N°2 | Année 2015 : Empowerment, participation, activation... Des concepts aux pratiques d'intervention sociale

Compte rendu 

Rocco Sciarrone (dir.), Mafie del Nord. 

Strategie criminali e contesti locali, Roma, Donzelli, 2014, 407 pages

Emanuela Chiodo

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L'ouvrage dirigé par le sociologue Rocco Sciarrone ajoute un élément d'analyse important dans un domaine d'étude – celui de la définition des mafias et de leur évolution dans le temps et dans l'espace – qui, comme le remarque l'éditeur, est une tâche difficile et complexe aussi bien pour la nature de l'objet d'étude que pour la diversité des approches possibles et des prémisses épistémologiques qui orientent une connaissance sur les mafias non cumulative et non partagée également dans le débat scientifique et public, national et international. Mené par le biais d'une enquête empirique solide et détaillée (analyse de copieuses sources secondaires institutionnelles, de procès-verbaux et d'actes judiciaires, réalisation de nombreux entretiens auprès de plusieurs témoins qualifiés, focalisation par des études de cas dans différentes régions et secteurs d'activité), la recherche s'interroge sur le processus d'expansion et de consolidation des mafias dans le Nord de l'Italie, au-delà de « zones de genèse historique » traditionnellement concentrées dans le Sud du pays.

À la suite d'une étude précédente réalisée dans le cadre du même projet d'enquête de la Fondation Res (Recherche économie et société en Sicile) (Sciarrone, 2011), la recherche se focalise sur le capital social des mafias, sur le rôle de la « bourgeoisie mafieuse » dans les sociétés locales (Lupo, 1996 ; Catanzaro, 1993 ; Santino, 2006), sur le poids de ladite « zone grise » c'est-à-dire la sphère des relations et interactions entre criminalité, politiciens, professionnels, bureaucrates de l'administration qui, selon l'hypothèse des auteurs, est à la base de l'expansion et de la reproduction des organisations mafieuses. Pour le directeur de l'ouvrage: La zone grise de collusion et de complicité coïncide avec la phase plus mature d'enracinement des mafias sur les territoire (p. 15), elle est un espace opaque qui se déploie entre légal et illégal, c'est « une toile sans araignée » (Sciarrone, 2006) explicable sociologiquement par la théorie du capital social (Granovetter, 1973 ; Coleman, 2005) et qui peut être représenté comme « un réseau aux liens lâches », par un ensemble de relations flexibles qui entourent le noyau central des organisations, lesquelles ont une capacité à s'adapter et qui sont beaucoup plus difficiles à rompre, donc capables de rendre « le réseau plus solide et dynamique » (Sciarrone 2011, p. 8). Toujours selon l'auteur : « la combinaison entre liens solides qui assurent la loyauté et le sentiment d'appartenance et liens faibles qui sont lâches, flexibles, ouverts aux acteurs externes à l'organisation, permet aux mafias de compter sur un réservoir de ressources relationnelles diversifiées et de reproduire leur réseau criminel dans les contextes d'origine et de s'étendre dans de nouveaux territoires » (p. 10).

La présence mafieuse dans des zones non traditionnelles, connue mais bien souvent sous-estimée ou même niée, est apparue récemment sous les projecteurs des médias, même internationaux, suite à l'enquête judiciaire « Mafia Capital » sur la connivence systématique et inquiétante entre crime, politique, économie et société à Rome et dans le Latium. Dans ce scénario d'effervescence médiatique, le livre dirigé par Sciarrone oriente vers une lecture non simpliste et offre une compréhension bien documentée par de nombreuses données sur des phénomènes et des processus qui sont complexes, multidimensionnels et peu évidents. Dans cet ouvrage on souligne que, même en dehors des régions d'origine (la Sicile pour Cosa Nostra, la Calabre pour la 'Ndrangheta et la Campanie pour la Camorra), la force des mafias réside dans leurs capacités à se mélanger aux institutions économiques et politiques à plusieurs niveaux, par des processus d'expansion sur les territoires qui ne sont pas à sens unique, pas nécessairement progressive, différenciée suivant les contextes locaux et les secteurs d'activité sur lesquels ils insistent : les mafias sont « une entité qui change continuellement, capable de se camoufler et disparaître » (Dino, 2009, p.309).

La recherche identifie, grâce aux études de cas présentés dans ses neuf chapitres, différentes formes idéal-typiques à travers lesquelles se réalisent la reproduction et la reconnaissance de mafias, en dehors les territoires d'origine : l'infiltration, l'enracinement, l'imitation, l'hybridation. De manière synthétique, l'infiltration est la modalité la moins complexe par laquelle l'organisation mafieuse se consacre principalement au contrôle des trafics illégaux visant à renforcer sa richesse en termes de ressources économiques et financières disponibles. L'enracinement au contraire représente la forme la plus complète et consolidée d'expansion dans les territoires non traditionnels qui combine une « logique d'entreprise » (enterprise syndacate) et une « logique d'appartenance » (power syndacate) (Block, 1980) dans un modèle relationnel joignant recherche du profit et recherche du pouvoir et qui est capable d'assurer un consensus et une reconnaissance omniprésents plus stables.

L'idéal-type de l'imitation est celui des groupes criminels locaux qui n'ont pas de relations avec les contextes d'origine, mais qui adoptent des comportements et des mécanismes d'action similaires à ceux des organisations mafieuses dans les contextes traditionnels ; dans l'idéal-type de l'hybridation, le groupe criminel est émancipé de son contexte d'origine, il met à profit les ressources et les opportunités du nouveau contexte, donnant naissance à un nouveau modèle organisationnel relativement autonome. La typologie proposée dans le livre est évidemment une abstraction de faits sociaux complexes. Dans la réalité observée, les modalités qui ont été mentionnées peuvent se retrouver de façon mélangée ou comme étapes différentes d'un processus unique : un mélange d'hybridation et d'enracinement dans le Latium (chapitre III) l'enracinement en Lombardie, au Piémont et en Ligurie (chapitres IV, V, VI), une combinaison d'infiltration et d'enracinement en Émilie-Romagne (chapitre VII), l'infiltration en Toscane (chapitre VIII), l'imitation en Vénétie (chapitre IX).

La perspective sociologique « située et processuelle dans des contextes d'action et d'interaction spécifiques » (Sciarrone, 2009) utilisée dans la recherche permet d'articuler la connaissance du phénomène mafieux et de proposer une analyse des dynamiques d'expansion des organisations criminelles qui surmonte la vision dichotomique dominante fondée sur les catégories de « l'invasion » ou de « l'exportation » de mafias d'un contexte malade (le Sud) à un environnement sain (le Nord). En soulignant le rôle crucial des relations mutuelles et complémentaires des organisations criminelles avec le contexte d'accueil, la recherche met l'accent sur les conditions d'hospitalité offertes par la crise de régulation et les situations d'illégalité et de corruption répandues préexistantes dans les régions d'arrivée. Comme pour la recherche dans les territoires d'origine, ici également, l'analyse porte sur plusieurs facteurs de contexte et d'agency à la base des phénomènes d'expansion observés, c'est-à-dire sur l'ensemble des contraintes et/ou opportunités socio-économiques, politiques, institutionnelles et culturelles dans les régions d'arrivée mais aussi celles relatives aux comportements, intentionnels ou pas, des acteurs criminels et les stratégies qui favorisent leur propagation. Dans l'ouvrage, on souligne aussi la nécessité d'examiner le rôle et la contribution de l'antimafia aussi bien institutionnelle (les activités de la justice et de la police) que civile (les associations locales et nationales de lutte et d'opposition aux mafias) dans la définition des différents scénarios possibles de reproduction et de reconnaissance dans les contextes d'expansion : « l'antimafia est une partie constitutive du contexte dans lequel les mafias opèrent, elle aide à définir la structure des opportunités – plus limitative ou, au contraire, plus favorable – avec laquelle elles interagissent » (p. 71).

Comme nous l'avons dit, une « zone grise » est au centre de ces différents scénarios possibles, qui se confirme comme la clé pour la description et l'explication car elle peut configurer, par différents degrés d'intensité, les enjeux entre les mafias et les autres acteurs impliqués dans une « alliance dans l'ombre » (Sciarrone, 2011). Il s'agit d'un système de relations donnant lieu à des activités « formellement légales », nécessaires à l'institutionnalisation des mafias dans la société locale, donc elles deviennent un acteur de facto, parmi les autres, du contrôle et de la régulation sociale sur les territoires. Pour Sciarrone : « pour s'étendre dans les zones non traditionnelles et pour accroître sa consistance organisationnelle, un groupe de mafia n'a pas besoin de la présence d'une base générique et prétendument vaste de sujets provenant de la même région d'origine, mais d'un cercle bien sélectionné d'individus qui ont une affinité et des disponibilités appropriées pour s'associer aux mafias » (p. 26).

C'est dans le sud de l'Italie que se manifeste plus clairement le conflit entre les pouvoirs légaux, semi-légaux ou illégaux et criminels, et où la « légalité faible » (La Spina, 2005, p. 162) se mêle à l'illégalité forte : les irrégularités administratives coexistent avec la violation des lois pénales, et les échanges corrompus avec une interpénétration de la sphère légale et criminelle. Dans le sud « de nombreux phénomènes que la littérature scientifique nous enseigne à voir séparés et antithétiques (particularisme et universalisme, individualisme et communauté, légalité et illégalité, public et privé) ici se mêlent, de façon plus ou moins avancée, dans un jeu de seuils de développement, de conflits explicites et latents, de contraintes et d'opportunités anciennes et nouvelles, endogènes et exogène » (Costabile, 2009, p. 16). Ce portrait, loin d'être une prérogative exclusive des régions d'origine peut également s'adapter aux régions du centre-nord. Ici « l'utilisation spécialisée de la violence par l'intimidation et l'extorsion n'est pas toujours la seule des modalités possibles, et ce n'est pas toujours celle-là qui prévaut, à travers lesquelles les mafias marquent leur présence sur les territoires d'expansion. De plus en plus souvent et de manière efficace, les mafias visent à tisser des relations de réciprocité et à se présenter dans des rôles différents selon les circonstances: parfois comme médiateurs, comme patrons ou comme protecteurs, se classant dans des structures relationnelles de nature différente pour atteindre leurs objectifs multiples » (Sciarrone, 2011, p. 32).

Pour bien décrire ces dynamiques approfondies dans les études de cas, les auteurs parlent de « gouvernance mafieuse ou criminelle », c'est-à-dire d'un réseau polycentrique animé par des relations horizontales entre ses membres, visant à obtenir des « avantages sélectifs » dans un système de « capitalisme politico-criminel » dont l'objectif est de maximiser les avantages des groupes mafieux et de leur clientèle dans des secteurs sensibles de l'activité économique (le bâtiment, les énergies renouvelables, le commerce et la grande distribution, la gestion des déchets) ou, par la possibilité d'exploiter l'opacité qui caractérise la zone grise, les mafias bénéficient de « compétences d'illégalité » spécifiques pour l'expansion et l'enracinement. Dans ce réseau, les groupes criminels ne sont pas nécessairement les acteurs dominants, ils évoluent dans des hiérarchies changeantes parmi les autres membres, de façon fonctionnelle quant à la reproduction de l'organisation, sur la base d'un système de reconnaissance, d'échange mutuel et d'une solidarité interne visant à réaliser des intérêts communs.

La conformation de la zone grise est changeante, variable par rapport au degré d'enracinement territorial des organisations mafieuses et à leur capacité d'agir en tant qu'acteurs de régulation de l'économie : « les avantages compétitifs se consolident de façon particulière en présence d'un développement des mafias en tant qu'acteurs régulateurs des économies locales, qui agissent à la place du marché comme une forme de régulation des activités économiques alternative à celle des institutions publiques qui sont parfois contournées, parfois manipulées, parfois absorbées dans les mécanismes générés par les alliances » (Trigilia, et Asso, 2011, p. xxi). La recherche rappelle aussi que ce réseau est devenu encore plus actif durant les dernières années de crise économique et financière où les mafias se sont présentées dans les contextes d'expansion en tant que sujets capables de fournir des ressources et des opportunités à plusieurs domaines de l'économie particulièrement investis par les effets de la récession. Comme les auteurs l'ont documenté dans les chapitres consacrés aux différentes régions, dans les territoires d'expansion les mafias ne clonent pas les modalités d'action qui sont propres aux contextes d'origine, s'il n'y a pas une parfaite adéquation aux caractéristiques prévalant dans les zones de provenance, il y a par contre, des discontinuités, des rétroactions qui se reflètent sur la structure organisationnelle, sur les codes symboliques et normatifs, sur, la logique et les méthodes d'action.

Ce travail de recherche détaillé rend l'ouvrage indispensable pour mieux comprendre les intérêts et les stratégies des organisations criminelles. Il offre un apport précieux à la déconstruction des représentations réductionnistes des mafias comme un phénomène unique et exogène par rapport à un territoire étranger qu'il envahit et infecte. À cette « idée mafiocentrique » répandue dans le débat public et dans les médias, le livre oppose la rigueur d'une analyse claire et bien documentée qui permet de mapper l'influence différenciée des mafias à partir des différentes modalités d'acceptation et des conditions de disponibilité dans les contextes d'arrivée et de défier beaucoup d'idées reçues. À travers l'opérationnalisation de plusieurs dimensions de la recherche par leur traduction dans certains indices, l'étude propose une véritable « cartographie » de l'implantation des mafias dans le pays, une « géographie criminelle » qui mappe le niveau d'intensité de leur présence dans les macro-zones d'expansion. Ce portrait stimulant aux multiples facettes aide à découvrir les nombreux visages cachés ou dans l'ombre des mafias, leur profonde hétérogénéité dans les régions du Centre-Nord, mais il dit beaucoup de choses aussi sur le Sud et sur l'ensemble du pays, rappelant tout d'abord que la lecture dichotomique – lorsqu'elle n'est pas manichéenne – de la réalité peut ne pas aider à sa transformation, à une exhaustive compréhension du phénomène mafieux et à sa lutte efficace.

 

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Block A., 1980, East Side West Side. Organizing Crime in New York 1930-1950, Cardiff, University College Cardiff Press.

Catanzaro R., 1993, « La regolazione sociale violenta: il ruolo della criminalità organizzata nell'Italia meridionale », Quaderni di Sociologia, n° 4, p. 79-89.

Coleman J. S., 2005, Fondamenti di teoria sociale, Bologna, il Mulino.

Costabile A., 2009, Legalità, manipolazione e democrazia, Roma, Carocci.

Dino A., 2009, «Sul metodo mafioso», Rassegna italiana di sociologia, n° 2, p. 309-316.

Granovetter M., 1973, «The Strenght of Weak Ties», American Journal of Sociology, 78, p. 1360-1390.

La Spina A., 2005, Mafia, legalità debole e sviluppo nel Mezzogiorno, Bologna, il Mulino.

Lupo S., 1996, Storia della mafia. Dalle origini ai giorni nostri, Roma, Donzelli.

Santino U., 2006, Dalla mafia alle mafie. Scienze sociali e crimine organizzato, Catanzaro, Rubbettino, Soveria Mannelli,

Sciarrone R., 2006, « Mafia e potere: processi di legittimazione e costruzione del consenso », Stato e Mercato, n° 3, p. 369-402.

Sciarrone R., 2009, « Campo teorico e generi sociologici del fenomeno mafioso », Rassegna italiana di sociologia, n° 2, p.°324-330.

Sciarrone R. (dir.), 2011, Alleanze nell'ombra. Mafie ed economie locali in Sicilia e nel Mezzogiorno, Roma, Donzelli.

Trigilia C. et Asso P. F., 2011, « Mafie ed economie locali. Obiettivi, risultati e interrogativi di una ricerca », in Sciarrone R. (dir.), Alleanze nell'ombra. Mafie ed economie locali in Sicilia e nel Mezzogiorno, Roma, Donzelli, p. 13-37.

 

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Référence électronique
Emanuela Chiodo, "Rocco Sciarrone (dir.), Mafie del Nord. Strategie criminali e contesti locali, Roma, Donzelli, 2014, 407 pages, ISBN 9 788868 430603.", Sciences et actions sociales [en ligne], N°2 | 2015, mis en ligne le 01 octobre 2015, consulté le , URL : http://sas-revue.org/index.php/16-comptes-rendus/44-rocco-sciarrone-dir-mafie-del-nord

 

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Emanuela Chiodo 
Sociologue, chargée de recherche au Département de Sciences politiques et Sociales de l'Université de Calabre, Italie
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Droits d'auteur


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N°3 | Précarité(s) : autopsie d'une notion dominante dans le champ de l'action publique

Compte rendu

Devin Fergus, 2009, Liberalism, Black Power, and the Making of American Politics
1965-1980, Athens, University of Georgia Press, 364 p.

Laure Assayag

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« Black radicals were more likely to petition Congress than blow it up1 » : le ton du livre Liberalism, Black power and the Making of American Politics est donné. Devin Fergus, professeur associé d’histoire afro-américaine à l’université de l’Ohio, également spécialiste de l’histoire des taxes et du libéralisme, défend dans ce premier essai une thèse provocatrice : le mouvement du Black Power a entretenu une alliance positive avec le libéralisme. Selon lui, le nationalisme noir n’était pas révolutionnaire, mais s’accommodait constamment au libéralisme - le Black Power n’a pas réussi à mettre en déroute le libéralisme, mais lui a, au contraire, donné l’occasion de se renouveler. L’absorption du Black Power par le libéralisme lui a permis d’être sauvé d’un « social nihilism », d’un nihilisme social, qui le guettait ; en retour, le Black Power a pu modérer la rhétorique du libéralisme et la rendre plus universaliste. Néanmoins, cette incorporation du Black Power au libéralisme aurait eu pour conséquence d’alimenter la montée de la droite conservatrice, la New Right des années 1980.

Pour comprendre l’ampleur de la provocation, il faut réinscrire ce propos dans l’historiographie du Black Power, le rejeton oublié de l’histoire afro-américaine, auquel les historiens ont souvent préféré l’histoire des droits civiques, sans doute en raison de son caractère consensuel et moins brûlant. Lorsqu’il est objet d’étude, le mouvement du Black Power est fréquemment analysé dans sa dimension politique (c’est-à-dire révolutionnaire), culturelle et sociale – la perspective économique et financière est peu abordée. Est-ce parce que ce prisme d’analyse serait perçu comme une trahison de l’esprit révolutionnaire du mouvement ? Quoi qu’il en soit, D. Fergus vient donc combler une lacune historiographique, en s’interrogeant sur le lien qui unit libéralisme et Black Power. Partant, il réhabilite la notion de Black Business, qui fut sévèrement critiquée par Edward Franklin Frazier dans son célèbre livre Black Bourgeoisie, publié en 1957. En effet, E. F. Frazier, sociologue et historien, fut l’un des premiers à contredire la viabilité d’un capitalisme noir, au motif d’un manque de tradition entrepreneuriale des Afro-Américains.

Liberalism, Black Power, and the Making of American Politics prend le contrepied de cette théorie ; ayant pour cadre les événements qui ont lieu en Caroline du Nord entre 1965 et 1980, le livre de D. Fergus montre que les membres du Black Power se sont volontairement inscrits dans une démarche libérale.

Dans l’introduction, D. Fergus dit s’opposer à deux écoles d’historiens, qui sont, selon lui, dans le faux. Les premiers sont des « isolationnistes » (« isolationists »), qu’il accuse d’ignorer l’influence du libéralisme sur le Black Power, et dont le tort est de circonscrire le mouvement au Nord et à la côte Ouest des États-Unis, au détriment du Sud. Les seconds sont les « historiens majoritaires » (« mainstream historians ») qui opposent fermement libéralisme et nationalisme noir, et blâment les effets de la doctrine libérale envers le Black Power. Or, pour D. Fergus, il s’agit de montrer que le libéralisme a une capacité positive de réformer la révolution.

Pour cela, les termes du débat sont d’abord précisés : le libéralisme est défini comme l’idéologie qui promeut une plus grande égalité sociale et économique en faveur de l’intérêt public. Le terme sera utilisé de manière interchangeable avec soft power, soit la capacité à obtenir ce que l’on souhaite par attirance plutôt que par coercition. Ces définitions et équivalences ont de quoi surprendre. Elles peuvent paraître tendancieuses, voire franchement incorrectes, pour le lecteur européen. En fait, le libéralisme dont parle ici D. Fergus est le libéralisme américain, soit un étatisme qui prône une justice progressiste et une égalité raciale, proche en cela d’un projet social-démocrate. Ce libéralisme-là s’oppose précisément au conservatisme de Richard Nixon ou Ronald Reagan qui encourageait la dérégulation à tout crin. De même, D. Fergus associe Black Power et nationalisme noir ; ici, il est plus difficile de défendre sa position, qui ne s’embarrasse pas de nuances. L’auteur semble faire fi de toute la gamme idéologique embrassée par le terme Black Power : en effet, les Black Panthers défendaient un nationalisme révolutionnaire opposé en tout point au nationalisme culturel soutenu, par exemple, par les artistes du Black Art. Les Panthères Noires n’hésitaient pas, d’ailleurs, à les tourner en ridicule en déclarant : « Le pouvoir est au bout de la manche d’un dashiki2 ». Au-delà de l’ironie, la phrase révèle des divergences idéologiques fortes entre les différents groupes qui ont composé ce que l’on appelle le « Black Power ».

Ce manque de précision terminologique, quoique fort dommageable à la clarté du propos, ne vient pas miner l’ensemble de l’entreprise, dont le but est de montrer la « dialectique » entre le Black Power et le libéralisme.

À cet effet, les chapitres 1 et 2 expliquent la manière dont le Black Power choisit stratégiquement de s’implanter dans la région progressive et libérale de la Caroline du Nord. Le personnage d’Howard Fuller est décrit dans toute son ambivalence : radical noir, membre du Congress for Racial Equality (CORE), il occupa malgré tout un poste dans l’administration de Lyndon B. Johnson. Il fut directeur de l’Operation Breakthrough, un programme de lutte contre la pauvreté en faveur de l’empowerment, l’octroi de pouvoir aux Afro-Américains. Cette initiative, financée par un fonds fédéral, le North Carolina Fund, permet à l’auteur d’affirmer qu’Howard Fuller, bien que marxiste, est le parangon de l’homme libéral, qui profite des ressources financières mises en place par le gouvernement pour accroître la prospérité des noirs de Durham. De même, suite au refus d’inclure des Black Studies dans le programme de Duke University, est créée en 1969 la Malcolm X Liberation University (MXLU) à Durham grâce à des aides financières octroyées par tous types d’organisations, par exemple l’Episcopalian Church. La MXLU mit en place, pour la première fois dans le Sud des États-Unis, un programme nationaliste noir, en proposant des cours de principes d’organisation communautaire, d’histoire africaine et de swahili. Alors que la MXLU serait le dernier endroit où l’on pourrait parler de projet libéral, D. Fergus prétend que le libéralisme en est justement la face cachée. Selon lui, le financement de l’université par des philanthropes ne permet pas à l’université de contrôler sa cause. La dépendance financière, ajoute D. Fergus, ne mène jamais à une idéologie indépendante. Les libéraux ont embauché H. Fuller, personnage très controversé du radicalisme noir, précisément pour contrôler et réguler le mouvement du Black Power.

Le chapitre 3 étudie le développement d’une branche locale du Black Panther Party à Winston-Salem, en Caroline du Nord, et sa transformation de mouvement radical en mouvement réformiste entre 1968 et 1972. Le chapitre de Winston-Salem aurait survécu plus longtemps que celui de Charlotte, car il aurait su bâtir des alliances avec des partis moins radicaux, par exemple l’organisation religieuse de la Southern Christian Leadership Conference (SCLC), bénéficiant ainsi d’une audience plus large. L’article d’Huey Newton, intitulé « Black Capitalism Re-analyzed », signalerait le changement de paradigme du parti et sa rupture définitive avec ses origines révolutionnaires. Au moment où la crise constitutionnelle de l’affaire Watergate pose la question de la légitimité du gouvernement, le Black Panther Party répond aux lacunes fédérales en proposant des services communautaires, tout en profitant de financements par des institutions libérales.

Les chapitres 4 et 5 analysent le procès de Joan Little, une femme noire de Caroline du Nord, accusée du meurtre d’un gardien de sa prison qui avait tenté d’abuser d’elle en 1974. À travers ce procès, D. Fergus montre comment Joan Little devient une occasion, pour les libéraux de Caroline du Nord, d’affirmer l’existence de principes égalitaires dans le Sud. En effet, l’histoire, devenue cause célèbre, se répand dans tous les États-Unis et J. Little est acquittée grâce à la formation d’une coalition des libéraux blancs et des nationalistes noirs. Des comités se constituent pour prendre sa défense, et 13 villes apportent leur soutien par une levée de fonds. D’autre part, cet événement a pour effet d’adoucir la rhétorique des nationalistes noirs, dont le discours devient moins différencialiste, et commence à prôner un « universalisme libéral » (« liberal universalism »), célébrant le droit de tous les êtres humains au respect et à la dignité. L’auteur montre aussi la contradiction entre ce discours universaliste et la misogynie de certains leaders noirs, comme Ron Karenga, qui donnera naissance à un mouvement féministe noir à part entière.

Le chapitre 6 s’intéresse à la tentative de création en 1969 d’une ville noire auto-suffisante, nommée Soul City par un entrepreneur afro-américain, Floyd B. McKissick, dans le Warren County, en Caroline du Nord. L’objectif de F.B. McKissick était de créer un pôle de croissance dans une zone de pauvreté principalement peuplée par des Afro-Américains, afin d’encourager les initiatives économiques noires et construire ainsi un Black Capitalism puissant. Pour D. Fergus, Soul City illustre la capacité du Black Power à faire des consensus avec les libéraux. En effet, F.B. McKissick a utilisé aussi bien des financements d’entreprises privées que du gouvernement fédéral de R. Nixon pour faire avancer la cause du Black Power. En contrepartie de ces subventions, F.B. McKissick promit des dividendes électoraux pour les 20 prochaines années au Parti Républicain. Malgré l’arrangement obtenu, Soul City bénéficia d’une mauvaise presse qui fit chuter les investissements et condamna à terme le projet.

En conclusion, D. Fergus montre que le désir d’indépendance envers la philanthropie blanche aboutit à la création d’institutions noires à part entière, comme the Institute of Black World 21th Century à Atlanta, regroupant théoriciens et politiciens afro-américains. L’auteur établit également une différence entre la philanthropie caritative et le financement d’organisations radicales comme le Black Power ; alors que les dons de charité sont fréquents aux États-Unis, la seconde forme de philanthropie est moins courante. Cette dernière démarche est qualifiée de « contrarian donor approach » (approche de donation à contre-courant). Elle consiste à donner pour des causes impopulaires ou des groupes marginalisés, et correspond à un choix commercial autant qu’idéologique. Par exemple, si la Fondation Rockefellera choisi de financer le très nationaliste Black Theater Alliance, fondé à Harlem en 1968, c’était parce qu’elle estimait ce théâtre moins socialiste que d’autres théâtres blancs concurrents. Dans un dernier temps, D. Fergus rend compte du passage du financement des institutions à celui des individus dans les années 1970, et l’explique par une volonté de contrôler de manière plus directe les artistes et la production culturelle. L’auteur résume alors la thèse principale de l’ouvrage ; le nationalisme noir s’est approprié les idées libérales démocrates de l’égalité, de la liberté d’expression et d’association.

Ces dernières remarques font tiquer l’historien qui a écouté les discours politiques de Bobby Seale, lu l’autobiographie de LeroiJones ou d’Huey Newton. Il est difficile de prouver que l’inspiration de ces textes était libérale ; au contraire, on note pléthore de références au marxisme, au maoïsme, aux conflits de classes et à la révolution – et non à Adam Smith ou à John Locke. H. Rap brown affirmait clairement : « we don’t need liberals, we need revolutionaries…so the question really becomes whether you choose to be an oppressor or a revolutionary3 ». Il existe certes un fossé entre les discours politiques et les actions entreprises, mais D. Fergus tire des inférences parfois hâtives. En effet, constater que les nationalistes noirs utilisent un système libéral pour le financement de leurs entreprises n’équivaut pas à défendre la doctrine du libéralisme. Exploiter un libéralisme consensuel n’implique pas une modération des ardeurs révolutionnaires, mais démontre au contraire la capacité révolutionnaire à utiliser le système. En cherchant à tout prix à diluer le radicalisme du Black Power dans la modération libérale, D. Fergus commet une faute majeure d’appréciation - il ne cherche pas à comprendre les motivations profondes du Black Power mais se place du côté d’un libéralisme frileux qui cherche à étouffer le feu révolutionnaire de leur idéologie. De même, faire du Black Power un facteur de la montée de la New Right est chronologiquement problématique : l’élection de Richard Nixon - bien qu’estampillé par D. Fergus comme un libéral, il était en réalité plutôt conservateur - eut lieu le 5 novembre 1968, c’est-à-dire avant la création du Black Panther Party. Les raisons de son élection ne tiennent donc pas à l’incorporation du Black Power dans le libéralisme, mais relèvent autant des désordres de la politique intérieure américaine que du bourbier de l’engagement au Vietnam.

Le principal atout de l’essai est cependant de travailler à partir d’une grande variété de sources, provenant d’interviews menées par l’auteur, mais aussi de journaux personnels, d’archives étatiques et du FBI, d’entreprises et des principales fondations (Ford et Rockefeller) qui ont sponsorisé les initiatives du Black Power.

Néanmoins, il est dommage qu’elles soient si peu insérées dans l’argumentation globale : le recours aux Watergate Special Prosecution Force Tapes mentionné au début du livre reste lettre morte. Pourtant, ces conversations entre R. Nixon et F.B. McKissick auraient pu donner un aperçu des relations entre le président et un entrepreneur noir. Il aurait également été intéressant de détailler des parcours biographiques de capitalistes noirs et les relations, de rejet ou de soutien, qu’ils ont entretenu avec les membres du Black Power. Cette dynamique est esquissée par l’introduction de la figure du millionnaire noir Asa T. Spaulding mais tourne court. De même, les avantages fiscaux des fondations, qui financent des projets selon un « intérêt bien compris4 » pour reprendre le mot de Tocqueville, n’apparaissent pas.

Plus fondamentalement, on peut questionner l’adéquation entre le titre du livre et son contenu : l’essai se concentre sur le Black Power dans la région géographique de la Caroline du Nord et non sur le Black Power dans son ensemble, comme l’annonce le titre. L’auteur ne démontre pas comment une histoire régionale et une histoire de micro-projets (Soul City, MXCLU) permettent de penser le libéralisme du Black Power à l’échelle des États-Unis - le lecteur ne comprend pas comment il est possible de tirer des leçons plus générales sur le Black Power à partir d’une simple étude de cas.

Ainsi, si l’auteur sort de l’ombre des épisodes peu connus (la fondation de la MXCLU et de Soul City, mais aussi la levée de fonds pour le Black Panther Party organisée par Leonard Bernstein, musicien favorable aux causes progressistes, et sa femme Felicia en janvier 1970), l’analyse se perd parfois dans les détails. On ne saisit pas en quoi la longue description des raids du FBI dans les locaux du Black Panther Party à Charlotte et Winstom-Salem permet d’établir un lien entre libéralisme et Black Power. La réévaluation des questions de genre, notamment l’hypocrisie de certains leader noirs par rapport aux femmes du mouvement, révèle le machisme de certains groupes du Black Power (mais là aussi, une précision s’impose : le Black Panther Party était l’un des plus favorables aux revendications féminines). L’argument est mal rattaché à la thèse principale, et les objectifs poursuivis par l’auteur ne sont pas évidents à déceler. Cherche-t-il à montrer l’incompatibilité entre le nationalisme noir et la revendication libérale du droit des femmes (ce qui irait à l’encontre de sa thèse principale) ou, au contraire, souhaite-t-il décrire une évolution progressiste du mouvement, avec la création par les femmes noires de leurs propres organes politiques ?

Enfin, le dernier paragraphe défie de manière surprenante toute scientificité, et remet en cause pratiquement tous les acquis de la lecture. Pour mieux conceptualiser libéralisme et Black Power, il faut, nous dit l’auteur, regarder l’ensemble des pays ayant donné naissance à des nationalismes régionaux ou ethniques. Citant alors pêle-mêle, Bretons et Alsaciens, Plaid Cymru et mouvements catalans, D. Fergus affirme trouver des similarités importantes entre ces revendications et le nationalisme noir. Selon lui, tous ces mouvements ont une base régionale ou ethnique, partagent l’idée d’un ancêtre commun, sont une demande de reconnaissance pour une renégociation économique et politique, et proviennent de démocraties libérales. Or, la comparaison n’a pas lieu d’être, car le mouvement du Black Power n’était pas un mouvement ethnique, ni régional, mais racial. La dernière phrase, à l’opposé de toute démarche historienne, permet ainsi de tirer un trait définitif sur le travail nécessaire de contextualisation. Ce brillant catalogue se conclut solennellement sur l’affirmation que les démocraties libérales donnent toujours naissance à des mouvements nationalistes, jamais à des mouvements totalitaires. (« Liberal democracies, modern history tells us, proved ground for nationalist movements of self-determination, not totalitarian ones »). Toute l’histoire moderne, aussi, le contredit.

 

Bibliographietop


Allen R. L., 1968, « Dialectics of Black Power. A Guardian Pamphlet », The Guardian, janvier 1968, p. 33.

De Tocqueville A., 1992, De la démocratie en Amérique, Paris, éd. Gallimard, 440 p.

Frazier E. F., 1997, Black Bourgeoisie, New York, éd. Free Press Paperbacks, 264 p.

Newton H., 5 juin 1971, « Black Capitalism Re-analyzed », The Black Panther Intercommunal News Service, vol.VI, n° 19, 4 p.

Young I., Octobre 1970, « Les Panthères noires et la langue du ghetto », Esprit, n° 396, p. 549-573.

 

Notestop


1.« Les radicaux noirs étaient plus enclins à adresser des pétitions au Congrès qu’à le faire sauter ». Toutes les traductions en français du compte rendu sont de l’auteur.

2. Cité par Ian Young. Cf. Young I., Octobre 1970, « Les Panthères noires et la langue du ghetto », Esprit, n°396, Paris, p. 557. Le dashiki (mot swahili) est une large chemise africaine, devenue une sorte d’uniforme pour les Noirs américains partisans du nationalisme culturel.

3. « Nous n’avons pas besoin de libéraux, nous avons besoin de révolutionnaires…donc la vraie question devient : choisissez-vous d’être un oppresseur ou un révolutionnaire ? ». Cité par Robert L. Allen cf. Allen R. L., janvier 1968, « Dialectics of Black Power. A Guardian Pamphlet », The Guardian, p. 15.

4.De Tocqueville A., 1992, De la démocratie en Amérique, Paris, éd. Gallimard, p. 635-641.

 

Pour citer cet articletop


Référence électronique

Laure Assayag, "Devin Fergus, Liberalism, Black Power, and the Making of American Politics", Sciences et actions sociales [en ligne], N°3 | 2016, mis en ligne le 29 janvier 2016, consulté le , URL : http://www.sas-revue.org/index.php/16-comptes-rendus/57-devin-fergus-liberalism-black-power-and-the-making-of-american-politics

 

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Laure Assayag
EHESS, CENA (centre d'études nord-américaines)

 

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