautaires adaptées au contexte social, politique et culturel français. Autrement dit, il s’agit de dégager des modalités de l’ISCC en mesure de favoriser l’intégration sociale et la prévention des risques sociaux et civils dans les quartiers populaires (recul de la participation politique, repli, radicalisations violentes, etc.).

Dans la pratique, nous privilégierons des articles qui dressent un état des lieux des acteurs et des pratiques se réclamant de l’ISCC auprès des habitants des quartiers populaires français (promotion du pouvoir d’agir, de la participation, du community organizing, etc.) depuis leur émergence jusqu’à leurs développements les plus récents. L’objectif de cette orientation est notamment d’établir une typologie des différents acteurs et approches de l’ISCC présents dans les quartiers populaires, étudier les acteurs de l’ISCC et leurs pratiques (objectifs politiques et sociaux, filiations théoriques, méthodes et techniques de mobilisation, place des populations dans les processus participatifs, effets sur les habitants des quartiers populaires, etc.) ; de répertorier et d’analyser les « mondes » de la formation à l’ISCC (établissements de formation de travailleurs sociaux, entreprises de consulting auxquelles ont recours des collectivités locales, etc.) ; enfin, afin d’élargir le champ de l’analyse, qui procèdent à une mise en perspective internationale en posant la question de la spécificité des caractéristiques françaises de l’ISCC au regard de plusieurs configurations nationales, tant du point de vue de la place historique attribuée aux « communautés » (territoriales, ethniques, religieuses, etc.) dans le « modèle » d’intégration que de la structuration des rapports entre le travail social et l’État social.

 Notestop

 1. Cette conférence intitulée « L’intervention sociale collective et communautaire. Réalités, atouts et limites » a été organisée le 11 mars 2016 à l’ESPE de Marseille par le Centre de recherche interinstitutionnel sur la transformation et l’intervention sociales (CRITIS) en partenariat avec les IRTS PACA-Corse, Languedoc-Roussillon, Aquitaine, IRTS-IDS Normandie, l’Association des chercheurs des organismes de la formation et de l’intervention sociales (ACOFIS) et le réseau « Normes, déviances et réactions sociales » de l’Association française de sociologie (AFS).

2. Nous entendons par « quartiers populaires », les territoires où vivent les classes populaires, c’est-à-dire « des personnes et des familles désignées par les représentants des classes dirigeantes et dominantes, dans un rapport Eux/Nous, comme étant des individus et des communautés appartenant à un groupe social et culturel spécifique, potentiellement turbulent, fauteur de troubles, voire dangereux pour l’ordre établi », Cf. Manuel Boucher, Sociologie des turbulences. Penser les désordres des inégalités, Paris, L’Harmattan, coll. Recherche et transformation sociale, 2015, p. 21.

3. Beaucoup utilisé par les acteurs se réclamant du Community Organizing qui opposent les « have not » à l’establishment,Marie-Hélène Bacqué souligne que l’empowerment « indique le processus par lequel une personne ou un groupe social acquiert les moyens de renforcer sa capacité d’action. L’empowerment articule deux dimensions, celle du pouvoir, qui constitue la racine du mot et celle du processus d’apprentissage pour y accéder. » (Bacqué, 2005, p. 54).

4. Selon Jean-François Médard, l’organisation communautaire est « une méthode de changement social planifiée au niveau local, qui repose sur la participation des habitants à leur propre changement » (Médard, 1969).

5. Notamment celles à l’initiative du collectif « Pouvoir d’agir » [http://pouvoirdagir.com] ou du « Séminaire pour la promotion de l’intervention sociale communautaire » [http://www.cnlaps.fr/CNLAPS/SPIsC/la-recherche-action-spisc].n>

 Bibliographietop

Alinsky S., Rules for radicals; A pragmatic primer for realistic radicals, New York: Random House, 1971.
Bacqué M.-H. et Biewener C., L'empowerment, une pratique émancipatrice, Paris, La Découverte, coll. Politique et sociétés, 2013.
Balazard H., Agir en démocratie, Ivry-sur-Seine, Les éditions de l'atelier/Éditions ouvrières, 2015.
Boucher M., « Travail social, intervention sociale et pacification sociale. D'un projet d'intégration et de contrôle à une action d'émancipation ? », Recherches Sociologiques, 2004, vol. XXXV, n° 3, p. 137-151.
Boucher M., Sociologie des turbulences. Penser les désordres des inégalités, Paris, L'Harmattan, coll. Recherche et transformation sociale, 2015.
Boucher M. et Belqasmi M. (dir.), L'État social dans tous ses états, Paris, L'Harmattan, coll. Recherche et transformation sociale, 2014.
Boucher M. et Belqasmi M., « L'intervention sociale et la question ethnique. Entre ethnicisation, déprofessionnalisation et pacification », Hommes et Migrations, 2011, n° 1290, p. 22-32.
Calhoun A., Wilson M. G., Whitmore E., « Activist resistance in neoliberal times: stories from Canada », i Critical and Radical Social Work, 2014, vol. 2, n° 2, p. 141-158.
Carrel M., Faire participer les habitants ? Les quartiers d'habitat social entre injonction participative et empowerment, Lyon, ENS Éditions, coll. Gouvernements en question(s), 2013.
Castel R., La montée des incertitudes. Travail, protection, statut de l'individu, Paris, Seuil, coll. La couleur des idées, 2009.
Cousin O., Rui S., L'intervention sociologique. Histoire(s) et actualités d'une méthode, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2010.
Donzelot J., Wyvekens A., La magistrature sociale : enquêtes sur les politiques locales de sécurité, Paris, La Documentation française, coll. La sécurité aujourd'hui, 2004.
Immerwahr D., Thinking Small: The United States and the Lure of Community Development, Cambridge, Harvard University Press, 2015.
Le Bossé Y., Sortir de l'impuissance : invitation à soutenir le développement du pouvoir d'agir des personnes et des collectivités, Tome 1, Fondements et cadre conceptuel, Québec, Édition ARDIS, 2012.
Médard J.-F., Communauté locale et organisation communautaire aux États-Unis, Saint-Just-la-Pendue, Armand Colin/FNSP, coll. Cahiers de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1969.
Paugam S. (dir.), L'intégration inégale. Force, fragilité et rupture des liens sociaux, Paris, PUF, coll. Le lien social, 2014.
Rupp M.-A., Le travail social communautaire, Toulouse, Édouard Privat, coll. Mésopé, 1971.
Schnapper D., La communauté des citoyens. Sur l'idée moderne de nation, Paris, Gallimard, coll. NRF Essais, 1994.
Talpin J., Community organizing, Paris, Raison d'agir, 2016.
Talpin J. et Sintomer Y. (dir.), La démocratie participative au-delà de la proximité. Le Poitou-Charentes et l'échelle régionale, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2011.
Touraine A., La voix et le regard, Paris, Seuil, coll. Sociologie permanente, 1978.
Touraine A., Le retour de l'acteur. Essai de sociologie, Paris, Arthème Fayard, 1984.

 Procédure d'évaluation des propositions de contributiontop

 En lien avec la ligne éditoriale de la revue (voir présentation de la revue), les textes proposés doivent être originaux et ne pas avoir déjà fait l'objet d'une publication dans des revues. Néanmoins, sous réserve d'une demande d'accord préalable à la revue Sciences & Actions Sociales, l'auteur d'un article dans la revue Sciences & Actions Sociales peut publier son article dans un ouvrage ou des actes de colloque, en citant la source de première publication, c'est-à-dire la revue Sciences & Actions Sociales.
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Calendrier de l'appel à contributions

Les propositions d'articles sont à envoyer à Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. avant le 29 septembre 2016.
Les retours sont prévus pour le 30 novembre pour une publication dans le numéro de janvier 2017.

 

 

 

Coordination :
Marie-Laure Pouchadon (Chargée de recherche, IRTS Aquitaine - Talence, chercheur associé au Centre Emile Durkheim (CNRS - UMR 5116), Université de Bordeaux)

Sandrine Rui (MCF en sociologie, faculté de sociologie, chercheur au Centre Emile Durkheim (CNRS - UMR 5116), Université de Bordeaux)

Références bibliographiques - Procédure d'évaluation des propositions de contribution

Tous debout ! Critiques et régénération des cadres démocratiques de l'action collective

C'est le propre des mouvements sociaux et des mobilisations collectives que d'être ancrés dans des configurations socio-économiques, culturelles et politiques, et de fait, d'en constituer à la fois les révélateurs et les acteurs historiques. Le diagnostic généralement partagé d'un espace fragmenté et kaléidoscopique des mouvements sociaux, tant au regard de la diversité des causes et des organisations, des logiques d'action à l'œuvre, de l'intermittence des engagements et des coalitions, qu'en raison de la multiplicité des échelles du micro-local au transnational, peut conforter l'idée que toute quête d'unité est vaine, ou prend le risque d'effets de réduction dommageables. Le projet tourainien (Touraine, 1978) consistant à identifier le mouvement social central et structurant d'un système d'action historique a pu être discuté sous cet angle et jugé par trop exigeant. Pourtant, la recherche d'unité, doublée d'une perspective socio-historique, reste une ambition fort éclairante. Qu'il s'agisse, comme le fait Julien Pieret (2015), de s'interroger sur l'opportunité d'analyser en termes de mouvement social la multiplication des combats qui ont pour cadre interprétatif celui de la défense des droits humains ou encore, comme l'initie Lilian Mathieu (2007), d'envisager « l'espace des mouvements sociaux » comme un univers de pratiques et de sens, forgeant des compétences spécialisées, partagées par les militants, l'horizon est toujours d'interroger la signification et la portée des actions protestataires qui travaillent les sociétés.

Cet appel à communications se propose donc d'explorer ce qui, par-delà la variété des causes et des acteurs collectifs mobilisés, apparaît comme une interpellation commune aux mouvements sociaux contemporains : la question démocratique. Enoncé de la sorte, cela n'a bien sûr rien d'inédit. Déjà – et pour s'en tenir à une histoire récente-, les Nouveaux mouvements sociaux des années 60-70 considéraient que « la forme la plus grave de gaspillage (était) l'absence de participation aux décisions . » Le regain de conflictualité des années 1990 s'est accompagné de cette même critique, toutes mobilisations confondues. C'est le cas notamment des mouvements de « sans » en référence aux catégories vulnérables et socialement disqualifiées que constituaient les collectifs de chômeurs, de sans-papiers ou de sans-logement mobilisés. Ces derniers débordaient les formes traditionnelles de contestation portées par les corps intermédiaires. Construits autour d'un registre moral, valorisant la mobilisation des plus faibles sur la base d'un renforcement des droits sociaux (droit à l'emploi, au revenu, au logement, à la santé, etc.) (Martin et Pouchadon, 2000 ; Chabanet, Dufour, Royall, 2011), ces mouvements questionnaient – et questionnent encore - dans un même geste les cadres démocratiques, mêlant à leurs répertoires de mobilisation spécifiques (réquisitions d'emploi, de nourriture, marches, opérations transports gratuits, grèves de la faim) des revendications en termes de représentation et de participation démocratique (Siméant 1998, Péchu 2006). Les mouvements altermondialistes des années 2000 ont, à leur tour, redimensionné les formes de la lutte collective avec une transnationalisation des actions et donc des scènes d'interpellation (ainsi que la mise en réseaux des collectifs mobilisés, l'utilisation accrue des ressources numériques) (Sommier, 2003 ; Fillieule, Agrikolansky, Sommier, 2010 ; Pleyers, 2010). Se portant à l'échelle de la gouvernance globale, ces mouvements ont dénoncé les effets du capitalisme mondial tout en misant sur une réappropriation, par les acteurs mobilisés eux-mêmes, de cadres démocratiques plus participatifs et plus délibératifs (Della Porta, 2013). Dans leur sillon, le mouvement des « Indignés », comme le mouvement « Occupy Wall Street », ou encore Nuit Debout ont réactivé ces logiques citoyennes de regroupement protestataire, en retenant là encore des principes internes de démocratie directe (participation à la délibération, prise de décision au consensus, etc.), (Nez, 2012). Avec pour enjeu, à l'instar de Nuit Debout, d'inventer des formes de partage, de débat et d'action permettant de se réapproprier les questions sociales et politiques contemporaines (Brustier, 2016).

Cette interpellation critique des cadres démocratiques par les mouvements sociaux s'inscrit dans l'histoire longue de la démocratie. Et c'est bien le propre de la démocratie que de produire, en continu, sa propre critique. Mais l'attention mérite d'être portée sur cette dimension des mouvements sociaux au regard de deux éléments de contexte qui pour le moins interrogent. D'une part, après près de 30 ans d'introduction de la thématique participative dans le cadre législatif et réglementaire, d'une multiplication de dispositifs et d'instances délibératives d'un genre nouveau (conférences de citoyens, jury citoyens, budgets participatifs, etc.), et ce dans la quasi-totalité des secteurs de l'intervention publique, force est de constater que la conflictualité sociale ne faiblit pas. Elle reste même particulièrement aigüe là où l'offre publique de participation est pourtant significative : en matière de protection de l'environnement et de politiques d'aménagement. La défiance critique des citoyens à l'égard des institutions se maintient, voire s'accroît, et les mobilisations collectives ont bien toujours pour cible les cadres de régulation démocratique. Les limites et le caractère subalterne des dispositifs participatifs (Blatrix, 2009 ; Gourgue, 2013 ; Rui, 2016), la frustration générée par la difficulté à ouvrir des scènes de débat là où pourtant les décisions affectent profondément la vie des gens (Carrel et Rosenberg, 2011), la portée pour le moins limitée en termes de transformation sociale et politique (Blondiaux, 2008) peuvent expliquer que l'offre publique de participation n'épuise pas les besoins d'expression d'une contre-démocratie (Rosanvallon, 2006). On peut aussi retenir une hypothèse quelque peu inverse : l'offre publique de participation a pu dans le même temps constituer une ressource d'apprentissage et de légitimation des compétences critiques à l'égard des cadres démocratiques.

D'autre part, à une lecture un peu rapide qui suggèrerait le développement de dynamiques citoyennes pleinement affranchies des organisations traditionnelles (partis, associations, syndicats) et ciblant de leur critique ces mêmes organisations, on y retrouve des militants dont les circulations entre les organisations traditionnelles, les mobilisations citoyennes, les dispositifs participatifs et les arènes institutionnelles, paraissent décisives dans le déploiement de la critique démocratique tout comme dans le renouvellement des cadres et des méthodes d'interpellation, de délibération et d'action. De fait, les frontières entre répertoires d'action conventionnels et non-conventionnels - déjà largement entamées -, tout comme entre société civile organisée et citoyens, entre anciennes et nouvelles figures militantes, entre méthodes activistes et ingénierie participative semblent toujours plus poreuses. Partis et syndicats sont gagnés par une « mouvementisation » à la fois plus soucieux de démocratisation interne et de renouvellement de leur rôle d'intermédiation (comme le révèle l'instauration des primaires) (Olivier, 2003), et puisant dans les répertoires activistes et participatifs, et se « ressourçant » par le frottement à leurs bases sociales respectives. De leurs côtés, les mouvements sociaux innovent, recyclent, institutionnalisent des méthodes, que l'on retrouve au sein des organisations traditionnelles tout comme elles sont acclimatées aux dispositifs institutionnels de participation. Le tout dans un processus de réflexivité démocratique continue, qui trouve désormais des ressources démultipliées dans l'espace numérique.

Aussi, l'enjeu de cet appel à communication est de réunir des textes qui portant sur des mouvements et des mobilisations collectives de différents factures et autour de causes elles-mêmes diverses, permettraient d'éclairer la façon dont ces mouvements interrogent et renouvellent les cadres démocratiques tant dans leurs principes que dans les méthodes et processus de délibération, d'interpellation et d'action. Plusieurs axes d'interrogation sont retenus :

. Axe1. La question démocratique, au cœur des mobilisations collectives
Quelle place les acteurs des mobilisations collectives accordent-ils à la question démocratique ? Comment cette question s'articule-t-elle aux causes défendues ? En quoi, et au nom de quoi, les cadres démocratiques sont-ils mis en cause ? La critique génère-t-elle des principes alternatifs ? Lesquels et jusqu'où sont-ils partagés ? Les registres participatifs et délibératifs sont-ils les seuls à mêmes de réinterroger les cadres de l'action, le fonctionnement des organisations, les rapports de pouvoir ? Les travaux à dimension comparatiste ou portant sur des mouvements transnationaux pourront être l'occasion d'interroger la façon dont la question démocratique est travaillée selon des lignes communes et des spécificités aux configurations nationales explorées et/ou aux types de mobilisations observées.

. Axe 2. Méthodes activistes et ingénierie démocratique
Comment la critique démocratique se traduit-elle dans les méthodes d'organisation, de délibération, d'interpellation et d'action retenues par les mouvements sociaux ? Qu'il s'agisse des règles et des techniques de débat, des répertoires d'action, des modalités de prise de décision etc. , observe-t-on un renouvellement des méthodes et des pratiques activistes ? Au fond, comment s'opèrent les expérimentations démocratiques et en quoi sont-elles porteuses d'innovation ? S'il convient, en suivant Rosanvallon (2006, p. 312), de définir la démocratie par « ses travaux » orientés vers « la production d'un monde lisible, la symbolique du pouvoir collectif et la mise à l'épreuve des différences sociales », en quoi ces méthodes contribuent-elles de façon inédite à élaborer les règles de la vie collective ou encore à produire un langage mieux ajusté à l'expérience individuelle et collective, et donc capable de les décrire et d'avoir prise sur elles (Pleyers et Capitaine, 2016) ? Quels sont les effets politiques de cette ingénierie démocratique parfois vilipendée pour son potentiel de dépolitisation ? Il sera par ailleurs utile de s'intéresser aussi à la formalisation de - et la formation à - ces méthodes ? Comment les acteurs impliqués dans les mouvements y sont-ils socialisés ?

. Axe 3. Circulations et sources d'inspiration
Par quelles voies et par quels canaux militants les propositions alternatives tant sur les principes que sur les méthodes circulent-elles ? Qui inspire qui, des mouvements sociaux aux organisations traditionnelles, des artisans de la participation aux militants ? Quels sont les acteurs qui paraissent décisifs dans l'innovation et la diffusion d'une ingénierie démocratique ? Avec quelle portée ? Quels sont aujourd'hui les « mouvements sociaux de référence » (Mathieu, 2007) et comment s'opère « l'hybridation » (Brustier, 2016) dont sont porteuses certaines mobilisations contemporaines ? Ce point pourra, par ailleurs, s'intéresser à l'influence des réseaux relationnels dans la circulation des idées et des conceptions renouvelées de l'esprit démocratique (Pette et Eloire, 2016).

 Bibliographietop

Blatrix C., « La démocratie participative en représentation », Sociétés contemporaines, 2009/1 (n°74), pp. 97-119.
Blondiaux L., Le nouvel esprit de la démocratie. Actualité de la démocratie participative, Paris, Editions du Seuil, 2008
Brustier G., « Nuit debout, premier mouvement social postmarxiste ? », Le débat, 2016/4, (n°191), pp.76-88.
Carrel M, Rosenberg S., « Injonction de mixité sociale et écueils de l'action collective des délogés. Comparaison entre les années 1970 et 2000 », Géographie, Economie, Société, 2011/13, p. 119-133.
Chabanet D., Dufour P., Royall F., (dir), Les mobilisations sociales à l'épreuve du précariat, Presses de l'EHESP, 2011
Della Porta D., Can Democracy Be Saved ?, Polity Press, Cambridge, 2013.
Fillieule O., Agrikoliansky , I. Sommier (dir), Penser les mouvements sociaux. Conflits sociaux et contestations dans les sociétés contemporaines, Paris, La Découverte, 2010
Gourgues G., Les politiques de démocratie participative, PUG, Grenoble, 2013.
Mathieu L., La démocratie protestataire, Presses de Sciences Politiques, Paris, 2011
Mathieu L., « L'espace des mouvements sociaux », Politix, 2007/1 (n°77), pp 131-151.
Martin P., Pouchadon M-L., « Les chômeurs et leurs droits. Itinéraire d'une mobilisation collective », Droit Social, N° 7/8, 2000, pp 744-752
Nez H., « Délibérer au sein d'un mouvement social. Ethnographie des assemblées des Indignés à Madrid », Participations, 2012/3, (n°4), pp. 79-102
Olivier L., « Ambigüités de la démocratisation partisane en France (PS, RPR, UMP) », Revue Française de Science Politique, 2003/5, p.761-790.
Péchu C., Droit au logement, genèse et sociologie d'une mobilisation, Paris, Dalloz, 2006
Pieret J., « Conclusion. Etudier les droits humains pour mieux comprendre les mouvements sociaux ? », Revue interdisciplinaire d'études juridiques, 2015/2, Vol. 73, p. 167-188.
Pette M., Eloire F., « Pôles d'organisation et engagement dans l'espace de la cause des étrangers. L'apport de l'analyse des réseaux sociaux », Sociétés contemporaines, 2016/1 (n°101), pp. 5-35.
Pleyers G., Alter-Globalization : Becoming Actors in a Global Age, Polity Press, Cambridge, 2010.
Pleyers G., Capitaine Brieg., Alteractivisme : comprendre l'engagement des jeunes, Agora, n°73, 2016 (2), pp 50-59.
Rosanvallon P., La contre-démocratie. La politique à l'âge de la défiance, Paris, Seuil, 2006.
Rui S., « La société civile organisée et l'impératif participatif. Ambivalences et concurrence », Histoire, économie et société, 2016/1, pp 58-74
Siméant J., La cause des sans-papiers, Paris, Presses de la Fondation nationale des Sciences Politiques, 1998
Sommier I., Le renouveau des mouvements contestataires. A l'heure de la mondialisation, Paris, Flammarion, 2003
Touraine A., La voix et le regard, Paris, Seuil, 1978
Touraine A., La société post-industrielle, Paris, Denoël, 1969, p.88.

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Les propositions d'articles sont à envoyer à Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. avant le 30 août 2017.
Les retours sont prévus pour le 30 septembre pour une publication dans le numéro d'octobre 2017.

 

 

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